Apparences trompeuses
Chapitre 5
Lundi 9 mars 2009…
Les obsèques de Dimitri Milawitch, décédé officiellement d’un arrêt cardiaque trois jours plus tôt, eurent lieu le lundi 9 mars 2009 dans la petite église néogothique du e XIX siècle de Veyrier-du-lac par une journée froide et pluvieuse. Le bâtiment très sobre, aux lignes pures, fleuri aux beaux jours, était triste à voir. La pluie battait sur les vitraux et détrempait les murs beiges. La messe fut courte, le défunt n’étant pas connu pour être un pratiquant assidu. Malgré le mauvais temps, une foule importante, se tenant en partie en dehors de l’édifice, assista à la cérémonie et certaines personnes se retrouvèrent même sur la place Mérieux située devant la mairie de l’autre côté de la rue principale. Si la taille de l’église Saint-Maurice n’avait pas suffi à contenir les curieux, l’inhumation se déroula en petit comité. Le corps fut amené en procession au cimetière du village quelques mètres derrière l’édifice. Le petit cimetière, légèrement en pente, se trouvait sous le Mont-Veyrier. Une quarantaine de personnes toutes de noir vêtues entouraient le cercueil. Plusieurs, fuyant la foule, avaient préféré attendre ce moment de relative intimité pour prononcer quelques mots élogieux afin de rendre un hommage. La plupart des invités grelottaient tant la bise était désagréable. Certains avaient une peine réelle et d’autres feignaient d’être tristes. Pas besoin d’être psychologue pour le voir.
Catherine était pathétique dans son rôle de la veuve éplorée tant elle manquait de sincérité. Anna avait l’impression qu’elle était en représentation et se sentait dans l’obligation d’inonder son visage de larmes qui faisaient couler son mascara derrière sa voilette. Elle était soutenue par Guy, comme toujours aux petits soins pour sa mère, donnant ainsi l’impression d’être affaiblie. Le reste de la famille semblait touché mais pas accablé pour autant.
Une autre femme semblait également affectée, mais personne, à part Anna, n’y prêta attention. Elisabeth, la femme de l’associé de Dimitri, n’arrivait pas à maîtriser ses larmes. Son attitude était très surprenante car le couple n’était pas intime avec le défunt et Elisabeth savait en général maîtriser ses émotions. Songeuse, Anna se dit que cet enterrement lui rappelait peut-être des faits douloureux et passa rapidement à autre chose.
Edmond avait également du mal à cacher sa peine. Elle comprenait qu’il soit touché car cela faisait trente ans qu’il travaillait pour Dimitri et ils étaient devenus proches. Son grand-père lui avait dit à plusieurs reprises qu’elle pouvait faire confiance au domestique. Elle comptait aller le voir quelques jours plus tard pour essayer de savoir si son patron lui avait également confié ses inquiétudes.
Jérôme et Guy ne simulaient pas une tristesse qu’ils n’éprouvaient pas. Le premier avait même du mal à cacher sa joie tant il prenait conscience que le décès de Dimitri lui ouvrait des opportunités d’évolutions dans l’Entreprise. Le second, quant à lui, éprouvait un vrai soulagement. Il allait enfin pouvoir faire ce qu’il voulait sans que son beau-père lui complique la vie. Ce dernier tentait sans cesse d’empêcher sa mère de céder à tous ses caprices. Pour ne pas contrarier son époux, elle accédait en cachette à ses demandes tant elle avait peur qu’il parte au loin comme il la menaçait de le faire de temps à autre. Son beau-père lui répétait à chaque fois qu’il le voyait, qu’à trente ans, il était temps de travailler et d’arrêter de vivre aux crochets de sa famille. Cela donnait des discussions houleuses car Guy était un éternel étudiant, qui avait pour seule passion la restauration des vieilles voitures, et qui comptait bien continuer à vivre en rentier. Il n’avait accepté le remariage de sa mère qu’à cause des facilités financières qu’il lui apporterait. Les principes de Dimitri le dérangeaient. Les deux hommes étaient en froid depuis que son beau-père avait appris qu’il avait arrêté ses études en médecine à cause d’une sombre histoire de tricherie aux examens. Depuis, il n’avait jamais cherché à travailler, enchaînant les thèses universitaires dans différentes disciplines scientifiques afin d’avoir une occupation.
Thomas, pour sa part, trouvait que cette mort tombait au bon moment. Il exultait car il allait enfin pouvoir prendre la présidence de la LMD et se donner le salaire qu’il souhaitait. Il devenait, en effet, l’actionnaire principal de la société et les autres avaient une bonne image de lui. Ils ne s’opposeraient pas à sa nomination. Il atteignait enfin son but et allait pouvoir tranquillement profiter de tout son argent, chose qu’il n’avait pas pu faire jusqu’à présent à cause de la bonne conscience de Dimitri qui agissait en gestionnaire avisé et n’avait pas envie de profiter de son argent. Il disait donc adieu à son ennemi de toujours qui lui avait, encore trois semaines auparavant, proposé de quitter la société dans de bonnes conditions. Il avait évidemment refusé. Il savait que Dimitri finirait par partir. Il était même étonné qu’il se soit accroché autant et imaginait plutôt un départ en retraite ! Enfin, le vieux ne pourrait plus lui mettre de bâtons dans les roues maintenant. Bon débarras. Il allait boire le champagne en son honneur ce soir !
