Apparences trompeuses

Nathalie Michau · Chapitre 2 sur 66

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Apparences trompeuses

Chapitre 2

 

 

Vendredi 6 mars 2009…

Le drame s’était passé quelques semaines plus tôt, plus précisément le vendredi 6 mars 2009. Il faisait froid pour la saison et on pouvait encore aller skier sans problème au Grand Bornand ou à la Clusaz. Catherine, la seconde femme de Dimitri, avait organisé un dîner pour fêter l’anniversaire de son mari. Anna, qui n’aimait que les rencontres en petit comité, était allée à reculons à la soirée. Prétextant être débordée alors que ce qu’elle avait à faire pouvait parfaitement attendre le début de la semaine suivante, elle avait quitté en retard sa société. Personne n’était étonné qu’elle fasse du zèle car elle venait d’être embauchée, quelques mois auparavant, en tant qu’avocate dans un cabinet, qui se trouvait au premier étage d’un immeuble récent donnant sur la place François de Menthon, dans le quartier de Courrier à Annecy. Elle avait la chance de travailler pas à quelques centaines de mètres de son domicile et elle put regagner en peu de temps son beau trois-pièces avec un grand balcon situé sur l’avenue d’Albigny. Elle habitait au deuxième étage d’un immeuble qui en comptait quatre, le dernier étant sous les toits. L’édifice recouvert de lambris vernis couleur marron était très joli. Les balcons étaient soignés et les rambardes transparentes permettaient de voir les plantes vertes à chaque étage. Elle n’aurait jamais pu s’offrir ce logement avec son salaire d’auxiliaire de justice débutante mais elle avait la chance d’avoir une famille aisée qui possédait plusieurs appartements dans la région. Ses parents lui louaient celui-là à un prix modique qui était, il fallait bien le reconnaître, nettement inférieur à celui du marché. Elle se changea et, sans se presser, repartit en voiture pour parcourir les cinq kilomètres qui la séparaient de la magnifique maison de Dimitri située à Chavoire, un hameau de la petite commune de Veyrier-du-Lac. La vaste demeure blanche construite après la seconde guerre mondiale, puis réaménagée à plusieurs reprises, était bien cachée au fond d’un grand parc arboré. On ne pouvait que deviner la maison carrée derrière la grille noire en fer forgée. La propriété méticuleusement entretenue depuis des années, par Geoffroy, le jardinier, donnait directement sur le lac, ce qui assurait une certaine tranquillité à ses occupants. Arrivée sur les lieux la dernière, la jeune femme, qui ne souhaitait pas particulièrement rencontrer certains invités, avait salué rapidement l’assemblée avant de retrouver discrètement son grand-père qui s’était réfugié dans la bibliothèque, son sanctuaire.

Edmond, âgé d’une soixantaine d’années, domestique d’allure très digne et compassée, dans la maison depuis plus de trente ans, y avait préparé un bon feu. Dimitri Milawitch buvait un excellent whisky écossais tourbé de quinze ans d’âge, face à la cheminée. Il ne se retourna pas lorsque sa petite-fille préférée entra dans la pièce. Il savait que c’était elle. Avec Edmond, elle était la seule à pénétrer dans les lieux. Depuis toujours, ils avaient développé une forte complicité. Ils se voyaient très régulièrement, appréciaient de déjeuner ensemble, partageaient la passion du ski l’hiver et des randonnées l’été. Leurs caractères s’accordaient parfaitement, et elle pouvait se permettre de lui dire et de faire des choses qu’il n’aurait pas acceptées des autres.

– Bon anniversaire papy !

– Merci mon ange. Mais je n’ai pas l’esprit à la fête.

La réponse de son aïeul jeta un froid tant son ton était triste et lointain. Inquiète, elle demanda :

– Qu’est ce qui ne va pas ?

Son grand-père ne répondit pas immédiatement. Il semblait chercher ses mots ou hésiter à se confier. Impossible de le savoir. Il lança d’un ton volontairement anodin afin de minimiser l’impact de sa phrase :

– Je suis préoccupé. Certaines personnes ont toutes les raisons de vouloir me tuer…

Anna ne sut pas quoi répondre. La brutalité de ses paroles la saisit. Elle eut l’impression de recevoir un coup au plexus. Après quelques instants d’un silence pesant, elle reprit la parole :

– Tu rigoles ?!

– Non. Je suis sérieux. Je reçois des lettres de menaces depuis quelques mois et je suis le seul à savoir certaines choses très gênantes. Je recherche une personne de confiance à qui tout raconter et elles ne courent pas les rues.

