Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

David Owen · Chapitre 14 sur 28

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Alex Neptune T1 : Voleur de dragon

14. Les Liens du Sang

CHAPITRE QUATORZE

 

 

LES LIENS DU SANG

 

Callis comptait donc enlever le Dragon d’eau et le garder pour lui. Après des années de recherches, il entendait profiter enfin de ses pouvoirs. Tout ce qu’il avait raconté au maire n’avait été que mensonges.

– Évidemment qu’il n’allait pas se contenter d’aider Tarir à le vendre. Tu avais raison, murmura Alex tout en fixant la cage inachevée avec horreur. Plus ou moins.

– J’ai plus ou moins raison tout le temps, répondit Zoey.

L’ingénieure parlait encore à toute vitesse de son travail en cours.

– D’après ce que vous m’avez dit sur la taille actuelle du dragon, monsieur, élargir la cage me paraît inutile si…

Callis lui coupa la parole.

– La bête est dans son état le plus diminué. Sortir des océans l’oblige à rétrécir pour conserver ses forces et survivre. Une fois qu’elle aura retrouvé son milieu naturel, chaque centimètre de cette cage comptera.

Tandis que Callis mitraillait l’ingénieure de nouvelles requêtes, Zoey tira sur le bras d’Alex et lui montra une autre porte un peu plus loin sur la plateforme. Ils s’y rendirent discrètement pendant que l’équipage restait concentré sur la cage. La porte conduisait à un passage étroit. L’air y était humide et froid. Des flaques firent des éclaboussures sous leurs pieds.

– Alors, tu n’es pas content qu’on soit venus ? demanda Zoey. On a découvert un autre plan machiavélique à déjouer.

– Ouais, je suis ravi.

Le passage formait un angle droit, où l’air devenait plus sain.

– Il faut qu’on sache comment il compte s’y prendre.

– Et récupérer mon poulpe, ajouta Alex.

– Et découvrir ce qu’il veut faire exactement avec le Dragon d’eau.

– Et récupérer mon poulpe.

– Oui, et récupérer ton fichu poulpe !

Au bout du passage, un escalier en colimaçon montait au niveau supérieur. En haut, ils marquèrent une pause, entendant deux membres d’équipage dans le couloir, puis sortirent sur la pointe des pieds. Des portes menaient à différentes pièces : un bar, duquel un chant de marin provenait d’enceintes crépitantes et où deux membres d’équipage accrochés à leurs bouteilles riaient à gorge déployée, et une pièce de douche où quelqu’un chantait faux dans une des cabines.

– Regarde ! lança Alex, toute son attention captée par une pancarte en mauvais état vissée au mur.

CABINE DU CAPITAINE.

Une flèche pointait vers un autre escalier. Au sommet se dressait une porte en bois verni décorée. Alex la poussa, mais en vain. Zoey y donna un coup de pied mais ne réussit qu’à se faire mal.

– Si c’est le bureau de Callis, il faut qu’on arrive à y entrer ! dit Alex.

Un bruit résonna de l’autre côté de la porte. La poignée cliqueta puis, après une seconde, le verrou se débloqua. Soudain, la porte s’ouvrit et Alex et Zoey firent un bond en arrière.

Une pieuvre bleu vif les salua de l’autre côté.

– Kraken !

Alex s’empressa de la ramasser. La pieuvre s’enroula autour de son poignet et le serra fort.

En entrant dans le bureau, ils eurent l’impression de pénétrer dans un cauchemar. Autour de la table, du somptueux fauteuil en cuir et d’un bar en forme de globe, les murs étaient recouverts d’épouvantables trophées d’animaux. Des mâchoires de requin blanchies étaient exposées derrière le bureau. Dans toutes les directions, des têtes de poissons-scies, de narvals et d’otaries les scrutaient d’un regard vide. Des harpons reposaient dans une vitrine en verre, la pointe étincelante. Sur le bureau, à côté d’un ordinateur portable, gisait un pistolet à canon court rouge vif.

Ces animaux n’avaient été tués que pour la gloire. Alex dut résister à l’envie de réduire tous les trophées en miettes.

– Génial, un pistolet de détresse ! s’écria Zoey en tendant le bras.

– S’il te plaît, ne prends pas la dangereuse arme à feu.

– D’accord, répondit Zoey avant de s’intéresser plutôt à l’ordinateur. Voyons ce que nous pouvons trouver.

L’écran s’alluma. Une série d’onglets montraient des comptes-rendus de catastrophes provoquées par l’être humain à travers le monde. La première était une marée noire dans le golfe du Mexique, couvrant de noir des eaux d’ordinaire d’un bleu éclatant. Des oiseaux marins s’entassaient sur les rochers, leurs plumes couvertes de matière visqueuse. D’autres comptes-rendus évoquaient une île géante de détritus quelque part au milieu de l’océan, et des bandes entières de corail blanc sur la Grande Barrière.

Zoey se mit à cliquer un peu partout avant de trouver le scan des plans de l’aquarium et une image satellite de la baie, avec des commentaires.

