Apparences trompeuses
Chapitre 19
Dimanche 12 avril 2009…
Anna apprit le décès de Thomas par Marc. Elle l’avait invité à la rejoindre à un brunch dans l’un des trois restaurants du casino d’Annecy L’impérial. L’Espace La Voile en proposait un qu’elle appréciait particulièrement. C’est donc installée dans la grande salle à manger très lumineuse aux tons crème et à la moquette saumon qu’elle attendait sereinement sa venue en feuilletant distraitement un magazine féminin. Le temps était magnifique et les larges baies de la pièce étaient ouvertes. L’air contrarié du journaliste qui arriva avec un quart d’heure de retard l’inquiéta. Lorsque la jeune femme entendit Marc lui expliquer comment le corps du mari d’Elisabeth avait été retrouvé, ce fut une vraie surprise. Elle ne se sentait aucune affinité avec le défunt, mais elle aimait bien Elisabeth même si le fait de savoir qu’elle avait été la maîtresse de Dimitri et que celui-ci avait été prêt à divorcer pour aller vivre avec elle la laissait perplexe. Elle prit conscience de l’énormité des révélations de Catherine. Elle était persuadée que Thomas avait dû être effaré en lisant le courrier de Catherine car il ne devait pas avoir imaginé un instant que Dimitri parlerait du détournement de fonds dans son journal intime. Il ne devait même pas savoir qu’il en tenait un. Tout comme il n’avait pas pu penser que sa femme le tromperait avec son pire ennemi. Il était temps de montrer à Marc tous les documents que lui avait remis Edmond. Était-elle passée à côté de quelque chose d’autre d’important ?
– Vous avez des copies de son journal, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est Catherine qui a les originaux. Moi, je n’ai récupéré que des extraits qu’il a choisis.
– Il écrivait fin, serré et petit. Cela doit être pénible à lire, non ?
– Oui, en effet.
Anna tendit à Marc des feuillets.
« 30 Janvier 2009. J’ai un vrai problème. Je reçois des lettres anonymes depuis quelques jours. Des lettres vraiment inquiétantes puisqu’elles me menacent de mort. Je pourrais tout simplement aller à la police et les donner pour qu’ils fassent une enquête mais j’ai peur d’en connaître le résultat. Si ce que je pense est vrai, le scandale sera énorme. Il faudrait que je porte plainte pour diffamation et cela sortirait dans la presse locale ce que je ne souhaite pas. Il faut donc que je règle cela moi-même… Cette affaire me fait penser que je ne suis pas éternel et qu’il faut que je pense sérieusement à ma succession au sein de la LMD. C’est un vrai souci pour moi. J’aime cette entreprise et je la considère comme mon bébé. À presque soixante-quinze ans, je suis conscient qu’il est temps de céder ma place. Je n’arrive pas à le faire car je ne sais pas qui peut prendre ma succession. Thomas en profiterait pour vendre l’entreprise au plus offrant tout comme Jérôme d’ailleurs. Je suis entouré soit de personnes qui ne connaissent rien au métier, soit de requins qui n’ont aucune vision à long terme et absolument pas envie de pérenniser la société. Cela signifie que je dois faire entrer une personne de l’extérieur, mais cela va prendre du temps de la former et surtout de la légitimer auprès des autres actionnaires et dirigeants. J’ai commencé à me renseigner et à questionner mes connaissances, mais j’avoue que je joue au difficile et traîne des pieds. Le temps passe et le problème est toujours là. Il va falloir que je tranche rapidement car imaginer ma société aux mains de ces deux hommes, si je décédais sans avoir apporté de solutions durables, me fend le cœur. »
Le portable d’Anna se mit à sonner. C’était Edmond. Elle ne prit pas la communication, elle le rappellerait plus tard. La jeune femme avait la chance d’avoir Marc sous la main, elle voulait avancer le plus possible avec lui. Le majordome ne laissa pas de message. Mais il rappela dix secondes plus tard. Il insistait. Cela devait être important. Il ne l’appelait que rarement. Elle répondit.
– Oui, Edmond ? Vous êtes sorti de l’hôpital ?
– Oui. Je suis chez moi maintenant.
– Très bonne nouvelle.