Il se tourna vers Anna et la regarda longuement. Sa voix devint un peu plus rauque :

– Anna, si je meurs subitement, ce ne sera pas par accident ou raison de santé… J’ai des documents que je souhaite te remettre. Il faudra les conserver précieusement et en faire bon usage si je devais disparaître prématurément.

Jamais Dimitri ne lui avait parlé de cette façon. Ce qu’il venait de lui dire était grave. Elle voyait bien qu’il ne plaisantait pas. Pourquoi l’avait-il choisie, elle ? Il aurait pu se confier à ses enfants ou à Edmond. Elle était alarmée. Vrai ou pas, il se croyait en danger et comptait sur elle pour être la dépositaire de ses secrets. C’était un honneur et, en même temps, un sacré fardeau. Elle eut soudain très peur pour lui.

Il n’eut pas le temps d’être plus précis dans ses allégations. Edmond les interrompit :

– Nous vous attendons pour commencer le dîner.

– Nous arrivons Edmond.

Edmond s’éclipsa. Dimitri reprit la parole :

– J’ai des choses à t’expliquer. Peux-tu passer me voir demain dans la journée ? Je te donnerai en même temps les documents dont je te parlais.

Anna avait prévu de rejoindre sa meilleure amie, Brigitte, qui lui vantait depuis des semaines les mérites d’un institut de beauté nommé Espace Premium Spa à Annecy-le-Vieux. Les deux copines étaient impatientes de s’y retrouver le lendemain. La jeune femme révisa instantanément ses plans.

– Oui, bien sûr. Tu veux que je passe en fin de matinée ?

– Non, je préfère, si tu le peux, que tu viennes dans l’après-midi, vers 15 heures. Catherine compte partir faire du shopping après déjeuner, avec son fils qui lui tiendra lieu de chauffeur. Nous serons tranquilles.

– D’accord.

Elle soupira.

– Bon, il va falloir qu’on rejoigne les autres.

– Oui. Tu crois que ma femme m’aurait demandé mon avis avant de lancer ces invitations ? Non, elle n’en a fait qu’à sa tête. C’est bien la dernière façon dont je souhaitais que l’on fête mes soixante-quinze ans ! Quel panier de crabes !

– À qui le dis-tu ! À croire qu’elle aime les relations superficielles… Ces personnes, même si elles font partie de la famille, n’ont pas grand-chose à se dire.

Anna se promit d’avoir le courage de demander des explications à Dimitri. Elle souhaitait comprendre comment la famille en était arrivée à tant d’hypocrisie. Dès que tout irait mieux, elle l’emmènerait déjeuner à l’Auberge du Père Bise à Talloires. Difficile de ne pas se détendre dans un tel endroit, magnifique, situé au bord du lac d’Annecy. Confortablement installés dans la salle du restaurant décorée dans les tons rouge avec goût, ils pourraient déguster un délicieux menu gastronomique en buvant du bon vin. Les meilleures conditions seraient alors réunies pour qu’elle lui demande de raconter l’histoire de la famille. Cela faisait plus de vingt ans, maintenant, qu’elle baignait dans cette atmosphère de faux-semblants, elle pouvait bien attendre quelques semaines supplémentaires pour connaître le passé familial.

Les deux complices entrèrent dans la belle salle à manger où l’épouse de Dimitri, très maquillée, les cheveux artistiquement attachés en un chignon volumineux placé sur le sommet du crâne, vêtue d’une longue robe noire excentrique, s’affairait pour placer les invités autour d’une imposante table en bois massif. La porcelaine, le cristal et l’argenterie avaient été sortis pour l’occasion. Elle adorait recevoir et avait beaucoup insisté auprès de son mari pour organiser cette réception.

Catherine, pensant bien faire, avait convié la famille et des proches pour l’occasion : son propre fils Guy ; les trois enfants de Dimitri et leurs familles respectives ainsi que la sœur de sa défunte première femme : Christine Clément et son fils Jérôme et, enfin son associé : Thomas Dupuis et son épouse Elisabeth.

Une fois tous les convives installés, Edmond commença à amener les entrées préparées par Martha, une employée d’une cinquantaine d’années qui tenait, selon les circonstances, le rôle de cuisinière ou de femme de ménage. Sa cuisine était divine.

