Alex Neptune T1 : Voleur de dragon
4. Merveilles des Fonds Marins (Fermeture Définitive)
CHAPITRE QUATRE
MERVEILLES DES FONDS MARINS
(FERMETURE DÉFINITIVE)
Alex se laissa immédiatement impressionner par la vieille histoire de pirate fantôme.
« Ce n’est qu’une légende idiote pour faire peur », se répéta-t-il en montant la colline.
La route zigzaguait le long de la colline, montant toujours plus haut. Des épouvantails de Sanguimer étaient accrochés à des piquets en bois devant chaque maison. Alex essaya de ne pas poser le regard sur leurs visages gribouillés et leurs membres tordus. La lumière du vieux phare qui se dressait à l’entrée de la baie balayait la mer à intervalles réguliers, projetant des ombres mouvantes et glaçantes à travers la ville.
À mi-chemin, Alex remarqua une lumière blanche qui s’approchait de lui par bonds. Il se protégea les yeux et reconnut Mme Cancanier qui se traînait sur le pavé, une lampe frontale accrochée par-dessus ses cheveux blancs. Derrière elle trottinait son vieux chien, Pelote, qui tirait certainement son nom du ventre rebondi qui balayait le sol quand il marchait.
La vieille dame tourna la tête pour pointer sa lampe sur la boîte en plastique qu’Alex tenait coincée sous le bras.
– Qu’est-ce que tu transportes, là ?
– Je, euh… faisais juste faire un petit tour à mon poulpe.
Alex n’était pas doué pour le mensonge. Kraken agita un bras pour la saluer.
Mme Cancanier rajusta ses lunettes, examina Kraken en boule dans le contenant, puis elle acquiesça.
– C’est important qu’ils fassent de l’exercice. Mon petit Pelote doit absolument garder la forme !
Le vieux chien souffla et tomba sur le côté, tel un phoque échoué. Mme Cancanier tira fort sur la laisse, l’entraînant dans son sillage.
Au sommet de la colline, la route sinueuse se redressait, formant une longue allée bordée d’arbres immenses et de lampadaires noirs qui n’éclairaient plus depuis longtemps. Alex dut avancer avec prudence dans la pénombre pour atteindre le grand portail, rouillé mais toujours ouvert, du vieil aquarium.
AQUARIUM D’ÉDEN-SUR-MER, annonçait un panneau sur la grille. VENEZ DÉCOUVRIR LES MERVEILLES DES FONDS MARINS !
La construction du bâtiment, une imposante structure de fer et de verre juchée haut dans le ciel, remontait à plus d’un siècle. Le toit bombé s’élevait en un grand dôme. Il avait dû resplendir comme un joyau autrefois. Désormais, les panneaux de verre des murs et du toit étaient craquelés et souillés par des fientes d’oiseaux. Une pancarte FERMÉ pendait de traviole aux portes d’entrée. Dessous, quelqu’un avait ajouté en rouge : POUR TOUJOURS.
Kraken s’agitait de plus en plus à mesure qu’ils approchaient de l’aquarium. Elle se hissa pour se percher sur le rebord de la boîte en plastique. La force d’attraction de l’éclat vert était encore plus prononcée à cet endroit. Alex poussa les portes de verre, mais un gros cadenas les maintenait fermées.
– Il va falloir trouver un autre moyen d’entrer.
Non loin, un morceau de la paroi s’était brisé et décomposé depuis longtemps, laissant un trou suffisamment large pour pouvoir s’y faufiler prudemment.
Les vieux bassins constituaient des portails vers des mondes engloutis où avaient régné des créatures étranges et terrifiantes. Le grand hall d’entrée se rétrécissait en entonnoir, formant un boulevard de verre, l’allée centrale de l’aquarium : l’« avenue de l’Océan ».
La plupart des bassins étaient encore pleins à ras bord d’une eau trouble, des débris marron flottant comme des feuilles d’automne en suspension. La lumière de la pleine lune brillait à travers le plafond de verre et ricochait sur les décorations sous-marines – cloches de plongée, épaves, serpents de mer en pierre – recouvertes d’épaisses couches d’algues.
L’éclat s’intensifia à mesure qu’Alex se laissait attirer sur le sol en mosaïque délabré entre les bassins, à travers l’aquarium. Les occupants avaient disparu depuis longtemps, mais Alex ne pouvait s’enlever de l’esprit qu’on l’observait, comme si les fantômes de ses cauchemars étaient devenus réalité.
Sur le côté, une pancarte peinte grossièrement invitait les visiteurs à pénétrer dans le VAISSEAU FANTÔME DE BRINEBLOOD. À l’intérieur, un automate de dragon aux dents acérées jaillissait autrefois des vagues et avalait un mannequin déguisé en pirate. Aujourd’hui, l’accès en était condamné.