– Ce n’est pas pour cela que je vous appelle, Miss Anna. Je sais que vous voulez être au courant de tout ce qui se passe dans la propriété. Sachez que Catherine, Guy et Geoffroy ont eu un gros problème. Geoffroy est venu tout me raconter et il est sacrément retourné.
– Que s’est-il passé ?
– Elisabeth est venue en plein délire s’en prendre à Catherine et elle a failli la tuer ainsi que son fils avec une arme à feu !
– Quoi !?
– Elle a été internée pour quelques jours à l’hôpital. Elle était sous médicament. Elle avait bu beaucoup trop d’alcool et n’avait plus tous ses esprits.
Edmond lui résuma ce qui s’était passé. Lorsqu’Anna raccrocha, elle était sans voix. Comment Elisabeth avait-elle pu en arriver là ? Elle ne comprenait pas. C’était tellement loin de l’image qu’elle avait de cette femme. En tout cas, cet événement provoqua chez elle une vraie prise de conscience. Autant, auparavant, elle n’arrivait pas à imaginer un criminel dans son entourage, autant désormais tout devenait possible. N’importe lequel de ses proches pouvait devenir un meurtrier en puissance. Il fallait changer de tactique. Elle se tourna vers Marc :
– On n’attaque pas le sujet de la bonne manière. Il y a plusieurs suspects potentiels pour des raisons financières liées à l’entreprise, mais aussi passionnelles ou familiales. J’en arrive à me dire qu’il y a certainement plein d’autres choses que nous ne savons pas et que nous ne saurons jamais.
– Et ?
– Si l’on veut avancer, il faut bien sûr lire les documents que nous avons récupérés et analyser les mobiles potentiels, mais il faut aussi faire une reconstitution de la soirée avant qu’il ne soit trop tard.
– Cela fait déjà longtemps que votre grand-père est mort. Vous pensez pouvoir vous rappeler de tous les faits et gestes de chacun ?
– Non, mais Edmond va pouvoir nous aider, il a une mémoire d’éléphant. À nous deux, on devrait pouvoir avoir une bonne vision du déroulement de la soirée.
– Cela va servir à quoi ?
– À cibler les personnes qui ont pu avoir l’opportunité de mettre du poison dans la nourriture ou les boissons de Dimitri. Je ne vois pas, à part l’empoisonnement, comment il aurait pu être tué devant tout le monde.
Les deux compères prirent rendez-vous avec Edmond et se remirent à leur lecture.
« Il faut donc que je règle cela moi-même. Je joins à mon journal des lettres. On pourra voir que l’écriture présente toujours les mêmes caractéristiques même si elle varie dans le temps. Il s’agit de lettres envoyées par Christine pendant des années. Ce sont ces documents qui me font penser que c’est elle qui est derrière les menaces anonymes que je reçois depuis quelque temps. En effet, si on les compare avec les lettres de menace que je reçois depuis peu, les similitudes de l’écriture sont réelles. En plus de ces lettres, j’ai reçu de sa part de nombreux appels téléphoniques où elle me demandait de la recevoir, où elle me menaçait. Je n’ai jamais cru qu’elle passerait à l’acte, mais il est raisonnable de penser qu’elle projetait sur moi des fantasmes et des attentes qu’il m’était impossible de satisfaire. Je lui ai dit qu’il fallait qu’elle consulte un spécialiste et qu’elle soit prise en charge car elle avait un vrai problème. Elle ne l’a pas accepté et notre entrevue s’est très mal passée. Je crains donc que tout cela se termine mal. »
Anna eut un mouvement de surprise. Pour quelles raisons la sœur de la première femme de son grand-père avait-elle fait cela ?
Christine, attirée par la tranquillité et l’écologie, vivait à Lovagny. Le village avait aussi comme avantage de ne pas être loin de Poisy où son fils possédait son appartement et d’être à la campagne tout en étant à une dizaine de kilomètres d’Annecy. Elle avait choisi de s’installer « chemin des grands champs ». L’endroit résidentiel lui convenait parfaitement. Sa maison en grande partie en bois possédait une piscine et surtout pas de vis-à-vis. La vue sur les champs et les montagnes était imprenable. Elle venait de prendre sa retraite après une longue carrière de chercheuse en génétique. Reconnue internationalement, elle avait publié de nombreux articles et reçut, à ce titre, des prix scientifiques prestigieux. Cette petite femme très mince de soixante ans était habillée de manière très classique, toujours en tailleur. Elle avait les cheveux gris longs attachés constamment en chignon. Son visage sévère – elle ne souriait jamais –, n’était pas avenant. Seul son fils avait le don de la détendre. Toujours disponible pour lui, ses beaux yeux bleus s’illuminaient quand elle le voyait. Elle l’adorait. Jérôme n’avait jamais connu son père et elle avait tenté de jouer le rôle des deux parents du mieux qu’elle pouvait.
