Alex Neptune T1 : Voleur de dragon
11. La Fille la Plus Forte du Monde
CHAPITRE ONZE
LA FILLE LA PLUS FORTE
DU MONDE
La salle de sport sentait la vieille transpiration, le lait passé et les rêves brisés.
Quand Alex et Zoey arrivèrent, les épreuves avaient déjà commencé. Des parents surexcités bloquaient l’entrée de la salle, les obligeant à se frayer un chemin dans la foule. Alex aperçut son père et son papy, qui criaient plus fort que tout le monde.
– Tu es en retard ! s’écria son père.
Papy plissa les yeux et renifla, comme s’il pouvait sentir la mer sur les vêtements d’Alex.
– Vous étiez fourrés où, hein ?
Alex fit mine de l’ignorer.
– Bridget sait ?
Son père plaqua une main sur l’épaule d’Alex.
– Elle m’a dit de te dire qu’elle t’arrachera les bras plus tard. Elle ne le pensait pas, je crois.
Alex, lui non plus, n’en était pas si sûr.
Une longue barre, aux bouts de laquelle étaient fixées des plaques métalliques de la taille de bouées de sauvetage, reposait sur un grand tapis bleu. Des piles de plaques supplémentaires attendaient de part et d’autre. L’entraîneur Barge inspectait le matériel, cochant des cases sur un porte-bloc. Il avait le torse gonflé, les épaules larges, et un ventre imposant qui dépassait d’un short trop court. S’étant assuré que tout était en ordre, il souffla un coup sec dans le sifflet pendu autour de son cou.
– Après une série de tests à se briser le dos et s’éclater les cartilages, seuls quatre d’entre vous vont pouvoir s’affronter en vue de décrocher une place dans l’équipe ! Veuillez applaudir nos finalistes pour l’épreuve décisive !
Un écran avait été installé au fond du gymnase. Trois garçons en short moulant et veste trop grande drapée sur leurs muscles apparurent de derrière l’écran. Le troisième garçon dépassait un peu les autres, avec des cheveux longs attachés en un chignon riquiqui. Il agita le bras en direction de l’entraîneur.
– C’est Baron Barge, chuchota le père d’Alex. C’est le fils de l’entraîneur.
– Cette tronche de cheval à la noix, marmonna papy.
Bridget fut la dernière à entrer en scène. Elle montra ses muscles saillants comme des accessoires de mode, complétés par un rouge à lèvres brillant et du fard à paupières prononcé, sa chevelure rousse parfaitement ondulée. Sa détermination se lisait sur son visage.
– C’est génial de voir ta sœur concourir, dit Zoey. Je voudrais qu’elle me porte comme ses haltères.
– Bridget et Baron sont au coude-à-coude depuis le début, intervint le père d’Alex, haletant, tandis que les finalistes prenaient place devant la barre à disques.
Les garçons scrutèrent les poids avec anxiété. Bridget, elle, sourit et fit craquer ses poings, chaque doigt détonant comme un coup de feu.
– L’épaulé-jeté constitue l’épreuve ultime pour tout culturiste ! déclara l’entraîneur Barge. On augmentera la charge jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un.
L’un après l’autre, les garçons se mirent de la craie blanche sur les mains et testèrent leur prise sur l’épaisse barre métallique. Puis ils s’accroupirent avant de se redresser brusquement et de tenir le poids contre leur poitrine. Enfin, ils hissèrent la barre au-dessus de leur tête, jusqu’à déplier entièrement leurs bras, puis relâchèrent la barre qui retomba avec fracas sur le sol.
Si la charge initiale aurait pu briser les deux bras d’Alex comme des bouts de bois, les garçons, eux, n’eurent aucun mal à la soulever. La foule applaudit à chaque soulevé réussi.
Bridget approcha de la barre en dernier. Le public se tut ; elle se poudra les mains et s’accroupit.
– C’est un jeu d’enfant, ma puce ! cria son père.
– Écrase-les avec le pouce ! ajouta papy.
Bridget souleva la barre comme une baguette de pain et la hissa sans difficulté au-dessus de sa tête. Elle sourit et fit un clin d’œil de triomphe avant de reposer la barre sur le sol.
On ajouta des poids à la barre. Le premier garçon parvint à la soulever jusqu’à sa poitrine. Il resta coincé là, les veines ressortant de son cou. Enfin, il émit un bruit de phoque qui aurait des gaz et chuta sur le dos. Les disques tombèrent de part et d’autre de son corps et la barre lui comprima la poitrine.
