Apparences trompeuses

Nathalie Michau · Chapitre 38 sur 66

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Apparences trompeuses

Chapitre 38

 

Mercredi 13 mai 2009…

Marc ouvrit les hostilités. Le journaliste s’arrangea pour se retrouver chargé d’une mission importante : interviewer Christine qui venait de recevoir une distinction couronnant toute sa carrière de chercheuse en génétique : la médaille d’or du CRNS. Dans le passé, Marc avait déjà rencontré la grand-tante d’Anna et avait même réussi à établir des liens de confiance avec la scientifique. Cela s’était toujours bien passé, ce qui n’était manifestement pas le cas pour ses collègues qui ne se bousculaient pas pour aller la voir. Récupérer le reportage et obtenir un rendez-vous rapidement avec elle fut donc un jeu d’enfant.

Tout ne se passa pas comme prévu. Leur entrevue devait se tenir dans la maison de Christine à Lovagny. Lorsqu’elle lui ouvrit la porte, elle était en larmes et essayait manifestement de retrouver son calme.

Le journaliste ne put cacher sa surprise en la voyant dans cet état. Ce n’était pas son genre. Elle savait toujours garder le contrôle de ses émotions et passait même pour difficilement accessible pour qui ne la connaissait pas.

– Bonjour Christine, je n’arrive visiblement pas au meilleur des moments. Je peux reporter ma visite, si vous le souhaitez.

– Non… Non… Je vais me reprendre. Souhaitez-vous une tasse de thé ?

Il n’était pas adepte de ce breuvage, mais sentit que, diplomatiquement, accepter cette proposition serait bénéfique pour la suite de l’entretien.

– Oui, avec plaisir.

Christine disparut un instant dans la cuisine. Lorsqu’elle revint, elle semblait avoir retrouvé tout son calme.

– Veuillez excuser mon attitude, mais je venais d’apprendre une mauvaise nouvelle juste au moment où vous êtes arrivé…

– Je vous le répète, nous pouvons ajourner…

– Non ! Cela va me faire du bien de me changer les idées. Je peux vous dire de quoi il s’agit car vu que vous êtes journaliste, vous allez bientôt être au courant de toute façon. Mon fils, Jérôme, ne sera pas libéré sous caution, comme nous l’escomptions. Il va rester en prison. C’est une catastrophe. Je sais qu’il a fait des choses graves, mais l’enfermement le rend fou et je crains pour sa santé…

Christine prit le temps de boire un peu de thé mais rien n’y fit. Elle éclata en sanglots. Évoquer son fils incarcéré lui était tout simplement insupportable.

– Je comprends votre chagrin. Avoir un fils en prison n’est jamais facile…

Il choisit alors de profiter de la situation.

– Vous savez que d’après mes sources, suite à ses agissements et à l’article paru dans l’Essor, une enquête va être ouverte sur la mort de Dimitri.

Christine blêmit.

– Ah bon ? Ils pensent que Michel l’a tué avec du poison ?

– Non. Pas vraiment. Il s’agit de votre fils. Ils ont eu vent de lettres de menace que Dimitri avait reçues avant sa mort et ils vont plutôt orienter leurs recherches dans ce sens. Ils ont l’air de penser que c’est Jérôme qui en est à l’origine. Vous imaginez le scandale s’ils perquisitionnent chez Catherine ?

Marc crut un instant que son interlocutrice allait avoir un malaise. Elle se servit une nouvelle tasse de thé d’une main tremblante.

– Non ? Tout de même. Ils n’ont que des on-dit…

– Oui, mais ma source pense qu’il y a un faisceau de suppositions suffisamment grave pour qu’une enquête puisse être ouverte et puis, il ne faut pas non plus oublier qu’il y a la mort de Thomas aussi…

– Oui. Il s’est suicidé, je ne vois pas le rapport ?

Marc n’hésita pas et mentit avec aplomb.

– D’après ce que je sais, il semblerait que la voiture doit être expertisée car le garagiste qui l’a sortie du lac a constaté des choses bizarres… Je n’ai pas plus de détails pour le moment…

– Non ?

Le journaliste laissa planer un moment de silence, puis reprit tranquillement la conversation comme si de rien n’était.

– Enfin… On est sur des bruits de couloir… Et le but de ma visite n’est pas de vous faire perdre votre temps avec ces racontars… Bien entendu, je compte sur votre entière discrétion. Nous pouvons, si vous le voulez bien, faire notre interview.

Christine le regarda, pensive. Elle lui donna son accord et répondit à ses questions sur sa carrière et les raisons de sa récompense. A priori, elle devait avoir l’habitude de ce type d’exercice car elle avait des réponses construites et fluides. En revanche, Marc sentit que son esprit était ailleurs. Il espérait qu’elle allait craquer à la fin de leurs échanges et se confier à lui. Il jouait gros. Une fois leur entretien terminé, alors qu’il se levait pour partir, elle lui attrapa l’avant-bras.

– Je n’arrête pas de penser à ce que vous m’avez dit.

– Oui ?

– Ils ne peuvent pas accuser Jérôme d’avoir tué Dimitri.

– En effet. Je suis d’accord avec vous.

Elle le regarda interrogative. Marc prit une grande inspiration et la regarda dans les yeux. Il allait abattre ses cartes et ne maîtrisait absolument pas sa réaction.

– Ce n’est, en effet, pas votre fils qui a écrit ces lettres et vous le savez fort bien.