Anna, quant à elle, pleurait pour plusieurs raisons. Elle se rappelait s’être retrouvée au même endroit et avec le même chagrin, dix ans auparavant. La journée était aussi mauvaise et une scène quasi-identique se déroulait : des individus en noir, tristes, autour d’une tombe. Seul changement : c’était alors sa grand-mère, Florence, âgée de soixante ans, qu’on enterrait, et une foule bien plus importante avait fait le déplacement tant sa mort avait été dramatique.
Florence était décédée à la suite d’un accident tragique. Il était 2 heures du matin. L’épouse de Dimitri revenait, seule, d’une soirée de bienfaisance à Aix-les-Bains et avait choisi de prendre la Nationale 201 pour rentrer vers Annecy. C’était l’hiver, le temps était mauvais avec un peu de brouillard. La route glissait. Juste à l’entrée du village d’Albens, dans une ligne droite, au niveau d’une série de platanes, elle avait perdu le contrôle de son véhicule puis zigzagué avant de s’écraser de plein fouet contre un arbre. L’unique témoin de la scène, une vieille dame habitant non loin des lieux et qui, suite à une insomnie, avait regardé par sa fenêtre, avait juste pu déclarer que la voiture semblait avoir voulu éviter un autre véhicule. Elle affirma également que la voiture à l’origine du désastre avait fait marche arrière, s’était arrêtée un bref instant sur les lieux de l’accident, qu’un homme en était sorti pour voir la victime puis reparti sans laisser de traces. Le témoin était malheureusement incapable de décrire la personne, la scène se situait trop loin et il faisait très sombre. Elle ne fut pas non plus en mesure de donner le type du véhicule. La voiture s’était ensuite enflammée et il n’avait pas été possible de sauver sa grand-mère.
La gendarmerie avait mené une enquête d’envergure qui se voulait pointilleuse. La presse avait couvert l’événement qui avait fait grand bruit vu la position de Dimitri et le rôle caritatif important de Florence dans la région. Malheureusement les investigations n’avaient pas permis de retrouver le chauffard et l’affaire avait été classée. Le grand-père d’Anna avait gardé une rancune tenace à l’égard des gendarmes qu’il traitait d’incapables. Accablé par le chagrin, il avait même payé un détective pour reprendre toute l’enquête, mais l’homme n’avait pas eu plus de succès. Il alla même jusqu’à suggérer qu’il ne s’agissait que d’un accident ce qui mit le veuf dans une colère noire.
Sans réponse à ses questions, Dimitri était resté inconsolable. Florence était la femme de sa vie. Sa mort laissait un vide terrible que ses trois enfants : Marie, Béatrice et Benoît ainsi que ses petits-enfants n’arrivaient pas à combler. Son chagrin dura plusieurs années, persistant même après son remariage avec Catherine.
Cette dernière, de son côté, avait su profiter d’une belle opportunité pour avoir un très beau nouveau mariage. Après deux divorces, elle était riche et ce ne fut pas la fortune de Dimitri qui l’attira mais bien le prestige social qu’il lui apportait. De plus, elle ne s’imaginait pas vivre seule avec un enfant gâté à charge. Attachée à la région, elle avait fait le tour des bons partis disponibles et Dimitri possédait également l’avantage d’être séduisant et bien conservé pour son âge. Elle laissa une période de deuil raisonnable s’écouler puis utilisa l’amitié qui la liait à Florence pour réconforter le veuf. Elle tissa sa toile et Dimitri, persuadé qu’il ne revivrait plus jamais une relation de la qualité de celle qu’il avait eue avec Florence, se laissa faire. Avoir une épouse à ses côtés lui facilitait la vie pour faire face à un certain nombre d’obligations qu’il avait en tant que notable de province. Elle adorait parader, elle serait donc parfaite. Certes, c’était une nouvelle riche, opportuniste et un peu vulgaire mais cela ne le dérangeait pas. Anna n’avait jamais compris comment son grand-père, un homme prudent et raisonnable, avait pu accepter de vivre avec Catherine mais elle avait gardé ses a priori pour elle. Les enfants de Dimitri avaient tenté de le raisonner lorsqu’il leur avait annoncé qu’il allait se remarier mais sans succès. Dimitri n’en fit qu’à sa tête, comme toujours.
Il déchanta un peu après son mariage mais sans être vraiment surpris car il n’avait pas eu beaucoup d’attentes. Une fois la bague au doigt, sa nouvelle épouse se montra sous un jour moins flatteur tant elle ne put cacher son naturel orgueilleux, futile et égoïste. Elle se fit refaire le visage, se maquillait comme si elle avait dix ans de moins, mettait des bijoux en or et diamants très voyants et s’habillait de manière outrancière. Elle avait besoin de montrer sa richesse, tout le contraire de Dimitri qui avait toujours limité les signes extérieurs de réussite. En revanche, elle savait parfaitement recevoir et tenir une discussion sur n’importe quel sujet superficiel, et finalement c’était de cela dont Dimitri avait besoin.
Anna, qui était beaucoup chez Dimitri, avait pu constater que les relations du couple étaient très tendues ces derniers temps. La jeune femme, en voyant Catherine effondrée, était perplexe. Elle aurait juré qu’ils n’étaient pas loin du divorce. Pourquoi simuler tant de peine ? Personne n’était dupe. Elle n’arrivait pas à croire que Catherine puisse penser être crédible en se conduisant de la sorte.
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