Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

David Owen · Chapitre 6 sur 28

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Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

6. Le Dragon D'eau

CHAPITRE SIX

 

LE DRAGON D’EAU

 

La créature piégée à l’intérieur du bassin possédait un long corps sinueux en spirale qui se terminait par une large nageoire semblable à la queue d’une sirène. Des morceaux d’armure entremêlés recouvraient son dos, en patchwork d’écailles grises et vertes. Des plaies roses et des cicatrices formaient des motifs sinistres dans sa chair.

Callis et le maire Tarir se penchèrent pour la regarder de plus près. La créature leva sa tête imposante hors de l’enveloppe protectrice de son corps. Sa forme évoquait celle d’un lion, avec son court museau et sa mâchoire proéminente. Des épines aussi pointues que des aiguilles jaillissaient de son menton telles des stalactites. Ses yeux, deux perles d’un gris nébuleux, s’enfonçaient dans son visage fier.

– Il a une drôle de tête, ce dauphin, murmura Zoey.

À côté, les loutres gazouillaient d’excitation, sautillant dans l’eau boueuse.

Callis ôta son bonnet et le serra contre sa poitrine. Son souffle créa un écran de buée sur la paroi du bassin. Alors qu’il tendait le bras pour l’essuyer, Alex aperçut une impressionnante cicatrice sur son avant-bras : la peau était plissée, comme si on lui avait arraché un morceau de chair.

– C’est ce que vous aviez en tête ? demanda le maire.

Callis acquiesça.

– Le Dragon d’eau. Après toutes ces années…

Alex se retint de crier. Les légendes disaient donc vrai. Le monstre des mers, le mythique Dragon d’eau, était bien réel.

– Nous avons suivi vos instructions à la lettre, poursuivit le maire Tarir. Nous avons attiré la créature dans un des tunnels de pompage de la Station il y a trois jours. Dans un premier temps, nous la pensions morte. J’ai cru que vous aviez peut-être surestimé la quantité de produit chimique à déverser dans la baie. Par chance, elle a repris du poil de la bête quand nous l’avons transportée ici.

La créature était là depuis trois jours. Cela correspondait exactement au début des rêves étranges que faisait Alex au sujet de l’aquarium.

– Vous pensez que je me tromperais sur la partie la plus importante d’un plan auquel je travaille depuis des années ? demanda Callis, la voix étonnamment feutrée. Le dragon est né ici. Il est connecté à Éden-sur-Mer depuis des siècles. Je savais qu’à la seconde où il sentirait la pollution et les déchets dans l’eau il reviendrait utiliser ses pouvoirs pour essayer d’y remédier. Et à cause des toxines déversées dans la baie depuis la Station, il n’allait plus avoir la force de repartir.

Alex n’en revenait pas. Ils avaient pollué la baie exprès pour empoisonner et capturer cette créature. C’était bel et bien la Station qui était à l’origine de la contamination de l’eau.

Les plongeurs ressortirent de la conduite de filtrage et retournèrent à leurs voitures en faisant claquer leurs palmes sur le sol. Alex se risqua à essuyer un peu plus la saleté sur la paroi de leur cachette pour y voir mieux.

Toujours immergé, le Dragon d’eau maintint la tête relevée. La matière laiteuse de ses yeux laissait croire qu’il était aveugle, mais Alex savait qu’il l’avait regardé la veille. Le garçon avait l’impression qu’il pouvait le voir en cet instant.

– Cette créature, lança le maire Tarir d’une voix qui débordait de mépris, est vraiment aussi précieuse que vous le dites ?

Callis se redressa et fourra son bonnet sur sa tête.

– Depuis que l’humanité parcourt les mers, des hommes innombrables sont morts en pourchassant cette bête. Trois décennies de ma vie m’ont conduit jusqu’à ce moment.

Le maire Tarir se contenta de cligner des paupières.

– Donc, c’est oui ?

– Comprenez, poursuivit Callis, le regard toujours fixé sur le dragon, qu’il n’existe pas de créature plus puissante sur la planète que le Dragon d’eau. Il contrôle l’équilibre des océans. Il s’efforce de préserver la sécurité de tous les êtres dont la survie dépend de la mer. Et ne vous y trompez pas, nous en faisons partie. Si les océans meurent, l’espèce humaine mourra aussi. Celui qui contrôle le Dragon d’eau détient une puissance incommensurable. Nombreux sont ceux qui paieraient cher pour le posséder.

Le maire se frotta les mains avec délectation.

– Vous vous souvenez de notre marché ? Vous ne l’auriez pas attrapé si je ne vous avais pas donné l’autorisation de construire la Station !

Callis détourna enfin les yeux du bassin. Il avait beau faire de son mieux pour le cacher, le dédain se lisait ouvertement sur son visage.

– Je vais en parler autour de moi. Il va me falloir un ou deux jours. Je vous recontacterai pour les détails.

L’homme se retourna et marcha d’un pas vif jusqu’à sa voiture. Une fois que le 4 x 4 eut dépassé l’arche, Tarir fit un pas en direction du bassin.

– Petit lézard, tu vas faire de moi un homme riche.

