Apparences trompeuses

Nathalie Michau · Chapitre 13 sur 66

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Apparences trompeuses

Chapitre 13

 

Vendredi 10 avril 2009…

La lettre de Catherine arriva peu de temps après chez Thomas et Elisabeth. Ils la découvrirent tous les deux en même temps. Elisabeth crut qu’elle allait avoir un malaise. Elle avait eu tant de mal à digérer cette affaire et la voir resurgir comme cela alors qu’elle se remettait à peine de la mort de son amant était un coup dur. Pourquoi Catherine s’acharnait-elle sur Thomas ? Elle aurait compris qu’elle s’en prenne à elle si elle avait su qu’elle avait été la maîtresse de Dimitri, mais s’attaquer à son mari ?! Elle ne comprenait pas. La veuve de Dimitri n’avait aucune participation dans l’entreprise, possédait sa propre fortune, elle ne s’était jamais occupée des affaires de son mari. Si elle ressortait les cadavres des armoires, elle devait avoir une bonne raison. Thomas ne lui avait jamais rien fait. Elle trouva le procédé odieux et se mit en colère. Elle n’imaginait pas alors comment sa vie allait définitivement basculer ce jour-là.

Thomas, quant à lui, était en état de choc. Cet homme, grand, maigre, le visage mou avec de petits yeux marron, se tenait courbé comme s’il portait tous les malheurs de la terre sur son dos. Comment était-il possible que cette histoire ressorte alors que Dimitri lui avait promis qu’elle resterait entre eux ? Pourquoi avait-il eu l’idée saugrenue d’en parler dans son journal intime ? Son visage se creusa, devint grisâtre. Il se recroquevilla, ses yeux se cernèrent. Il ne prononça pas une parole. Les questions se suivaient. Pourquoi Catherine s’en prenait à lui ? Qu’est-ce qu’il avait bien pu lui faire pour qu’elle s’acharne comme cela ? Il allait tout perdre. Impossible d’être désigné président de la société après cela, ni même de continuer à s’occuper des finances. Il avait été tellement proche de son but. Il marmonna plusieurs fois : « Pourquoi fait-elle cela ? Pourquoi ? »

Elisabeth se trouvait dans l’incapacité de lui apporter une quelconque réponse. Plus elle y réfléchissait et plus elle se disait que peut-être Catherine avait appris qu’elle était la maîtresse de son mari et qu’elle voulait s’en prendre à elle par le biais de Thomas. Elle ne partagea évidemment pas ses craintes avec son époux. Son mari n’accepterait jamais qu’elle ait pu être l’amante de l’homme qui l’avait « ruiné » comme il disait. Dimitri était resté son pire ennemi. Il le tenait sous sa coupe et Thomas le haïssait pour cela. Apprendre que sa femme était passée à l’ennemi serait insupportable pour lui.

Thomas, qui avait vieilli de dix ans en cinq minutes, se leva du canapé, prit un blouson et se dirigea vers la porte en marmonnant : « Il faut que je lui parle et qu’elle m’explique. Ce n’est pas possible. » Elisabeth lui demanda :

– Où vas-tu ?

– …

– Il faut que nous parlions de cette lettre et de l’attitude que nous devons avoir.

– Je n’ai rien à dire. Je dois d’abord comprendre pourquoi Catherine a fait cela.

Il la regarda un instant et claqua la porte.

Elisabeth connaissait la capacité de Thomas à dramatiser ses sorties. Elle ne s’inquiéta pas outre mesure, même si, curieuse, elle se demandait ce qu’il comptait faire. Allait-il aller s’expliquer avec Catherine ? Elle ne le pensait pas, il n’aimait pas les confrontations directes et Catherine ne se laisserait pas impressionner. Elle avait tort…

Thomas se rendit directement à Chavoire pour s’expliquer avec elle. Martha et Guy assistèrent à la scène.

Thomas était fou de rage et surtout dans l’incompréhension la plus totale. Le portail de la propriété était ouvert et il put entrer sans problème. Il ne frappa pas et pénétra dans le vestibule en hurlant.

– Catherine ! Catherine ! Viens me voir si tu l’oses.

Catherine aussitôt prit conscience de la gravité de la situation. La colère de Thomas était palpable. Il ne se contrôlait plus.

– Pourquoi ? Pourquoi tu t’en prends à moi ? Pourquoi veux-tu me détruire ?

Catherine perdit sa superbe et prit peur. Elle courut se réfugier dans son boudoir et s’enferma à clé. Thomas la poursuivit et se mit à tambouriner sur la porte.

– Ouvre-moi ! Ouvre-moi ! Ou je casse tout !

Guy et Martha, affolés, tentèrent vainement de l’immobiliser. Au bout d’un moment, Catherine cria à son tour :

– Ce n’est pas contre toi que je l’ai fait mais contre Elisabeth !

Cela calma instantanément Thomas. Catherine le sentit et elle ouvrit la porte. Sa voix tremblait :

– J’ai appris que Dimitri avait une maîtresse et que c’était ta femme ! J’ai voulu me venger et lui faire du mal.