– Regarde ! Il ne va pas voler le dragon dans l’aquarium. Il va attendre que l’acheteur le déplace pour le subtiliser. C’est tellement… paresseux !

Alex fut distrait par un portait peint accroché au mur entre des trophées. Des couleurs fanées représentaient un homme à moitié édenté, avec des cheveux gras sous un couvre-chef à larges bords. Le pied posé sur un canon, il tenait un harpon dans ses mains. Alex le reconnut instantanément, c’était la même image que sur les cartes postales vendues dans sa boutique.

– C’est Sanguimer.

Zoey leva les yeux d’un coup pour observer le portrait.

– Regarde, lui dit-elle.

Une petite plaque en bas du cadre affichait une inscription :

 

CLARENCE CALLIS

1768

 

C’était le vrai nom du pirate de la légende, celui qui avait pourchassé le Dragon d’eau et avait trouvé la mort en essayant de le capturer dans la baie.

– Raze Callis et Sanguimer sont de la même famille, commenta Alex.

– Raze doit être son arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils.

Des voix approchèrent de la porte de la cabine ; Callis aboyait des ordres à son équipage.

– On est coincés, siffla Alex.

Zoey referma l’ordinateur et brandit le pistolet de détresse.

– On doit courir.

– Courir où ? On est sur un bateau au milieu de l’océan.

– On trouvera quand…

– Je n’aurais pas dû poser la question.

Alex s’approcha de la porte, prenant la poignée entre ses mains moites. Kraken grimpa sur son épaule. Les voix étaient juste de l’autre côté.

– Trois, deux, un… (Zoey pointa le pistolet vers la porte.) Maintenant !

Alex ouvrit grand la porte. La silhouette imposante de Callis bloquait l’autre côté, brandissant déjà un harpon. Avant que lui ou Zoey ne puissent tirer, Kraken se jeta dans le feu de l’action. La peau rouge vif, la pieuvre se cambra et lança un jet d’eau. Elle toucha Callis entre les deux yeux, le faisant trébucher en arrière et lâcher son harpon.

– Allez ! cria Zoey en rangeant le pistolet de détresse dans sa poche.

Ils foncèrent hors de la pièce et dépassèrent Callis à toute allure. Deux membres d’équipage se précipitèrent en direction du bruit, mais Kraken s’en débarrassa grâce à deux tirs bien placés.

– Par ici !

Une trappe conduisait au pont. Ils se trouvaient quelque part au milieu du navire, la proue et la poupe de part et d’autre de leur position.

– On va à tribord ! lança Zoey.

– C’est de quel côté ?

– Euh, la gauche, je crois ?

Une alarme retentit derrière eux, un cri électronique qui résonnait dans tout le bateau.

– Il faut juste qu’on parte d’ici.

La lumière du phare au-dessus de leur tête balayait le pont. À chacun de ses passages, ils se précipitaient vers l’arrière du navire. Un membre d’équipage qui essayait de les intercepter reçut un jet d’eau salée dans les yeux, tandis qu’un autre perdit l’équilibre, passa par-dessus la rambarde et plongea dans la mer.

Enfin, ils atteignirent la poupe du bateau. Zoey caressa la tête de Kraken.

– Je retire tout le mal que j’ai pu dire à ton sujet.

Le rayon du phare les aveugla temporairement avant de disparaître. Le cylindre épais était perché sur une pile de rochers escarpés. D’autres bateaux étaient amarrés autour, ne se dévoilant qu’au passage de la lumière.

Callis cachait une flotte entière derrière le phare.

– Cela explique pourquoi le maire Tarir a viré le gardien, commenta Zoey. Callis voulait avoir le champ libre.

– Il faut qu’on avance avant qu’ils ne nous tombent dessus.

Une échelle descendait jusqu’à une passerelle proche de l’eau. La mer formait une étendue noire qui s’étirait devant eux. Au loin, une pointe de lumière indiquait l’endroit où Éden-sur-Mer attendait leur retour.

– Tu ne vas pas aimer la prochaine partie de mon plan, lança Zoey.

– Ce n’est pas vraiment un plan si tu improvises au fur et à mesure.

– Je crois qu’on n’a pas le choix, on doit nager.

À cette idée, Alex sentit ses jambes se liquéfier. Il était allé nager à la piscine quelquefois, mais jamais en eau libre.

– C’est trop loin, on n’y arrivera jamais.

La sirène hurlait toujours. Des voix résonnaient sur le bateau. Des pas retentissaient sur le pont ; l’équipage était à leurs trousses. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne se fassent attraper.

Soudain, Alex fut appelé par l’océan devant lui. La voix du Dragon d’eau retentit dans son esprit, l’implorant de faire confiance à l’eau. Elle ne l’avait pas blessé dans les grottes. Au contraire, il avait ressenti un lien avec la mer, comme si une part de lui, longtemps endormie, luttait pour se réveiller. S’il faisait confiance à l’eau, s’il pouvait totalement s’ouvrir à elle, il était sûr qu’elle les sauverait.

