Alex Neptune T1 : Voleur de dragon
9. Mission Dragon
CHAPITRE NEUF
MISSION DRAGON
La bibliothèque avait été déplacée à l’intérieur d’un vieil entrepôt de poissons. Des étagères bancales longeaient les murs métalliques, pleines à craquer d’ouvrages qui viraient lentement au marron et gondolaient à cause de l’humidité ambiante. Des tables de pique-nique en bois étaient éparpillées dans l’entrepôt, avec des seaux de plage colorés pour récupérer l’eau des fuites du plafond. Des effluves de poisson stagnaient dans l’air ; toutefois, ils étaient presque éclipsés par l’odeur d’Alex, malgré son rapide passage préalable au chantier naval, où il avait pu nettoyer la crasse et les détritus (ils en avaient profité pour laisser Kraken dans son aquarium).
Pourtant, le mauvais état de la bibliothèque ne décourageait pas les visiteurs. Alex et Zoey trouvèrent une ribambelle d’enfants absorbés autant par leur lecture que par les grands poufs sur lesquels ils étaient assis. Des adultes étaient installés devant des ordinateurs volumineux ou lisaient simplement des revues et des journaux. Un groupe s’affairait à préparer des épouvantails de Sanguimer, fourrant du papier déchiqueté dans de vieux hauts usés.
– Qu’est-ce qu’on fiche ici ? demanda Alex en suivant Zoey entre deux étagères.
– On trouve tout ce dont on a besoin à la bibliothèque. Et nous avons besoin d’un maximum d’infos sur Callis et l’aquarium.
Ils s’assirent d’abord à un ordinateur et saisirent Raze Callis dans un moteur de recherche. Le premier résultat était un article de presse récent. Le titre annonçait : « Un braconnier tristement célèbre évite la prison ».
Raze Callis, principal suspect dans près d’une centaine d’affaires de braconnage, a été reconnu non coupable de tous les chefs d’inculpation qui planaient sur lui, faute de preuves. M. Callis, 47 ans, était accusé d’avoir tué des animaux parmi les plus menacés du monde, après avoir pénétré dans de nombreuses zones maritimes protégées. Ce chasseur des mers notoire est régulièrement recruté par les riches et les puissants pour mener des expéditions de chasse.
Très vite, ils trouvèrent des clichés de Callis exhibant des trophées d’animaux qu’il venait de tuer, ainsi que d’autres articles et entretiens sur des sites consacrés à la chasse. Chaque lien renvoyait vers la même photo, Callis posant fièrement à côté d’un énorme requin couvert de sang et pendu à un crochet par la queue, la gueule grande ouverte.
– Au moins, le requin l’aura croqué le premier, souligna Zoey en montrant le bras bandé de Callis.
Alex se rappela alors la cicatrice à l’avant-bras, là où la peau avait été arrachée.
– On sait qu’il compte vendre le Dragon d’eau plutôt que de le tuer, répondit Alex. Mais je sens que le dragon va mourir s’il reste en captivité.
Zoey cliqua d’un geste furieux pour refermer tous les onglets.
– Comment osent-ils ? Lui qui doit avoir plusieurs milliers d’années ! Je ne savais même pas qu’une créature pouvait vivre aussi longtemps.
– L’océan est un sanctuaire d’espèces animales anciennes. Le homard le plus vieux jamais pêché avait cent quarante ans. Le requin du Groenland peut vivre jusqu’à quatre cents ans. Il y a même une méduse qui peut vivre éternellement. La mer est un monde à part. Les règles y sont différentes.
Ils abandonnèrent l’ordinateur pour aller au fond de la bibliothèque. Caché sous un tapis roulant rouillé, se trouvait un comptoir bas en métal cabossé et taché. La lumière au-dessus clignotait de façon irrégulière. Zoey agita la cloche sur le comptoir (ding !), et patienta environ un cinquième de seconde avant de sonner plus fort.
DING !
Une silhouette voûtée s’extirpa d’une porte basse taillée dans le mur, chaussée de lunettes épaisses comme des loupes, sur un long nez se terminant par une masse ronde pleine de marques comme celles d’une coquille d’oursin. Les épaules de sa veste en tweed étaient si patinées qu’elles brillaient.
– Bonjour, Sugden, lança Zoey gaiement.
– Bonjour, mademoiselle Wu, répondit le bibliothécaire dans un soupir continu. Que comptez-vous faire exploser accidentellement aujourd’hui ?
Zoey serra ses mains l’une contre l’autre avant de se pencher plus près.
– Avant que je ne vous adresse ma requête, vous devez me promettre que vous n’en parlerez à personne.
– Je crains que vous surestimiez grandement l’intérêt que je porte aux archives que vous pourriez me demander de fouiller, répondit Sugden d’une voix traînante. Tout comme le nombre de gens avec lesquels je converse quotidiennement.
Zoey plaqua ses deux mains sur le comptoir.
– Parfait ! Il nous faut les plans du vieil aquarium.
Un mouvement de sourcil traversa le calme étudié de Sugden.
– C’est drôle… je sais exactement où ils se trouvent.
Il emprunta la porte basse et réapparut quelques instants plus tard avec un épais rouleau de documents.
– C’était rapide ! s’écria Zoey.
– Il se trouve que je les avais sous la main.
Ils se retirèrent dans le coin le plus discret de la bibliothèque et déplièrent les documents sur une table. Aux yeux d’Alex, les pages se limitaient à des grilles de mystérieuses lignes droites et à un labyrinthe de cercles interminables.
– C’est l’aquarium ?
Zoey soupira, exaspérée.