La jeune femme et le journaliste consultèrent les lettres. Elles commençaient quelques mois avant que Dimitri ne se marie avec Florence, quarante-cinq ans auparavant. Christine avait vingt ans à cette époque-là, soit cinq ans de moins que sa sœur. Leur contenu était éloquent.
« Mon cher Dimitri,
J’apprends que tu viens de te fiancer avec ma sœur. Je ne peux m’empêcher de t’écrire puisque tu ne sembles pas m’entendre lorsque j’essaie de te parler. Tu commets là une grave erreur. Florence n’est pas la personne qui te convient. Je t’aime depuis toujours et je te l’ai prouvé à de nombreuses reprises. Tu ne peux oublier notre baiser de l’autre soir sur la terrasse. C’était tellement romantique, nous étions côte à côte au clair de lune… Mon cœur bat la chamade rien que d’y penser… Comment après cela peux-tu préférer t’engager avec ma sœur ? Elle est trop sage, rigoureuse pour ton tempérament. Elle va te freiner. Tu vas t’ennuyer avec elle. Il faut que nous reparlions tous les deux.
Ton aimée, Christine »
Anna reposa la missive sur la table basse. Elle avait du mal à trouver ses mots.
– Vous vous rendez compte que ma grand-tante a été folle amoureuse de mon grand-père ?
Moins dans l’émotion, Marc avait continué à lire les autres lettres. Il la regarda :
– Anna ! Remettez-vous ! Ce n’est que le début des surprises !
« Mon cher Dimitri,
Tu as finalement épousé Florence, et ce, malgré toutes mes mises en garde. Maintenant que tu es marié avec ma sœur, je ne t’écrirai plus car je ne peux envisager d’être ta maîtresse dans ces conditions, mais je ne perds pas espoir… »
– J’ai trouvé cela bizarre comme fin. Elle veut que Florence meure ou qu’ils divorcent ?!
– Mais ce n’est pas tout…
« Dimitri,
Je suis comme toi dans la douleur car Florence, ta femme et ma sœur, est morte dans d’atroces conditions, il y a maintenant deux mois. J’ai bien vu que tu ne souhaitais rencontrer personne. Je voulais que tu saches que je n’ai jamais cessé de t’aimer toutes ces années et que nous pourrions maintenant envisager de nous revoir en tant qu’amis afin d’établir entre nous une relation plus forte… »
Les feuillets se suivaient, sans date, mais classés chronologiquement. Impossible de savoir si toutes les lettres avaient été conservées. Quoi qu’il en soit, on avait une idée claire du déroulé des événements.
« Dimitri,
Je ne comprends pas ta réaction. Comment peux-tu me faire cet affront ? Tu m’as dit que tu ne souhaitais pas t’engager dans une relation avec moi, que le « fantôme » de Florence serait toujours entre nous. Je t’ai cru. Mais tu m’as trompée. J’apprends que tu vas te marier avec Catherine Laporte. Comment peux-tu ! Catherine Laporte est sans aucune finesse, intelligence, elle est égoïste, vénale et ce qui l’intéresse, c’est la position sociale que ton poste de dirigeant et ta fortune vont lui donner. Je ne comprends pas comment, toi, si clairvoyant d’habitude, peux te tromper à ce point et la préférer à moi !… »
« Dimitri,
Tu es vraiment ignoble. Moi qui ai toujours respecté ton intégrité et tes soi-disant valeurs. Tu prônais le mariage, la fidélité et tout le tralala et j’apprends que tu as une maîtresse… Je te méprise pour ta faiblesse bien masculine. Je sais déjà ce que tu vas me dire, qu’il n’y a plus rien entre Catherine et toi. Pourquoi as-tu dans ce cas l’hypocrisie de rester avec elle ? Tu ne l’as jamais aimée. Tu me dégoûtes, je suis terriblement déçu par ton comportement… »
« Dimitri,
Comment l’homme droit que je connaissais a-t-il pu changer à ce point ? Tu vas finalement quitter ta femme et divorcer pour aller vivre avec Elisabeth, elle-même mariée. Deux couples vont être détruits par ton aveuglement. Ton inconscience et ta légèreté me blessent profondément. Je ne te reconnais plus. Mes sentiments sont en train de changer et, je me demande chaque jour comment j’ai pu t’aimer pendant toutes ces années, t’idéalisant même. Je me sens ridicule et trahie. Je dois avouer que désormais mon amour s’est transformé en dégoût… »
Marc chercha la suite mais il n’y en avait pas.