L’entraîneur Barge donna un coup de sifflet.
– Éliminé !
On traîna le garçon mollement sur le sol pour faire de la place aux concurrents restants. Baron et l’autre garçon parvinrent à hisser la barre au-dessus de leur tête ; Alex vit tout de même leurs muscles trembloter.
Bridget la souleva comme s’il n’y avait eu aucune différence avec la charge précédente.
– Je crois que ta sœur est une superhéroïne, commenta Zoey. Elle a une cape ? Je vais lui faire une cape.
Alex fixa la barre tandis qu’on y ajoutait des disques, se demandant combien le Dragon d’eau pouvait peser.
– On vient de mettre dix kilos supplémentaires ! annonça l’entraîneur.
– Ça représente quoi ? demanda Alex.
Zoey réfléchit un instant.
– Je dirais un gros épagneul ?
Le second garçon se poudra les mains, les serra fermement autour de la barre et s’accroupit. Il maintint la position. Et la maintint encore. Progressivement, le visage du jeune homme rougit, jusqu’à prendre une teinte ketchup.
– Tu soulèves quand tu veux, lança l’entraîneur.
– C’est ce que je fais !
On entendit soudain un grand « crac », et le garçon se figea. Il relâcha la barre mais resta cloué sur place.
– Mon dos, gémit-il, livide.
Deux camarades de la salle le soulevèrent délicatement et le conduisirent derrière l’écran.
– Il n’y a plus que toi et moi, lança Baron à Bridget, avec un trémolo dans la voix qui trahissait son état de stress.
Bridget lui adressa un sourire.
– Bientôt, il n’y aura plus que moi.
Baron prit une profonde inspiration avant de se mettre de la craie sur les mains. Un nuage de poudre le suivit jusqu’à la barre.
– Le tour est joué, fiston ! lança l’entraîneur Barge.
– Je croyais qu’il devait rester impartial, marmonna Zoey.
La barre pesa de tout son poids dans les mains de Baron qui la souleva jusqu’à la poitrine. Chaque centimètre de son corps se mit à trembler à cause de l’effort, et des postillons volèrent de sa bouche. L’espace d’un instant, il donna l’impression de ne plus avoir la force nécessaire pour hisser encore la barre. Soudain, il rugit, poussant un cri féroce venu du fond de ses entrailles, et brandit la barre au-dessus de sa tête.
La foule l’acclama. Baron laissa tomber la barre, et le sol trembla sous ses pieds.
– C’est bien, mon garçon ! cria l’entraîneur en sautillant sur place.
À distance, Bridget étudiait la barre d’un air songeur. Elle s’avança alors d’un pas et claqua des doigts pour attirer l’attention de l’entraîneur.
– Mettez encore dix kilos, dit-elle.
La foule retint son souffle. L’entraîneur Barge faillit s’étouffer avec son sifflet.
– Personne dans cette salle n’a jamais soulevé un tel poids.
Bridget porta une main à sa taille et fit un petit déhanché.
– Non seulement je vais la soulever, mais je vais le faire avec classe.
On ajouta deux disques à la barre, désormais pleine. Quelques personnes dans le public brandirent leurs téléphones pour prendre des photos.
Pas intimidée le moins du monde, Bridget fit craquer sa nuque et se poudra les mains. Elle approcha de la barre, s’accroupit pour saisir le métal, et tout le monde se tut.
– Plie bien les genoux, ma chérie ! lança son père.
Bridget prit une profonde inspiration et planta ses pieds au sol. Les muscles de ses bras et de ses épaules se contractèrent tandis qu’elle soulevait la barre. Chaque atome de son corps frémit à cause de l’effort. L’espace d’un instant, ses genoux tremblèrent, faisant croire qu’ils allaient céder, puis elle bloqua la barre contre sa poitrine.
Nouvelle pause. Nouvelle inspiration. Le visage de Bridget était rouge vif, ses yeux, exorbités.
Elle hissa alors la barre au-dessus de sa tête dans un seul mouvement fluide.
– Oui ! s’écria Alex.
Même les supporters des autres concurrents applaudirent à tout rompre. Bridget, la barre toujours suspendue au-dessus de sa tête, leur adressa un clin d’œil.
– Je vais demander à ta sœur de m’épouser, lança Zoey. Que j’aie ta bénédiction ou non.