– Ça prend tout son sens quand on sait ce qu’on regarde. Là, tu as le bassin du dragon, dit-elle en pointant du doigt une forme hexagonale près du centre. Et là, c’est l’entrée.
À la lumière de ces explications, les plans se mirent à dévoiler leurs secrets, l’avenue de l’Océan et le placement des bassins devenaient clairs.
– On dirait qu’on prépare un cambriolage, souligna Alex.
– C’est presque ça, répondit Zoey, à qui l’idée semblait plaire un peu trop. On va faire un casse.
Bien qu’il n’y connaisse pas grand-chose, Alex pensait que les casses impliquaient de faire exploser un coffre de banque pour voler des lingots d’or ou de pénétrer dans un casino pour récupérer des liasses de billets. Il n’avait jamais entendu parler d’un casse pour secourir une créature des mers légendaire.
Les plans ne lui enlevèrent pas de l’esprit que tout cela était une idée ridicule. L’aquarium était immense. Le Dragon d’eau était immense. Callis était un célèbre braconnier, tout aussi immense.
Restait que le Dragon avait besoin de son aide, Alex en était convaincu. Alors la moindre des choses, c’était d’essayer.
– Si la vente aux enchères a lieu demain soir, nous n’avons pas beaucoup de temps pour mettre au point une stratégie.
Zoey hocha la tête, étudiant les plans plus en détail.
– La vente pourrait nous servir. Il y aura assez de monde pour que nous puissions nous déguiser et rentrer sans nous faire remarquer par les agents. Une fois à l’intérieur, je pourrais utiliser mon drone pour surveiller tout le monde et éviter qu’on se fasse prendre.
– S’il reprend feu, je crois qu’il risque de trop attirer l’attention.
– Il est tout près de fonctionner normalement. Je dois juste résoudre certains problèmes.
– Ensuite, on doit extraire le dragon du bassin. Il doit peser une tonne. Et puis on doit se faufiler entre les invités et quitter le bâtiment.
– Il y a bien des tapis de glisse dans ta boutique ? On met juste du savon et de l’eau.
– Tu veux qu’on fasse glisser le dragon ?
– Tu as une meilleure solution à proposer ? (Zoey caressa le papier du bout des doigts.) On a un autre problème. Tu vois ça ?
Alex plissa les yeux en direction du kaléidoscope de lignes entrecroisées et du jargon technique.
– Explique-moi comme si j’avais cinq ans.
Il perdit espoir à mesure que Zoey expliquait comment le bassin était construit et la difficulté qu’ils allaient avoir à y entrer. Il était trop haut pour grimper à l’intérieur, le verre, trop épais et glissant. Il n’y avait qu’un seul moyen, la gaine de filtrage utilisée par les plongeurs pour la maintenance. Alex scruta les plans comme s’ils allaient lui offrir une solution plus simple qu’il ne voyait pas encore.
– Qui aurait cru qu’extirper une créature des mers mythique d’un aquarium en verre ultrasurveillé au sommet d’une colline serait si difficile ? demanda Zoey.
– Nous n’y arriverons jamais seuls. Il faut monter une équipe.
Quelqu’un pour pénétrer dans la gaine de filtrage et nouer une corde autour du dragon. Quelqu’un d’assez fort pour le soulever jusqu’au sommet du bassin. Les morceaux du puzzle commençaient à s’imbriquer dans sa tête.
Tandis qu’il exposait son idée, Zoey n’essaya même pas de cacher son scepticisme.
– Il faut vraiment qu’on implique plus de monde ?
– Tu as une meilleure idée ?
– On met des fourmis sur une catapulte, et…
Alex enroula les plans.
– C’est notre meilleure chance.
– On doit toujours trouver le moyen d’entrer dans l’aquarium avant la vente.
– J’ai peut-être une solution, répliqua Alex en étudiant le manteau du maire posé sur le dos de la chaise, se rappelant la capacité de camouflage de Kraken.
– Bon, plus de toxines dans la baie signifie que le dragon peut y retourner. Si on réussit bel et bien à le sortir de là, comment on fait pour le transporter ?
Alex marqua un temps d’hésitation. C’était un défaut majeur de leur plan.
Ils rapportèrent les plans à l’accueil, agitant la cloche pour attirer l’attention de Sugden. Le bibliothécaire s’extirpa pour récupérer les documents.
Zoey l’arrêta avant qu’il ne s’absente à nouveau.
– Comment se fait-il que vous ayez pu retrouver les plans aussi facilement ? D’habitude, vous mettez des plombes.
– Un bibliothécaire prend le temps qu’il faut, renâcla Sugden. Aujourd’hui, il se trouve que vous êtes la seconde personne à me réclamer ces documents.
Zoey plongea la main dans sa poche et glissa une petite pièce sur le comptoir.
– Qui d’autre a réclamé ces plans ?
– Connaître son nom ne m’intéressait pas.
Une pile de livres attendait sur le côté du comptoir. Zoey la poussa innocemment près du bord en déclarant :
– Ce serait dommage qu’il leur arrive des bricoles.
– C’était un type carré, avec un pull sale et des favoris malencontreux ! gémit Sugden, plongeant pour sauver les ouvrages d’une chute fatale. Si grand qu’il s’est cogné la tête contre les luminaires !
– Ce doit être Callis, commenta Alex.
Zoey fit volte-face.
– Pourquoi aurait-il besoin des plans de l’aquarium ?
Alex secoua la tête. Le projet de Callis devait cacher bien des choses.
– Peut-être que nous disposons de moins de temps encore que nous ne le pensions.
– D’accord, on suit ton idée, répondit Zoey en souriant. On va recruter une équipe de sauvetage.
OceanofPDF.com