Un air indescriptible apparut sur le visage de son interlocutrice.

– Je sais que c’est vous, Christine, qui les avez écrites.

Un silence de plomb s’installa. Marc ne céda pas à la tentation de dire quoi que ce soit. Il attendit qu’elle prenne la parole. Elle ne chercha pas à savoir exactement ce qu’il savait mais alla à l’essentiel.

– Vous comptez faire quoi de cette information ?

– Rien. Je ne vais pas faire un article dessus si c’est ce que vous voulez savoir. C’est pour le moment du domaine privé. En revanche, si on part du principe que la mort de Dimitri Milawitch est un meurtre, cela vous met au premier rang des suspects, surtout que vous vous êtes absentée pendant le repas, non ?

– Écrire des lettres ne veut pas dire, pour autant, que je sois passée à l’acte. Dimitri était proche de moi et je tenais énormément à lui, même si notre relation a eu des hauts et des bas. Son décès est une catastrophe pour moi. D’où tenez-vous ces renseignements ?

– Je vous rappelle que c’est mon métier d’en obtenir et de ne pas divulguer mes sources. De toute façon, cela n’a guère d’importance. Cela veut juste dire que d’autres peuvent facilement le savoir en posant les bonnes questions.

– Vous êtes forcément proche de quelqu’un de la famille, c’est une certitude.

– Une fois de plus, je pense que là n’est pas le problème. Le souci, c’est plutôt de savoir comment vous pouvez vous disculper ainsi que votre fils.

– En effet, je me suis absentée pour une raison qui ne regarde que moi et je n’éprouve pas le besoin de vous en faire part. Mais si vous pensez que cela peut permettre qu’une certaine discrétion soit conservée au sujet des lettres… J’ai vu Michel s’éloigner pour prendre une conversation téléphonique et je suis allée le rejoindre pour discuter avec lui d’un problème de santé concernant Jérôme. Mon fils avait des hauts et des bas de plus en plus souvent et je voulais m’assurer qu’il ne s’agissait là que d’un problème de cyclothymie et rien de plus grave. Il m’a conseillé de lui demander de venir le voir pour faire des examens dont un scanner, mais ne semblait pas inquiet plus que cela par les sautes d’humeur de mon fils qu’il attribuait au stress lié à sa fonction de directeur commercial à la LMD et au fait qu’il ne prenait jamais de vacances et était surmené. Michel pourra vous confirmer cela et je tiens à ce qu’il le fasse. Ensuite il y a eu le drame et j’avoue que j’ai oublié de parler de ce sujet à mon fils tellement j’ai été affectée.

– Et Jérôme ?

– Oui, il a été violent envers Elisabeth mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il a tué son patron. Il ne s’entendait pas avec lui mais n’avait pas de haine particulière à son égard. Il ne connaissait rien des liens particuliers que j’avais avec mon beau-frère. De plus, il avait bien compris que ce n’était pas lui qui deviendrait le patron de la société à la mort de Dimitri. Je ne vois donc pas pourquoi il l’aurait tué.

– Il s’est pourtant absenté pendant le dîner, lui aussi. À ce titre, il est également suspect. Vous savez où il a été ?

– Non. Je n’en sais rien. Vous pensez que Dimitri a été tué de quelle manière ? Par empoisonnement ?

– Oui, cela me semble la seule possibilité. Pas pour vous ?

– Dans ce cas, cela peut être n’importe lequel d’entre nous. Ce n’est pas très compliqué d’obtenir des médicaments ou du poison, j’en suis persuadée.

– Vous auriez une idée des suspects potentiels ?

Christine prit le temps de la réflexion.

– Si c’est par empoisonnement, c’est un assassinat, il y a forcément préméditation. C’est donc quelqu’un qui a une dent contre sa victime depuis longtemps et qui a mûri son acte. Cela ne peut être Catherine, son fils, mon propre fils ou encore Elisabeth qui sont plutôt des sanguins mais quelqu’un qui a beaucoup de sang-froid comme Michel, Hervé ou Thomas par exemple.

– Oui, rationnellement vous avez raison. Mais si vous deviez donner un nom. Vous donneriez lequel ?

– Pour moi, c’est Benoît le coupable. C’est une évidence. Il fréquente assidûment les hôpitaux dans le cadre de ses cures de désintoxication pour ses problèmes d’alcool et pouvait, à ce titre, avoir accès à des substances dangereuses, et il en voulait terriblement à son père de ne pas lui donner plus d’argent et de l’obliger à travailler alors qu’il était multimillionnaire.

Marc quitta Christine quelques instants plus tard, après l’avoir assurée qu’il calmerait ses sources et garderait confidentiel ce qu’il savait sur les lettres de menace. Dès qu’il arriva chez lui, il appela Anna à qui il raconta tout. Il lui livra ensuite sa conclusion :

– Je ne pense pas que ce soit elle. Elle avait l’air tellement catastrophée par ce que je lui racontais sur elle et son fils. Elle m’a paru sincère lorsqu’elle m’a confié qu’elle avait été très touchée par la mort de Dimitri. Certes, elle avait une relation anormale avec lui, mais de là à le tuer !! Sinon son analyse du caractère du meurtrier est intéressante et le coupable qu’elle a désigné aussi.

– Je vois Michel demain midi. Je lui demanderai de confirmer son alibi pour le soir du crime. J’essayerai aussi de savoir s’il a une idée du criminel.

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