– C’est la dernière lettre.
– Oui, maintenant, il y a des lettres de menace.
« DIMITRI, TU NE MÉRITES PAS DE VIVRE. NOUS ALLONS MOURIR TOUS LES DEUX ET AINSI NOUS RETROUVER POUR L’ÉTERNITÉ ET ALORS JUSTICE SERA FAITE. »
Cette fois-ci, la missive n’était pas signée et écrite en lettres majuscules. Difficile de savoir si l’auteure était Christine comme semblait le penser Dimitri. D’autres suivaient, toujours du même genre et avec des menaces de mort. Si les similitudes graphologiques dont parlait Dimitri ne sautaient pas aux yeux d’Anna et de Marc, en revanche, il fallait reconnaître que ces dernières lettres s’inscrivaient parfaitement dans la logique des précédentes.
Anna tenta d’expliquer comment sa grand-tante avait pu en arriver à de telles extrémités.
– Elle n’a pas accepté qu’il la repousse à maintes reprises. Il lui a fait ce qu’elle a interprété comme de nombreux affronts : épouser sa sœur d’abord, puis Catherine et enfin, avoir une maîtresse.
– Oui, il n’était pas l’homme parfait qu’elle avait idéalisé. Cela a été un vrai traumatisme pour elle car l’individu qu’elle imaginait ne pouvait pas avoir de faiblesse.
– En plus, on ne sait pas dans quelles conditions, elle l’a appris, et il l’a repoussée à de nombreuses reprises.
– Elle espérait et à chaque fois qu’il redevenait libre, elle se disait que son tour était venu.
– La question est maintenant : est-ce elle qui l’a tué ? Si elle l’a fait et qu’elle est toujours en vie, est-ce parce qu’elle a manqué de courage pour se suicider ?
– En tout cas, nous avons trouvé une nouvelle personne qui avait toutes les raisons de tuer ton grand-père. La liste des suspects commence à s’allonger sérieusement. Quand je me rappelle des discours à son enterrement qui disaient qu’il était aimé par tous !
Après un moment de réflexion, Marc demanda :
– Christine a été mariée, non ? Elle est veuve ?
– L’histoire que l’on raconte dans la famille est que Christine a rencontré un homme marié et a eu une aventure avec lui à la suite de laquelle elle est tombée enceinte. L’homme n’a pas voulu reconnaître l’enfant et ils ont rompu. Jérôme ne connaît donc pas son père. Elle a toujours refusé de donner son identité et il semblerait qu’il soit mort il y a une dizaine d’années. Autant te dire que ce n’est pas un sujet que j’ai déjà abordé avec elle. Autre chose : elle a été mariée pendant une dizaine d’années avec un homme plus âgé : Pierre Clément. Son mari aimait piloter des petits avions et il a eu un accident mortel lors d’un vol.
– Serait-il possible que Dimitri soit le père de Jérôme ?
Anna le regarda interloquée.
– C’est envisageable en effet. Après si tel était le cas, elle n’hésiterait pas à le dire pour que Jérôme ait sa part d’héritage et j’imagine que le sujet serait abordé dans les lettres qu’ils s’envoyaient.
– Elle n’a pas eu beaucoup de chances avec les hommes en tout cas. Il faudra voir lors de la reconstitution avec Edmond si elle s’est absentée ou s’est retrouvée seule pendant la soirée.
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