Alex Neptune T1 : Voleur de dragon
25. Turlututu, Harpon Pointu
CHAPITRE VINGT-CINQ
TURLUTUTU, HARPON POINTU
Une horde de fières armoires à glace, engoncées dans des justaucorps, se déversèrent sur le pont du bateau de Callis, usant de toutes leurs forces pour s’entraider. Des gardes leur fondirent dessus. Les culturistes les brandirent sans effort au-dessus de leur tête. Un garde tomba au sol, assailli par une armée de crabes. Un autre, jeté par-dessus bord, tomba au milieu d’un banc de méduses, qui s’agitèrent et le piquèrent dans l’eau bouillonnante. Des corps désarticulés se déversèrent dans la mer comme des déchets.
Des dauphins bondirent hors des vagues pour refouler les gardes qui tentaient de remonter. Les loutres sautèrent à l’eau pour leur tirer les cheveux et leur mordre les doigts. Des oiseaux marins plongèrent en piqué sur leurs têtes.
Callis hurla, reculant face aux culturistes qui s’approchaient de lui.
– Tu crois qu’il nous en veut ? demanda Zoey souriante depuis le bateau-cygne.
– Plus il est en colère, moins il fait attention.
Alex espérait qu’Anil avait bien vu le signal de détresse et fait signe au Dragon d’eau de sortir de la grotte. Le capharnaüm avait poussé d’autres bateaux à quitter le barrage, laissant une ouverture béante.
Tandis que la bande de balaises de Bridget bataillait sur le pont, Alex détacha la corde autour du cou du cygne. Une épaisse griffe métallique était attachée au bout. Zoey sortit son drone du ventre du cygne et attacha la corde autour de la tête de la poupée.
– C’est parti pour un vol de virtuose !
Ses doigts parcoururent les commandes et le drone prit son envol. Il plana au-dessus de la surface agitée de l’eau, évitant les dauphins et les tortues serpentines. Zoey l’envoya droit vers l’hélice principale du bateau de Callis. S’ils parvenaient à la ligoter, Callis ne pourrait jamais se lancer dans une course-poursuite.
Au dernier moment, Callis repéra le drone et actionna son harpon. En un seul tir, il percuta le drone en plein vol et l’envoya valdinguer dans les vagues. La corde se détacha et coula à son tour.
– Tu vas me le payer ! lança Zoey.
Callis rechargea son arme, mais les combattants culturistes le repoussèrent avant qu’il ne puisse tirer un second coup. Kraken se dressa au sommet du crâne d’Alex et tira des jets d’eau sur les gardes qui arrivaient des ponts inférieurs pour se joindre à la bataille. Un phoque fonça sur le pont et les dégomma. Les oiseaux marins se détachèrent pour s’attaquer aux autres bateaux désormais à leur portée.
Balayant la scène du regard, Callis prit enfin conscience qu’il était en train de perdre la bataille. Il poussa un grognement et pointa son harpon droit sur le bateau-cygne.
– À couvert ! cria Alex.
– Tu crois ? rétorqua Zoey.
Avant que Callis n’ait le temps de tirer, quelqu’un lui percuta l’épaule par-derrière, lui faisant perdre l’équilibre. C’était le maire Tarir, dans une tenue d’apparat en piteux état, les mains attachées derrière le dos.
– C’est intolérable ! hurla-t-il. Je refuse d’être fait prisonnier dans des conditions aussi indignes.
Le barrage s’était totalement disloqué. Ne pouvant s’en empêcher, Alex sonda la baie. Une nuée d’oiseaux aux ailes noires (non, des chauves-souris !) formait une garde aérienne. En contrebas, des ondulations parcouraient la mer à toute vitesse en direction du large.
Callis suivit le regard d’Alex. Les yeux écarquillés, il repéra le mouvement dans l’eau. Alors, il hurla et se précipita vers l’avant de son bateau, poussant les gardes sur son passage.
– Non ! cria Alex.
Bridget s’empressa de faire monter Alex et Zoey à bord du bateau de Callis, juste avant que les moteurs ne rugissent, propulsant le navire. Tout le monde se tint à la rambarde pour éviter de passer par-dessus bord. Le bateau accéléra rapidement, Callis fonçant droit sur le Dragon d’eau.
– On doit l’arrêter ! s’écria Alex.
Le navire avançait trop vite pour que l’on puisse y faire quoi que ce soit. Les oiseaux prirent la tête de Callis pour cible mais il ignora leurs coups de serre et de bec.
L’instant d’après, l’équipe de sauvetage du Dragon d’eau était en vue. La mer moutonnait autour des ondulations du dragon lancé à pleine vitesse, son corps leste caressant les vagues. Anil naviguait à côté de lui, à dos de dauphin, lançant des encouragements à tue-tête. Dans le ciel, Scélérate menait une escadrille blanche et noire de mouettes et de chauves-souris.
Callis vira pour couper la route vers le large au Dragon d’eau.
– Ce dragon m’appartient ! cria-t-il.
Il coupa le moteur. Le bateau glissa juste devant le dragon, que les chauves-souris et les poissons entourèrent pour le protéger.
– Passe en dessous ! s’exclama Anil.
Il suffisait au dragon de plonger sous la coque du bateau et de nager pour regagner la liberté. Au lieu de cela, il s’arrêta et sortit la tête de l’eau, balayant les environs du regard, en panique, jusqu’à ce qu’il trouve Alex.
– Il veut s’assurer que tu vas bien, dit Zoey.
– Vas-y ! s’écria Alex. Tu y es !
Mais Callis n’avait pas dit son dernier mot. Il se retourna pour pointer son harpon droit sur Alex.
– S’il bouge, je tire.
Alex se figea, les mains levées pour faire signe aux autres d’attendre. La pointe acérée du harpon visait directement sa poitrine. Dans l’eau, le dragon beugla de rage mais refusa de s’échapper ou d’attaquer.
– Vous ne m’enlèverez pas ce dragon ! hurla Callis en postillonnant.
– Il ne t’appartient pas. Il n’appartient à personne, répliqua Alex.
Derrière Callis, quelqu’un se redressa. C’était le maire Tarir, les mains toujours ligotées derrière le dos.
– Quarante ans ! cria Callis. J’ai toujours voulu être comme toi ! Maîtriser le pouvoir de mon ancêtre ! Mais je ne suis rien qu’un misérable humain, sans aucune connexion avec l’eau ! Qu’est-ce que tu as de si spécial ?
Alex s’efforça de ne pas regarder le maire qui approchait.
– Le dragon m’a fait confiance. Il m’a laissé utiliser ce pouvoir. Tu as passé ta vie entière sur l’eau, mais tu n’as fait que l’exploiter au lieu de le protéger. Si tu veux vraiment être comme moi, tu dois rendre sa liberté au dragon.
Lentement, le regard de Callis s’adoucit. Il abaissa son arme. Le maire ne perdit pas cette occasion et se jeta en avant. Callis perçut le mouvement du coin de l’œil et l’évita. Le maire Tarir trébucha sur son manteau et tomba lourdement.
Callis se retourna vers Alex, le regard à nouveau froid et dur.
– Si je ne peux pas l’avoir, alors personne ne l’aura !
Callis fit volte-face et pointa son harpon sur le Dragon d’eau, immobile au milieu des vagues en contrebas.
– Non ! cria Alex.
Le tir du fusil provoqua un souffle d’air et un « tchac » métallique tranchant. Un bref instant de silence suivit son vol dans les airs. Un seul son résonna, le léger sifflement du câble du projectile.
Puis, dans un bruit sourd effroyable, le harpon perça la chair sur le flanc du Dragon d’eau.
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