Le dîner fut agréable. La belle table, les mets et le vin délicieux y contribuèrent pour beaucoup. Cependant Anna trouva le temps long. À sa droite, Jérôme, le fils de Christine, la snobait, estimant qu’elle n’avait rien à lui apporter. Âgé de trente-neuf ans, il représentait pour elle l’archétype du carriériste ambitieux prêt à tout pour avancer professionnellement. Tout ce qu’elle détestait. Sa mère lui avait légué la moitié de ses parts et il travaillait dans l’entreprise familiale en tant que directeur commercial. Son unique objectif : prendre la place de Dimitri qu’il pensait trop vieux pour diriger la société. Tel le vautour, il attendait son heure tranquillement. À sa gauche, Benoît, son oncle, cherchait manifestement à s’enivrer et consacrait toute son énergie à cet objectif. Il avait trente-sept ans mais en paraissait cinquante. Il n’avait jamais pu garder un emploi tant il était instable. Il enchaînait les petits boulots et survivait grâce aux subsides de son père. Il avait desserré sa cravate, ouvert son col de chemise et s’affalait de plus en plus sur son siège. Impossible, même en faisant de courageux efforts, d’établir avec lui un échange suivi, ne serait-ce que sur des banalités. Anna préféra discuter avec Claire, sa sœur cadette, et Didier, son cousin de dix-neuf ans, placés en face d’elle, mais la conversation vite rendue fatigante par le bruit ambiant, s’épuisa rapidement.

Elle écouta alors d’une oreille distraite les discussions enflammées à l’autre bout de la table. Ils parlaient, comme toujours, de l’Entreprise. C’était d’ailleurs le seul sujet capable de susciter l’attention de toute la famille. Ils y avaient tous travaillé, ne serait-ce qu’en tant que stagiaire, l’été. Dimitri Milawitch avait créé une petite entreprise de conseils informatiques, trente-cinq ans plus tôt avec Francis Leduc – le père de sa première femme Florence – et René Dupuis – le père de Thomas, son partenaire actuel –. C’était Dimitri qui avait le plus investi et en avait pris la présidence. Il avait fait croître la société de manière conséquente, et maintenant, c’était l’un des fleurons de la région, de plus de 3 000 personnes, installé dans la zone des Glaisins à Annecy-le-Vieux, dans un magnifique immeuble tout en verre, entouré de verdure. Dimitri avait voulu recréer une atmosphère de campus et de créativité. Les employés pouvaient venir habillés comme ils le souhaitaient et aucun contrôle horaire n’était effectué. L’entreprise se voulait sociale et possédait un comité d’entreprise bien doté et avait créé une salle de sport et une crèche en plus de sa cantine bio dans les locaux. Le marché des sociétés de conseils était concurrentiel et Dimitri avait envie de se retirer. Il était question de vendre. Des investisseurs étrangers semblaient très intéressés pour reprendre la société. Le sujet était brûlant car si Dimitri, Christine – la sœur de la première femme de Dimitri –, son fils Jérôme et Thomas détenaient des parts, les enfants des associés avaient aussi des intérêts même s’ils étaient minoritaires dans la LMD : l’entreprise Leduc, Milawitch et Dupuis. La plupart d’entre eux voyait là l’opportunité de toucher beaucoup d’argent, la société étant estimée à une petite centaine de millions d’euros. Seuls Dimitri et Jérôme ne voulaient pas la vendre. Leurs motivations n’étaient pas du même ordre. Le premier n’avait pas confiance dans les investisseurs et avait peur qu’il n’y ait des licenciements suite au rachat ; le second, avide de pouvoir, voulait profiter du départ du PDG pour prendre la présidence. Ce dernier point posait un problème à Dimitri qui n’avait confiance ni en Jérôme, ni en Thomas – le directeur administratif et financier – et ne voulait donc pas leur confier les rênes. Malgré son désir de partir à la retraite, il restait, fidèle au poste, n’ayant pas encore trouvé quelqu’un pour prendre sa suite. Au vu de son âge, il était conscient que la situation était particulièrement préoccupante.

Après une salade et un splendide plateau de fromages, le dessert favori de Dimitri, un gâteau au chocolat et à la crème orné de soixante-quinze bougies, fut amené à table.

Le drame se produisit à ce moment-là. Plus précisément après que le champagne fut servi. Ils venaient de porter un toast pour célébrer l’anniversaire de Dimitri. Anna lui souriait tendrement lorsqu’il fut pris d’un malaise. De plus en plus pâle, il porta la main gauche à sa poitrine, essaya de parler, n’y arriva pas et finit par s’effondrer, sa tête tombant dans son assiette. La scène ne dura que quelques secondes. La panique, dans l’assemblée, fut totale. Anna, tétanisée, entendit des cris hystériques. Après quelques instants qui parurent une éternité, Michel Devigne se précipita vers son beau-père inconscient.

Dimitri était en arrêt cardiaque. Michel, médecin, tenta sans succès de le réanimer avec un massage cardiaque vigoureux et du bouche-à-bouche, mais ce fut un homme sans vie que les secours trouvèrent quelques minutes plus tard. Ils ne parvinrent pas non plus à faire repartir son cœur malgré de longs efforts.

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