Apparences trompeuses

Nathalie Michau · Chapitre 31 sur 66

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Apparences trompeuses

Chapitre 31

 

Jeudi 7 mai 2009…

L’article sortit dans l’Essor Savoyard du jeudi 7 mai. La Une titrait : « Qui est aux manettes de la LMD ? L’entreprise est-elle en danger faute de dirigeants ? ». Le papier fit grand bruit et provoqua la fureur d’Anna qui s’en prit violemment à Marc, l’accusant d’être à l’origine des fuites. Elle avait débarqué chez lui sans prévenir après son travail. Le journaliste habitait dans un bel appartement de trois pièces, récent, le long du Thiou. Il vivait au dernier étage d’un immeuble blanc de cinq étages, et sa terrasse, très fleurie, donnait sur la rivière et les arbres. Le cadre était magnifique et très calme. La décoration de l’appartement était sobre. Marc possédait peu de meubles et d’affaires.

Anna ne prit pas le temps de s’attarder sur le lieu de vie de celui, qu’elle considérait, encore il y a quelques heures, comme une personne susceptible de devenir un ami, et pourquoi pas plus si affinités. Pour le moment, elle était proche de l’hystérie et n’arrivait pas à prendre du recul.

– Mais enfin, Marc, comment peux-tu oser nier ? Personne à l’extérieur de la famille n’est au courant de tout cela. Je t’ai fait confiance et tu m’as trahie !

Le journaliste répéta pour la dixième fois lentement.

– Non, Anna. Je te promets que je n’y suis pour rien.

Mais rien ne calmait la petite-fille de Dimitri. Anna prit l’Essor Savoyard du jour et lut à haute voix :

– « … Après la mort par arrêt cardiaque de Dimitri Milawitch le PDG de la société, le suicide de Thomas Dupuis, directeur administratif et financier, et l’arrestation de Jérôme Clément, directeur commercial, suspecté d’avoir agressé la veuve de Thomas Dupuis, il n’est peut-être pas inutile de se demander qui dirige la LMD, l’un des plus gros employeurs de la région… » Trois lignes plus tard, on peut lire « …Quant à la veuve Dupuis qui détient maintenant une part considérable de l’entreprise, elle vient de sortir d’une clinique psychiatrique… »

Marc tenta de lui expliquer ce qui avait pu se passer.

– Anna, il n’y a pas que moi qui ai des informateurs dans différents milieux. C’est peut-être un autre membre de la famille qui a lâché de l’information ou un policier. Je vais évidemment me renseigner, mais je te le répète, ce n’est pas moi.

– Pourquoi faire ? Qui aurait intérêt à raconter nos affaires de famille et à mettre en danger la société ? Et puis, ce n’est pas tout. L’article continue…

Marc la coupa, tentant d’arrêter son flux de paroles… Sans succès…

– J’ai lu l’article Anna. Je te rappelle que c’est même moi qui t’ai appelée pour te prévenir.

Elle ne fit même pas semblant de l’écouter. Elle continua à lire.

– « L’un des membres de la célèbre famille est inquiet et nous confie : « Je veux libérer ma conscience. Je pense que la mort de Dimitri n’est pas naturelle et qu’il est mort empoisonné. Mais, plus important encore, je pense savoir qui l’a tué. Nous avons dans la famille un médecin, et il a été mis en cause dans une affaire de trafic de médicaments fin de l’année dernière. Des médicaments qui pourraient parfaitement provoquer la mort par arrêt cardiaque. L’affaire a finalement été classée faute de preuves, mais différents médicaments potentiellement dangereux ont bel et bien disparu. » Quand on demande à cette personne, pourquoi ce docteur aurait eu intérêt à ce que le fondateur principal de la LMD meure, il répond : « il a dû avoir peur que Dimitri Milawitch ne parle. Dimitri lui avait dit qu’il n’aurait pas de seconde chance. » C’est alors qu’il ajoute : « Dimitri connaissait son secret. Lorsque ce médecin débuta, il lui a mal diagnostiqué une maladie et il a failli en mourir à cause d’un traitement inapproprié. Il a accepté de ne pas porter plainte vu que ce jeune homme était déjà très proche de la famille, mais Dimitri lui a promis de ne pas le rater s’il était à nouveau compromis dans un autre scandale. » Dimitri s’apprêtait-il à livrer son secret afin de salir la réputation du médecin et celui-ci a-t-il eu peur ? Difficile de le savoir. De plus les faits sont prescrits au bout de dix ans et ce délai est largement dépassé… »

– Nous voilà avec un nouveau suspect ! Je n’étais pas au courant pour ton oncle. Tu le savais ?

– Non. Cela a dû se passer lorsque j’étais petite. C’est vrai que Michel est le suspect idéal. Il a accès au poison facilement, il connaît les doses à donner et maintenant nous avons un mobile…

– En tout cas, je te répète que ce n’est pas moi qui ai organisé la fuite.

– Tu n’aurais pas donné un tuyau à l’un de tes amis en lui disant de fourrer son nez là où tu ne pouvais pas mettre le tien ? Tu ne cherches pas le scoop à tout prix ?

Marc la contempla longuement et lui demanda doucement.

– Tu t’es déjà demandé comment j’ai atterri ici ?

Sa question, un peu incongrue, la détendit et sentant qu’elle n’était pas anodine, elle prit le temps de se poser avant de lui répondre. Elle le fixa un moment.

– Oui. En effet. Je t’avoue que la question m’a effleurée…

– Je ne suis pas là pour faire des scoops, crois-moi. Allons marcher un peu.