La chute de la barre fit trembler le sol si violemment qu’Alex faillit perdre l’équilibre. La foule se précipita pour embrasser Bridget et la féliciter. Sa peau luisait de sueur. Elle avait dit vrai ; elle avait la grande classe.
Alex la rejoignit avant tout le monde.
– C’était génial !
– Comme si j’étais pas au courant, répliqua Bridget.
Le son aigu du sifflet de l’entraîneur Barge perça à travers le brouhaha, si fort que toute la foule se retourna.
– La compétition n’est pas terminée ! beugla-t-il avant de se tourner vers son fils et de pointer la barre du doigt. Allez, vas-y !
Le visage de Baron vira au lait caillé. Il tressaillit face à la barre qui l’attendait, avant de se tourner vers son père.
– Je ne peux pas.
Alex agrippa le poignet de sa sœur et leva son bras gonflé dans les airs. La foule se mit à applaudir.
– Attendez une seconde ! s’exclama l’entraîneur avant de donner un nouveau coup de sifflet. Il semble qu’il y ait une violation du règlement !
Il avança pour abaisser la main de Bridget.
– Regardez… du vernis à ongles ! (Les ongles de Bridget étaient peints d’un rose brillant immaculé.) Ça, euh… renforce ses doigts et lui donne une meilleure prise sur la barre !
Bridget lui jeta un regard noir.
– Cela n’a aucun sens, et vous le savez !
L’entraîneur Barge lui siffla au visage.
– Je ne prends aucun plaisir, répondit-il avec un grand sourire, à te disqualifier. Cela signifie que mon précieux aîné, enfin, Baron Barge, est le grand gagnant de ces épreuves de sélection !
La foule protesta vigoureusement. Papy et le père d’Alex fondirent sur l’entraîneur comme s’ils allaient l’étrangler avec le cordon de son sifflet. Baron, le vainqueur apparent, ne savait plus où se mettre.
Bridget sembla désemparée. Elle tourna le dos à la foule qui grondait et courut se cacher derrière l’écran au fond de la salle.
– J’y vais, dit Alex, laissant les autres accabler l’entraîneur d’injures particulièrement créatives.
Il retrouva sa sœur dans le placard à balais transformé en vestiaire des filles, étranglant le manche d’une vieille brosse à serpillière entre ses poings.
– Je suis vraiment désolé…
– Ce n’est pas grave.
Le manche en bois se brisa en deux.
Alex recula d’un pas, au cas où Bridget veuille briser autre chose.
– C’est toi qui as gagné. Tout le monde sait que tu as été la meilleure, et de loin. Je savais que tu étais forte, mais pas à ce point !
Bridget enleva le reste de craie de ses mains et s’affala sur un banc branlant posé dans un coin sous une étagère de produits ménagers et de serviettes d’un jaune suspect.
– J’aurais dû savoir qu’on ne me laisserait jamais intégrer l’équipe. Je pensais qu’en prouvant que j’étais la plus forte, qu’en ne laissant aucun doute, l’entraîneur n’aurait pas le choix. (Elle soupira.) Il faut croire que je me mettais le doigt dans l’œil.
Alex s’assit à côté d’elle.
– Et s’il y avait un autre moyen ?
Elle se tourna vers lui, les yeux plissés.
– Je t’écoute.
Il sembla impossible à Alex de parler du Dragon d’eau sans donner l’impression qu’il se laissait emporter par son imagination. Pourtant, Bridget écouta attentivement toutes ses explications.
– Il nous faut quelqu’un de suffisamment fort pour sortir le dragon. Et tu es la personne la plus balaise que je connaisse.
Bridget réfléchit un instant.
– Si c’est une blague, je te jure que je t’enfonce la tête dans le sol comme un piquet de barrière.
– On ne peut pas sauver le Dragon d’eau sans toi. Mon équipe veut utiliser ta force pour la bonne cause.
Dehors, des voix résonnèrent dans le couloir. Baron Barge et ses amis passèrent devant le placard, célébrant sa victoire. Le faux vainqueur s’arrêta un instant au niveau de la porte, triturant son chignon.
– Je suis vraiment désolé… lança-t-il avant d’être embarqué par ses amis.
Bridget serra les poings.
– D’accord, je vais vous aider. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?
Alex décida qu’il valait probablement mieux ne pas répondre à cette question.
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