Apparences trompeuses
Chapitre 24
Samedi 25 avril 2009…
Edmond ne put finalement venir chez Anna que le samedi soir. Geoffroy lui servit de chauffeur, profitant de l’occasion, pour rejoindre sur Annecy des vieux copains qui partageaient sa passion pour les chevaux et le tiercé. Edmond l’appellerait quand il aurait fini de discuter avec Anna et Marc.
Ils s’installèrent tous les trois autour d’une table et, tout en mangeant de la nourriture chinoise qu’ils s’étaient fait livrer, dessinèrent sur une grande feuille de papier le plan de table de la funeste soirée. Leur but était de déterminer qui entourait Dimitri et avait donc eu la possibilité de l’empoisonner pendant le repas. Marc insista pour clarifier la situation :
– Tu es bien consciente, Anna, qu’il ne s’agit que d’une hypothèse de travail car rien ne prouve qu’il a été empoisonné, il a pu mourir autrement, et que, même s’il l’avait été, il aurait pu l’être par d’autres moyens que ceux alimentaires. Il y a plein de méthodes pour injecter des produits toxiques.
– Oui, je sais. Mais cela me semble le plus probable et il faut bien commencer par une piste. De plus, vu que la mort de mon grand-père a été déclarée naturelle, aucune analyse des boissons et de la nourriture n’a été faite. Nous ne saurons donc jamais exactement si quelque chose a été empoisonné ou si on lui a injecté directement le poison par exemple. Seule possibilité : faire une autopsie pour savoir s’il y a bien du poison dans le corps.
Ils prirent le temps de regarder leur schéma. Marc les interrogea :
– Quels sont les faits exactement ?
Edmond n’hésita pas un instant :
– On peut incontestablement dire que Monsieur est décédé entre 1 heure et 1 heure 15 du matin.
– Quoi d’autre ?
– Jusqu’à 20 heures, seuls Madame, Monsieur, Martha et moi étions dans la maison. Nous nous sommes déplacés dans toutes les pièces. Geoffroy était occupé dans les dépendances. Entre 20 heures et 21 heures, les invités sont arrivés. Les premiers furent les Brandfort avec leur fille cadette. Puis les Devigne, les Dupuis et Guy se présentèrent en même temps une dizaine de minutes plus tard, suivis quelques instants après par Christine et son fils ainsi que Benoît. Anna apparut en dernier. À l’exception d’Anna qui était dans la bibliothèque, seule avec son grand-père, l’assemblée s’est répartie entre le salon, la salle à manger et le vestibule. Un apéritif a été servi dans le salon.
Anna continua :
– Le dîner a commencé à 22 heures.
Marc la coupa.
– Non. On va trop vite, là. Où les invités se sont-ils installés ? Y en a-t-il eu qui se sont absentés à certains moments ?
Anna reprit la parole :
– Je suis arrivée à 21 heures, je suis passée rapidement dire bonsoir à mes parents et ma sœur dans le salon. Les Devigne au grand complet étaient avec eux. Puis j’ai salué Thomas, Elisabeth et Christine installés dans la salle à manger. Je n’ai pas le souvenir d’avoir vu Catherine, Guy, Jérôme ou les domestiques, mais je peux me tromper car les faits remontent à un certain temps. Je me suis éclipsée dès que j’ai pu dans la bibliothèque avec mon grand-père jusqu’au moment où Edmond est venu nous prévenir qu’il était temps de passer à table. Je ne peux pas en dire plus.
Edmond se mit alors à parler :
– Benoît s’est assis dans la salle à manger, il n’a pas bougé. Il est resté dans son coin et a bu tout seul. Dans la même pièce, les Brandfort et les Devigne ont discuté ensemble debout. Dans le salon, il y avait Thomas et sa femme ainsi que Christine et son fils. Catherine s’est déplacée de pièce en pièce, tout comme Martha et moi. Anna a été voir son grand-père dans la bibliothèque.
– Geoffroy était où ?
– Chez lui à jouer aux cartes avec des amis. Il n’a été mis au courant qu’une fois qu’il a vu les pompiers arriver pour tenter de ranimer Monsieur.
– Vous n’avez rien remarqué de spécial ou d’anormal ?
Le majordome réfléchit un instant.