Ils se dirigèrent vers l’esplanade du Thiou, une promenade au milieu de la verdure. Marc semblait réfléchir profondément et son visage tendu montrait à quel point ses pensées étaient sombres. Anna ne le pressa pas. Elle attendit patiemment qu’il se décide à parler. Leurs pas les amenèrent à proximité d’enfants bruyants, en joie, qui jouaient dans une aire de jeu. Il prit la parole doucement, sans la regarder, le regard rivé sur les enfants :

– Tu partages avec moi tes secrets de famille. Je pense que nous nous connaissons maintenant suffisamment pour que je fasse de même.

Il s’interrompit un bref instant avant de reprendre le cours de son récit.

– J’ai poursuivi une carrière journalistique assez mouvementée. J’ai eu la chance d’obtenir un scoop en tant que free-lance alors que je venais de débuter, il y a dix ans. J’ai eu accès à une information privilégiée dans le milieu politique grâce à une indiscrétion d’un de mes amis et j’ai sorti un article qui a fait beaucoup de bruit à l’époque et qui a été acheté par Le Point. De plus, ma famille connaissait le milieu des médias et m’a permis de rencontrer du monde. J’ai pu rapidement accéder à un poste de reporter de guerre. J’étais célibataire, phobique de l’engagement et j’ai pris tous les risques. J’ai arrêté net mes reportages lorsque je me suis retrouvé sur un champ de bataille en Irak. J’y ai perdu mon meilleur ami, reporter free-lance comme moi, avec qui je partais souvent en reportage. D’un seul coup, cela m’a fait prendre conscience que je risquais de mourir à tout moment et j’ai eu peur, terriblement peur. Il ne m’était plus possible de continuer. Je suis donc rentré en France et j’ai continué à être journaliste, j’ai juste choisi de faire des investigations dans la métropole. Il fallait que je bouge, que j’aille sur le terrain, même si c’était plus tranquille. C’est là que j’ai rencontré Lisa, ma femme. J’étais fou d’elle. Elle m’a quitté trois ans plus tard après une fausse couche qui aurait pu très mal tourner. J’étais une fois de plus en vadrouille et lorsque cela est arrivé, elle n’a pas réussi à me joindre. Je suis rentré le lendemain, comme une fleur, alors qu’elle était entre la vie et la mort à l’hôpital. Quelques semaines plus tard, elle m’a gentiment expliqué qu’elle ne se voyait pas élever notre futur enfant, seule, et qu’elle ne voulait pas vivre avec un fantôme. Elle est partie en voiture suite à une très violente dispute et elle a eu un accident, grave, très grave, puisqu’elle est restée dans le coma avant de mourir quelques jours plus tard. J’ai très mal vécu son décès et je me suis senti horriblement coupable. Mon comportement n’était pas rationnel. Je comprenais son point de vue. Comment pouvais-je souhaiter construire une famille, avoir une femme et des enfants si je n’étais jamais là ? Mais je voulais tout à l’époque. Je n’étais pas dans le compromis. Je lui disais que plus tard, nous aurions le temps, que j’avais envie de profiter encore un peu avant de prendre un job sédentaire. Me projeter dans le futur et ne pas profiter du moment présent m’a tout fait perdre. J’ai fait une terrible dépression et j’ai eu une vraie remise en cause de mes valeurs et priorités. J’ai finalement décidé d’arrêter d’être dans l’hyperactivité et la fuite en avant, pour continuer mon métier de journaliste indépendant mais en m’installant dans une région où j’avais de la famille. À ce moment-là, j’ai eu la chance, si l’on peut parler de chance, de toucher un héritage important avec des biens patrimoniaux qui me permettent d’être à l’abri du besoin. Je travaille à mon rythme pour plusieurs journaux de la région d’Annecy et d’Aix-Les-Bains, me suis reconstruit petit à petit, et grâce aux relations de ma famille établie ici depuis plusieurs générations, j’ai un bon réseau d’information. Je vivote et je privilégie ma vie personnelle, ma santé, mon épanouissement. Je ne suis donc pas du tout dans une dynamique d’obtention de scoop.

– Je suis désolée. Je comprends que tu aies hésité avant d’accepter de m’aider.

– Anna, ma famille a une dette envers la tienne. Je le sais depuis toujours.

– Pardon ?

– Sais-tu qui est mon père ?

– Non. C’est quelqu’un que je connais ?

– Je suis un enfant illégitime.

– Pardon ?

– Mon père est Edmond.

– Edmond !!!

– Oui, Edmond.

– Ton grand-père m’a suivi et aidé pendant toute ma scolarité. Il a payé mes études, a fait en sorte que j’ai tout ce dont j’avais besoin.

– Pourquoi a-t-il fait cela ?

– Ma mère est la sœur de Dimitri.

Anna le regarda bouche bée. Ainsi son grand-père avait une sœur. Première nouvelle. Il n’en avait jamais parlé. Marc ne sembla pas surpris de la voir effarée.

– Je ne suis pas étonné que tu ne sois pas au courant. Dimitri avait une jeune sœur de douze ans sa cadette. Elle était en froid avec ses parents car elle était très idéaliste et n’avait pas supporté d’apprendre comment son père s’était enrichi pendant la seconde guerre mondiale. J’imagine que tu es évidemment au courant ?

La jeune femme avait l’impression que le journaliste parlait d’une famille qu’elle ne connaissait pas. Elle secoua la tête incrédule.

– Non. Je ne suis pas au courant.

– Ah…

– Dis-moi.

– Je ne sais pas finalement si c’est à moi de te raconter tout cela.

– Si ! Si ! Tu en as trop dit maintenant. Je veux savoir. Raconte-moi toute l’histoire.

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