Le Dragon d’eau tourna ses yeux nébuleux vers le maire et releva encore la tête. Alors qu’il inhalait de l’eau, sa gorge se gonfla comme un ballon de plage, formant de grandes poches couvertes de piques. Le maire Tarir tituba, paniqué, piétina l’ourlet de son manteau et tomba sur le dos.

Alex se retint de rire. Les yeux du dragon se dirigèrent soudain vers sa cachette. Ses lèvres se recourbèrent pour dévoiler un semblant de sourire aux dents acérées.

Le chauffeur se précipita pour aider le maire en difficulté à se remettre sur pied. Soufflant, Tarir se laissa reconduire sur la banquette arrière de la voiture.

Dès que le véhicule eut terminé sa manœuvre sous l’arche, Alex et Zoey se hissèrent hors du bassin en forme de coffre. Les loutres les imitèrent et le groupe s’avança à l’unisson. La collerette du Dragon d’eau se dégonfla lentement, des bulles d’air sortant de ses narines d’écailles.

– Je n’arrive pas à croire qu’il existe vraiment, commenta Zoey. Les légendes le faisaient paraître plus grand. Et plus effrayant.

Alex resta à distance de la vitre, cela lui paraissait suffisamment effrayant comme ça. Même si le dragon était piégé à l’intérieur du bassin, lui avait l’impression d’être une proie. Il plongea le regard dans celui du Dragon d’eau et songea à tout ce que celui-ci avait pu voir au fil des siècles avant de se retrouver coincé dans le vieil aquarium d’Éden-sur-Mer. Le dragon soutint son regard en retour.

– Ce type louche, Callis, a dit qu’il avait des pouvoirs, poursuivit Zoey, pleine d’entrain. Tu crois qu’il a des lasers dans les yeux ? Les dragons sont censés voler, non ? Oh, peut-être qu’il peut sortir des bateaux de son derrière !

Alex eut du mal à trouver les mots justes.

– Ils l’ont affaibli pour qu’il ne puisse pas utiliser ses pouvoirs. Il est… diminué.

 

La créature aurait bien dû être plus grande. Quelque part, Alex savait que la captivité avait fragilisé le dragon. Ses écailles semblaient sur le point de se décoller, certaines manquaient, faisant penser à un pavé mal entretenu. Sa peau cireuse pendait par endroits. S’il avait pu respirer, s’il avait simplement eu de la place, il aurait pu retrouver sa carrure imposante et regagner sa taille véritable, gargantuesque.

– Tu les as entendus ! répliqua Zoey. C’est la seule raison pour laquelle le maire a autorisé la construction de la Station. C’était pour piéger le dragon.

Alex ferma les yeux. La voix du dragon l’appelait en pensée. Elle restait sourde, comme si elle luttait pour résonner sous des tonnes d’eau.

À l’intérieur du bassin, le dragon donna un coup de queue vers le haut, projetant de l’eau par-dessus bord. L’eau pénétra la peau d’Alex. Des images apparurent alors dans son esprit : des gens courant sur la plage, une vague imposante, des dents sortant de l’eau.

Alex tituba en arrière.

– Tu as vu ça ?

Zoey, trempée jusqu’aux os, le scruta d’un air ahuri.

– Difficile de rater la douche forcée.

Kraken tendit deux bras vers la paroi et sa peau prit la même teinte verte que l’éclat du dragon la nuit précédente. En réaction, une lumière étincela faiblement le long des écailles du dragon. La pieuvre attrapa Alex par le col et lui colla le visage contre la vitre du bassin.

Le Dragon d’eau parcourut le verre avec son museau couvert de piquants. Puis il ouvrit la gueule, dévoilant des rangées de dents pareilles à des aiguilles autour d’un palais rose pâle. Il cherchait à lui dire quelque chose, à partager des siècles de savoir.

– Il faut le libérer, déclara Alex. C’est sans doute pour cela que le poulpe est ici. Tout comme les loutres et les oiseaux. Il les a appelés pour qu’ils l’aident à s’échapper.

La pieuvre passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, comme pour confirmer qu’ils avaient compris.

Alex hocha la tête, enfin sûr.

– S’il reste ici, il va mourir. Il doit retourner à la mer avant d’être vendu.

En somme, c’était mission impossible. Ils se trouvaient à près d’un kilomètre de la mer, au sommet d’une colline abrupte. Le Dragon d’eau était d’une telle dimension qu’ils allaient devoir le transporter en camion.

– Comment sais-tu ce qu’il veut ?

– Je…

Il se souvint alors de sa grand-mère l’empêchant de s’approcher de l’eau, le visage crispé par la tristesse.

– Je sais simplement que c’est la bonne chose à faire.

Zoey se contenta d’acquiescer, les rouages de son cerveau tournant et cliquetant dans son regard.

– On n’a pas beaucoup de temps, dit-elle.

– Il va falloir agir vite, confirma Alex. Avant que son pouvoir ne tombe entre de mauvaises mains.

Dans le bassin, le Dragon d’eau baissa la tête, avant de s’enrouler sur lui-même, toujours sur ses gardes.

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