Apparences trompeuses
Chapitre 20
Lundi 20 avril 2009…
Elisabeth sortit de son séjour en clinique psychiatrique une semaine après avoir attaqué Guy et sa mère. Elle ne fut pas poursuivie par la justice car Catherine avait finalement retiré sa plainte sous la pression de son fils. Ce dernier lui avait expliqué que les raisons de son agression seraient de notoriété publique et qu’on allait fouiller dans son passé, ce qui n’était pas forcément souhaitable. Après réflexion, la veuve de Dimitri l’avait écouté et avait retiré sa plainte parce qu’elle avait estimé qu’il n’était pas opportun que les journaux fassent les gros titres sur les explications de sa rivale au tribunal.
La malade restait suivie par un spécialiste et prenait un traitement qui durerait plusieurs mois. Elle avait beaucoup dormi pendant son hospitalisation. Elle se sentait mieux. Elle restait très triste. Mais consciente d’avoir touché le fond, Elisabeth avait maintenant envie de remonter la pente.
Elle s’était fixé un tas d’objectifs dans ce but. Elle se retrouvait actionnaire principale de la LMD et, si elle voulait bien déléguer la gestion courante de l’entreprise, elle entendait avoir son mot à dire sur la prise de certaines décisions, et ce, surtout, depuis qu’elle avait lu la fameuse lettre laissée à son intention par son défunt mari avant de partir se suicider dans le lac. Le contenu de ce qu’on pouvait appeler le « testament de Thomas » était des plus éloquents.
Elle jugea utile de le porter à la connaissance des autres actionnaires de la société, enfin de presque tous les actionnaires… Elle relut une nouvelle fois la missive, même si, à force, elle la connaissait par cœur.
« Ma chère épouse,
Nous nous sommes éloignés au fil du temps et j’ai une énorme part de responsabilité dans la dégradation de notre couple. J’ai voulu t’offrir ce qu’il y avait de meilleur et ne jamais avoir à te dire : non. Pour cela, j’ai été gourmand et prêt à tout. J’ai choisi la facilité et usé de mes compétences pour obtenir de l’argent facile. En volant l’entreprise, je me volais moi-même, étant l’un des principaux actionnaires, mais je ne raisonnais qu’à court terme, et l’argent, je le voulais tout de suite et pas plus tard. Je ne pouvais pas vendre tout ou partie de mes parts étant tenu par un pacte d’actionnaires. J’avais potentiellement des millions mais ne pouvais en disposer. La frustration était trop forte, je n’ai pu résister à la tentation et j’ai détourné des fonds par le biais d’une société écran suisse fournissant des prestations fictives. Dimitri a eu des doutes en voyant notre niveau de vie augmenter. Je n’ai, en effet, pas été prudent. J’ai été grisé par cet argent et, surtout, mon sentiment d’impunité a grandi quand je me suis aperçu que personne ne voyait mes petites magouilles. J’étais heureux car je voyais que notre vie te convenait.
Je ne réalisais pas alors que, si notre richesse te plaisait, tu pouvais également être comblée avec moins de moyens. Ma dégringolade a été cuisante. Du jour au lendemain, je suis passé du statut de directeur administratif et financier bien sous tout rapport à celui de truand. Je t’ai également perdue quand tu l’as appris à cause d’une imprudence de ma part. Ceci étant dit, vu comment nous avons réduit nos dépenses, j’aurais bien été obligé de te le dire à un moment donné ou un autre. J’ai vu la déception et le dégoût dans tes yeux et cela m’a fait terriblement mal. J’étais, cependant, bien loin d’imaginer que tu finirais dans les bras de celui qui m’avait humilié plus que tout. J’avais essayé de négocier avec lui la vente partielle de mes actions pour rembourser mes détournements, ce qui m’aurait permis de m’en sortir de manière assez indolore. Il n’a pas voulu. C’était trop simple, disait-il. Il fallait que je reste et que je rembourse en payant vraiment mes malversations. Mes sentiments envers lui ont été des plus haineux et sa mort, un vrai soulagement. Enfin, pensais-je, j’étais libéré de son emprise. J’avais bien tort puisque c’est finalement après son décès que mon déshonneur fut le plus total et que j’appris qu’il m’avait fait bien pire que de m’humilier, il m’avait également volé ma femme et s’apprêtait, semble-t-il, à divorcer pour aller vivre avec elle. Cela signifie, je suppose, que tu comptais m’annoncer notre séparation de manière imminente au moment où il est mort.