– N’importe quoi ! D’où tiens-tu cette information ? Tu n’imagines pas ma femme folâtrant avec Dimitri après ce qui s’est passé !

Catherine disparut un bref instant avant de revenir avec le journal de son mari à la main. Elle lui tendit sans un mot le passage où Dimitri parlait de sa liaison avec Elisabeth. Thomas parcourut le cahier un bref moment et son regard se fit lointain. Tous sentirent que quelque chose basculait en lui. L’homme se retourna et repartit sans une explication. Il monta dans sa voiture et partit dans un crissement de pneus. Martha téléphona à Elisabeth pour la prévenir et lui raconter la scène.

En apprenant la nouvelle, Elisabeth blêmit. Elle sentit ses jambes trembler et rechercha un fauteuil pour s’asseoir. Elle passa nerveusement sa main dans ses cheveux châtains dérangeant sa mise en plis impeccable. Cette femme de quarante-cinq ans était tout le contraire de Catherine. Discrète, élégante, racée, bourgeoise, traditionnelle, elle ne cherchait pas à attirer les regards sur elle et conservait en toute occasion son calme. Le qu’en-dira-t-on avait une importance démesurée pour elle. La situation actuelle représentait son pire cauchemar. Toutes ses relations allaient savoir que son mari était un truand et qu’elle le trompait avec Dimitri. La catastrophe ! Elle resterait néanmoins digne. Elle se reprit, se releva et alla se préparer une tasse de thé pour se préparer à l’affrontement inévitable avec son mari. Ce dernier mit finalement plus de trois heures pour parcourir les quinze kilomètres qui séparaient Veyrier de Saint-Jorioz et gara la voiture dans l’allée dans un crissement de pneus. Elle n’eut pas l’opportunité de lui demander ce qu’il avait fait. À peine arrivé, il se mit à hurler :

– Comment as-tu pu me faire cela ? Comment as-tu pu avoir une aventure avec lui ? Tu te rends compte…

Elle essaya de prendre la parole mais il ne l’écoutait pas. Il continua :

– Cet homme m’a tout pris, même ma femme. Et en plus, il n’a pas tenu sa promesse. Personne ne devait jamais rien savoir. Ma vie est foutue, complètement foutue…

Il s’écroula sur le canapé et fondit en larmes, le visage caché entre ses mains. En plein désespoir, il ne pouvait pas se contenir. Elisabeth, complètement dépassée par les événements, ne savait pas comment réagir. Elle avait conscience qu’il avait complètement oublié que si elle en était arrivée là, c’était aussi parce qu’il avait détourné de l’argent et lui avait menti. Elle avait peur si elle disait, ne serait-ce, qu’un mot, qu’il soit d’excuse ou de colère, d’augmenter sa fureur et son accablement. Dans le doute, elle choisit de se taire et, debout à l’autre bout du salon, attendit.

Thomas, après un moment, releva la tête et leurs regards se croisèrent. Un mélange de colère, de peur, de tristesse et de mauvaise foi. Il sut que les allégations de Catherine étaient exactes. Il avait sa réponse. La rupture était inévitable. Ils le savaient maintenant tous les deux. Il serait impossible après cela de maintenir des faux-semblants. Ils n’avaient plus rien à se dire. Il prit le temps de boire un verre de whisky sec, s’enferma dans son bureau de longues heures. Il eut une conversation téléphonique qui dura un bon moment, puis écrivit une longue lettre qu’il laissa en évidence sur son secrétaire. À la nuit tombée, il partit de la maison. Elisabeth ne lui demanda pas où il allait et s’il comptait revenir…

Thomas monta dans un état second dans sa voiture. Il descendit par les petites routes vers le lac à vive allure. Il arriva à Duingt où il prit une chambre à l’hôtel de la Baie des Voiles pour la nuit. Là, il passa pas mal de temps à téléphoner et reçut de la visite. Le lendemain, à cinq heures du matin, le mari d’Elisabeth repartit par la route d’Albertville puis celle d’Annecy, longea le château, arriva rapidement au Bout-du-Lac, et sans ralentir se retrouva sur la route de Talloires – la D909a – entre Glières et Balmettes. Cette portion de la départementale était particulièrement dangereuse car elle se situait à quelques mètres du lac sans qu’il n’y ait partout des glissières de sécurité. Mû par le désespoir et l’envie d’en finir, Thomas accéléra violemment dans les courbes, eut beaucoup de chance de ne pas percuter un automobiliste arrivant dans le sens inverse, pour finir par une sortie de route rendue inévitable par sa conduite inconsidérée. Sa voiture fit un tout droit au lieu de suivre la chaussée qui partait vers la droite, et atterrit violemment dans le lac profond à cet endroit-là. Le véhicule flotta quelques secondes avant de s’enfoncer rapidement dans l’eau froide et sombre. Personne ne fut témoin du drame car il n’y avait pas de circulation à cette heure matinale et, pour la même raison, personne ne faisait du bateau ou ne pêchait…

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