Kraken secouait le rebord de la boîte pour les faire avancer plus vite. Tout au bout, l’avenue de l’Océan se terminait sous une grande arche avec de hautes portes baroques à double battant. Quand Alex s’en approcha, un côté s’ouvrit dans un crissement. Une lumière verte se répandit. De vifs « clic-clic-clic » retentirent devant lui, ponctués par des couinements brefs et aigus. Alex sentit ses jambes paralysées par la peur. Pourtant, la lumière semblait l’appeler. Il prit une profonde bouffée d’air rance et s’obligea à traverser l’arche.
L’arrière du parc abritait l’attraction principale, le bassin des dauphins. Une paroi en verre hexagonale, longue et épurée, se dressait, deux fois plus haute que lui. Alex avait toujours su que ce bassin était une prison cruelle pour des animaux aussi énergiques et libres que les dauphins, mais leurs cabrioles vives et folles n’avaient jamais cessé d’amuser l’enfant qu’il était.
Une dense couverture d’algues et une eau opaque cachaient la source de l’éclat vert à l’intérieur du bassin. Elle projetait tout de même suffisamment de lumière pour éclairer quatre formes mouvantes sur le chemin. Alex bondit.
Quatre loutres se figèrent et levèrent les yeux vers lui, circonspectes. Chacune tenait un poisson dans sa gueule. De toute évidence, son arrivée les avait interrompues dans leur tâche, laquelle restait un mystère.
– Euh, pardon ? demanda-t-il.
Les loutres tournèrent la tête pour l’observer. De leur nez en pointe, elles reniflèrent, les moustaches frémissantes. Kraken se hissa sur l’épaule d’Alex et prit la même couleur vert pâle que celle qui brillait dans le bassin.
Il n’en fallut pas plus aux loutres pour reprendre leur activité. Une par une, elles lâchèrent leurs proies au pied du bassin. La plus grosse se tassa pour qu’une autre lui grimpe sur le dos. La troisième se hissa à son tour avant que la plus petite loutre ne grimpe prudemment au sommet de la pile vacillante.
Ensuite, les poissons passèrent de gueule en gueule, lancés et rattrapés avec dextérité, et la loutre au sommet les jeta par-dessus la paroi de verre.
Alex eut une soudaine prise de conscience.
– Elles sont en train de nourrir quelque chose.
Kraken lui monta sur la tête et lui tira violemment les cheveux, tel un cow-boy domptant un cheval sauvage. Alex, docile, s’approcha de l’eau irisée.
Un soudain murmure le fit bondir d’effroi. Pris de panique, il regarda autour de lui mais ne vit personne. Pourtant une voix s’en prit à lui, une voix qui aurait brisé les vagues et retourné le lit de la mer. Cette même voix avec laquelle le tourmentait l’océan. Elle provenait du bassin. Alex voulut prendre la fuite. Mais… la voix était emplie de tristesse, abattue. La source de la voix était piégée à l’intérieur. Et elle lui demandait du… Chaque fois qu’Alex était sur le point d’entendre le mot, ce dernier était balayé, hors de sa portée.
Inspirant profondément pour se recentrer, Alex leva une main et la pressa contre le verre froid du bassin. L’éclat à l’intérieur s’intensifia, réagissant à son toucher. Il perça à travers les déchets flottants à la manière d’un phare, coupant la masse des algues dans l’aquarium. Le verre se nettoya selon le tracé exact de sa main.
Chaque battement de son cœur lui fit l’impression d’une explosion sous-marine. Ce qui reposait dans le bassin l’invitait à regarder. Il baissa les yeux au niveau de la zone nettoyée. L’eau était encore trouble, mais la lueur verte dévoilait en partie ce qui s’y trouvait.
Une forme grise, enroulée sur elle-même, restait figée. Une bûche engloutie, peut-être, ou une pièce de machine cassée en train de rouiller.
Qui soudain se mit à bouger.
Un œil s’ouvrit de l’autre côté de la vitre. Sa pupille laiteuse le surprit d’un regard affamé.
Alex cria et tituba en arrière, trébuchant sur la tour de loutres. Les animaux exprimèrent leur indignation avant de s’éparpiller.
– Hé !
Le cri retentit de l’autre côté de l’arche, résonnant contre les parois de verre. Faisant volte-face, Alex aperçut des lampes torches s’approcher.
L’éclat vert dans le bassin des dauphins disparut comme une bougie qu’on éteint, plongeant Alex dans le noir. Les loutres se faufilèrent à ses pieds. Kraken tira les cheveux d’Alex qui se mit dans tous ses états. Il se retourna, prêt à courir, quand un rayon de lumière s’arrêta sur lui.
– Qui va là ?
L’accès par l’arche était bloqué. Alex était piégé. Il n’avait d’autre choix que de se rendre.
Toujours perché au sommet de son crâne, Kraken se dressa tel un chat en colère et cracha un jet d’eau en direction de la lampe torche. Un cri de surprise retentit et la lampe tinta sur le sol.
Alex ne perdit pas une seconde. Il fonça sous l’arche, courut dans l’allée de bassins abandonnés, et s’enfuit par le trou dans le mur.
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