Une fois mes remboursements effectués, ton amant m’a proposé de partir de la société avec des indemnités conséquentes. J’ai trouvé sa condescendance insupportable et notre entretien s’est mal passé. J’ai même menacé de le tuer. Je voulais me débarrasser de son emprise, ne plus avoir affaire à lui, à sa complaisance et sa pitié. Je ne voulais plus lui parler. Une fois de plus, j’ai trouvé ce qu’il me proposait insuffisant. Je voulais beaucoup plus, même si la somme n’était pas dérisoire. Je lui ai demandé une nouvelle fois l’autorisation de vendre mes parts et il a refusé jugeant que le moment n’était pas approprié et qu’il fallait mieux procéder en deux temps, décorrélant ainsi mon départ de la vente. Nous nous sommes quittés sans qu’un accord ne soit trouvé, la situation bloquée.
Ma rage se transforme au fur et à mesure que j’écris. J’imagine que j’ai mérité par mon comportement inconséquent ce qui m’arrive. De toute façon, impossible de continuer ainsi avec tous les regards fixés sur moi, destitué de mon poste, quitté par ma femme et perçu comme un bandit. Cette lettre est l’aveu d’un échec cuisant. J’ai besoin de la reconnaissance des autres et de leur regard bienveillant. Je me rends compte que je ne m’en sortirai jamais. Je veux me libérer définitivement de toute cette pression.
Je tiens à te prévenir. C’est toi qui vas récupérer mes parts de la LMD. Tu vas devenir la principale actionnaire et à ce titre, tu as ton mot à dire dans les décisions qui seront prises. Je te mets en garde contre Jérôme. Dimitri et moi avons toujours pensé que ce n’est qu’un intrigant, un loup aux dents longues et qu’il ne sera jamais un dirigeant mais plutôt un commercial qui agit en fonction des montants des commissions qu’il touche chaque année. Il ne sera pas en mesure d’assurer la pérennité du groupe. Il a, je pense, l’intelligence de s’en rendre compte et essaiera de brader la société pour récupérer de l’argent. Sache que si je suis pour la vente de l’entreprise depuis longtemps, je pense qu’il faut la faire dans de bonnes conditions et du coup, accepter de rester en place pendant au moins une année pour transférer notre savoir. Tu vas être convoquée à une assemblée avec les enfants de Dimitri ainsi que Christine et Jérôme. Il va falloir voter pour désigner le nouveau président qui aura ensuite tous les pouvoirs. Vois les autres actionnaires pour contrer les plans de ce vautour.
Je t’embrasse tendrement, ton mari qui t’aime et qui regrette…
Thomas »
Elle ne ferait pas comme Catherine et n’utiliserait pas un coursier. Elle les verrait en personne et essaierait d’obtenir la majorité des votes pour contrer la candidature de Jérôme. Elle croyait à la justesse du jugement professionnel de son mari. De plus, il n’était pas le seul à lui avoir parlé de Jérôme dans des termes peu flatteurs. Dimitri lui avait déjà confié ce qu’il pensait des ambitions de son directeur commercial. Elle n’était pas surprise. Il allait maintenant falloir convaincre la famille pour avoir toutes les voix sauf celles de Christine et son fils au prochain conseil. Celui du mardi 14 avril avait été annulé suite à son agression et une nouvelle date avait été fixée : le jeudi 30 avril. Cela ne lui laissait pas beaucoup de temps pour voir tout le monde.
La seule chose qui l’embêtait était d’aller à l’encontre de Christine. Elle sentait qu’en empêchant l’ascension du directeur commercial de la LMD, elle allait perdre son amitié et que Christine serait impitoyable avec elle. En effet, la mère de Jérôme était irrationnelle lorsqu’on parlait de son fils. Elle n’admettait aucune remarque qui ne soit pas positive le concernant et n’hésitait pas à prendre ses distances avec les personnes qui émettaient des critiques. Jamais elle ne se demandait s’il y avait ou pas dans les propos qui lui étaient rapportés un fond de vérité. Elle l’avait vue se fâcher avec l’une de ses amies d’enfance parce que cette dernière avait remis en cause les méthodes de management, un peu trop musclées à son goût, dont sa nièce, commerciale à la LMD, avait fait les frais.
Christine était sa confidente et elles se disaient tout. Elisabeth avait totalement confiance en elle. C’était, par exemple, la seule personne à qui elle avait annoncé qu’elle allait s’installer avec Dimitri et que ce dernier allait divorcer. Elle n’avait jamais avoué qu’elle n’avait pas su tenir sa langue à son amant qui tenait à ce que leur relation reste secrète, mais c’était trop dur. Elle avait besoin de partager son bonheur avec celle qu’elle considérait comme une véritable amie. Elles s’invitaient pour boire le thé toutes les semaines et se racontaient leurs petites histoires. Elle était donc affectée par l’éventualité de perdre cette amie chère. Mais, elle ne voulait pas mélanger les affaires et les sentiments. Elle venait d’hériter de millions d’euros et ne pouvait pas prendre le moindre risque, même pour épargner la susceptibilité d’une amie. Elle ne laisserait pas Jérôme nuire à l’entreprise.
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