– Peu de personnes se sont déplacées pendant l’apéritif. Michel a reçu un appel sur son portable et a disparu pendant cinq bonnes minutes dans le couloir pour discuter avec son interlocuteur. Guy a été chercher du champagne et des cigarettes. Elisabeth s’est absentée pour aller parler à Dimitri. Vous avez dû la voir Anna ?
– Non. Personne n’est venu.
Marc demanda au maître d’hôtel :
– Qu’est-ce qui vous fait dire qu’elle allait voir Dimitri ?
– Elle l’a dit et surtout elle m’a demandé où il se cachait.
– Elle s’est absentée combien de temps ?
– Quelques minutes. Pas très longtemps.
– C’est en effet étrange. Nous verrons ce point plus tard. Nous arrivons au dîner.
Anna raconta sa version des faits.
– Oui, je me retrouve entre Jérôme et Benoît. J’ai mon cousin en face de moi. Jérôme est parti un instant. Il m’a semblé évident qu’il allait aux toilettes sur le moment, mais je ne me rappelle pas qu’il me l’ait dit. Benoît n’a pas bougé de tout le dîner.
Le maître d’hôtel compléta les dires de la jeune femme :
– Christine est restée à sa place tout comme Michel. Les enfants n’ont pas circulé non plus.
Marc prit une feuille de papier et tenta de faire une liste de noms.
– Ok. Si on récapitule. Les suspects sont les personnes qui se sont déplacées avant et pendant le repas. Si j’ai bien compris, il s’agit de Catherine, Elisabeth, Thomas, Jérôme, Guy, Michel et vous deux…
– Oui en effet. Surtout moi en fait, car j’ai été seule avec mon grand-père un certain temps.
– Bon, à présent, voyons les mobiles…
Anna ne réfléchit pas bien longtemps avant de partager ses hypothèses.
– Catherine est toute désignée. Elle n’était pas forcément au courant du contenu du testament et pouvait prétendre à 25 % de la fortune de son mari ainsi qu’à des assurances-vie. Elle allait divorcer. Il valait donc mieux être veuve plutôt que séparée. Elle a menacé de mort son époux devant témoin. Elisabeth n’a pas a priori de mobile évident, mais on a tous pu voir qu’elle était capable d’actes démesurés. Pourquoi ne serait-elle pas capable d’un crime passionnel ? Peut-être que Dimitri ne voulait plus vivre avec elle ou ils se sont disputés très violemment ? Thomas avait toutes les raisons de vouloir la disparition de son associé, d’une part pour prendre tout naturellement la direction de la société et avoir un niveau de vie meilleur et d’autre part, faire en sorte que le « secret » qui le liait à Dimitri disparaisse. Jérôme a contre lui sa soif du pouvoir. Les morts cumulées de Dimitri et Thomas tombent à point nommé. Jusqu’où son avidité pouvait-elle le mener ? Guy ne s’entendait pas avec son beau-père et ne savait pas que le testament avait été revu. Peut-être souhaitait-il que sa mère hérite et avoir les mains libres ? Michel avait, de par sa profession, un accès facile au poison, et avait comme mobile l’héritage. Peut-être avait-il besoin d’argent rapidement pour renflouer sa clinique ? Quant à Edmond et moi, je n’ai pas de mobile ! Cela tombe bien puisque nous sommes tous les trois à la recherche de l’assassin !
– Ceci étant dit, il faut garder à l’esprit que Benoît et Christine ont, eux aussi, toutes les raisons de tuer mon grand-père. Christine, on l’a vu avec les lettres, avait un lien passionnel avec lui et Benoît essayait sans cesse de lui soutirer de l’argent.
– Savez-vous quel est le problème de Benoît ? Pourquoi a-t-il besoin d’argent comme cela ? Je n’ai rien vu sur le sujet dans les extraits du carnet de Dimitri que nous avons.
– Je n’en sais rien non plus.
– Il n’y a pas beaucoup de possibilités : le jeu ? la drogue ? des achats compulsifs ? une maîtresse ?
Mais ni Anna, ni Edmond n’avait la réponse qu’il attendait. Le journaliste reprit la parole :
– Il va falloir découvrir quel est le secret de Benoît. Comme nous ne savons pas comment Dimitri a été tué, nous ne pouvons pas savoir à quel moment l’assassin a mis le poison. Benoît doit figurer sur la liste des coupables potentiels.
– Il y a donc huit suspects si on exclut Edmond et moi : Catherine, Elisabeth, Thomas, Jérôme, Guy, Michel, Benoît et Christine. Ça fait du monde !
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