– Prends ma main, déclara Alex, s’agenouillant près du bord. Ne me lâche pas.

Zoey lui attrapa la main. Alors, Alex inspira profondément et plongea dans la mer.

L’eau se referma au-dessus de sa tête et une lumière verte brilla devant ses yeux. Il se força à respirer, confiant qu’on ne le laisserait pas se noyer.

Des visions, des souvenirs envoyés par le Dragon d’eau submergèrent son esprit, plus précis que jamais. Alex habitait ces visions, comme s’il était retourné dans le passé pour y prendre part.

 

Un groupe était rassemblé dans une grotte. Les cheveux séchés

par le sel, tous portaient des colliers de coquillages. Devant lui se

tenait un homme musclé, torse nu, sans collier autour du cou. Il

berçait un œuf mou, une poche qui débordait de ses bras. Une forme

sombre bougeait à l’intérieur. Des personnes poussèrent Alex en

criant, consternées, tentant d’atteindre l’œuf.

« Interdit », entendit Alex. « Volé. »

Brandissant leurs épées, d’autres hommes tenaient les

contestataires à distance, ou les mettaient à terre.

Alex toucha l’œuf mais le décor autour de lui changea

brutalement. Du sable apparut sous ses pieds. Une tempête se

souleva et le vent lui fouetta la peau. Des gens fuirent le long de la

plage. Alex se tourna vers l’eau et vit un raz-de-marée se préparer,

arrivant droit sur eux. Il se mit à crier et à courir, conscient qu’il ne

pourrait jamais y échapper.

Le grondement de la vague était assourdissant. Juste avant

qu’elle ne déferle sur eux, Alex trébucha et s’écrasa dans le sable.

Un colosse sortit de l’eau. La vague s’ouvrit autour de lui, dévoilant

les piques impressionnantes de son menton. C’était le Dragon

d’eau, cent fois plus grand qu’auparavant. Ses yeux furieux

reflétèrent le soleil, brillant comme les lanternes d’un phare.

L’horizon disparut derrière sa tête monumentale, alors que son

corps était encore en grande partie immergé. En se soulevant, le

dragon formait une boucle, révélant une longue colonne d’écailles

et de piquants. C’était le vrai Dragon d’eau dans toute sa splendeur,

avant qu’il ne soit intoxiqué et tiré hors de l’océan.

Ses mâchoires titanesques s’ouvrirent grand, bloquant le soleil.

Soudain, ses mâchoires se refermèrent et Alex poussa un cri…

 

L’histoire des origines d’Éden-sur-Mer était vraie. Mais à présent, il savait ce que les habitants de la côte avaient fait au Dragon d’eau pour provoquer cela : ils lui avaient volé son œuf.

Même si les visions avaient cessé, Alex ressentait encore la présence du dragon. Ils étaient reliés par l’eau.

« Je vais faire tout mon possible pour t’aider, dit-il en pensée. Je veux que tu obtiennes réparation. »

L’éclat vert autour de lui s’intensifia. Alex retint son souffle alors qu’un pouvoir jaillit au fond de lui ; il comprit que ce pouvoir avait toujours été là, caché, affaibli par sa peur de l’océan, mais qu’il ne s’était jamais éteint.

À présent, le Dragon d’eau l’avait réveillé, et le pouvoir se déchaîna.

Alex tendit la main. De délicats tourbillons sinuèrent dans l’eau jusqu’à lui, chacun infiniment long, venant des confins inconnus de l’océan. Il sentit que ces fils le reliaient à des millions de créatures vivantes dans le monde entier. Ils le reliaient à des récifs et des atolls lointains, à des rives peu profondes et aux abysses infinies.

Pour appeler à l’aide, il lui suffisait de tirer sur le bon fil.

Une vague habilement manipulée le ramena d’un coup sur la passerelle. L’alarme hurlait toujours derrière lui.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Zoey.

Des gardes apparurent à la rambarde au-dessus d’eux, criant aux autres de les rejoindre.

Alex sourit.

– Je peux nous sortir de là.

Il plongea la main dans l’eau, cherchant à nouveau les fils de la mer. D’un coup sec, il provoqua une vague qui heurta la coque du navire. Ce dernier chancela suffisamment pour faire tomber l’équipage par-dessus bord.

Deux silhouettes sombres apparurent au milieu des vagues, se dirigeant droit sur Alex et Zoey. Des ailerons coupaient la surface de l’eau.

– Des requins ! hurla Zoey.

– Pas exactement.

Le rayon du phare révéla deux dauphins qui s’arrêtèrent devant la plateforme, criant avec empressement. Alex leva les mains pour caresser leurs dos lisses et leurs longs rostres.

– Je te présente nos chauffeurs sauveteurs.

Il aida d’abord Zoey à entrer dans l’eau pour qu’elle s’allonge sur le dos d’un des dauphins et s’accroche à son aileron. Puis il s’assura que Kraken était bien attachée à son épaule, rejoignit le second dauphin et s’agrippa à son tour ; les animaux les emportèrent au loin, vers les lumières de la baie qui brillaient à l’horizon.

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