Apparences trompeuses
Chapitre 61
Mercredi 27 mai 2009…
Tous les membres de l’assemblée tournèrent leurs têtes vers la porte et des cris de stupeur fusèrent. Guy s’avança vers eux très à l’aise. Il avait pris sa décision. Il allait tout dire. Apprendre que Thomas avait donné sa version des faits l’avait décidé. Ils en savaient suffisamment pour qu’il finisse sa vie en prison alors autant qu’il puisse une dernière fois parler librement et leur dire exactement ce qui s’était passé et ce, depuis le début. Il voulait les voir, eux si méprisants à son égard, se décomposer lorsqu’il leur avouerait tout. Il voulait que les filles de Dimitri le regardent épouvantées. Il voulait démontrer à la petite Anna, qui croyait avoir trouvé la vérité, qu’en fait, elle n’avait qu’une vision partielle et tronquée des faits.
– Anna, je souhaite pouvoir raconter moi-même pourquoi j’ai aidé Thomas. Je sais que je vais bientôt être arrêté. J’ai déjà un avis de recherche lancé contre moi suite à ce que je t’ai fait, ce n’est qu’une question de temps. Je veux que vous compreniez tous pourquoi j’en suis arrivé là.
Il regarda alors Catherine.
– C’est important pour moi, maman, que tu saches que tout cela, je l’ai fait pour toi.
Sa mère blêmit et des larmes coulèrent sur ses joues sans qu’elle essaie de les cacher. Elle avait pris dix ans en quelques secondes. L’assemblée était tellement sidérée par la venue du fils de Catherine qu’elle n’opposa aucune résistance à le laisser s’exprimer. Anna eut juste le réflexe de mettre son téléphone en mode enregistrement. Elle voulait avoir une trace de tout ce qu’il dirait afin que Marc puisse l’entendre par lui-même. Elle envoya un SMS au journaliste, elle voulait qu’il arrive au plus vite. Ils avaient convenu qu’en cas d’urgence, elle ne mettrait pas de message.
« Si je remonte un peu en arrière, le mariage de ma mère avec Dimitri lui apporta du prestige social et de la reconnaissance, et elle fut très heureuse, du moins au début. Cette union ne fut, en revanche pour moi, pas une bonne nouvelle. Mon beau-père était odieux avec moi et plus grave, arrivait à mettre ma mère dans de mauvaises dispositions à mon égard. Elle, qui avait toujours été de mon avis, se mit à avoir de drôles d’idées sous son influence. J’adore faire des études et ma mère a les moyens de m’entretenir et voilà qu’elle souhaitait que j’arrête mon doctorat pour me mettre à travailler. Certes j’ai trente ans mais j’ai la chance de faire quelque chose qui me plaît et de pouvoir me le permettre. Je ne comprenais pas que Dimitri ait ne serait-ce qu’un droit de regard sur ma vie et ma relation avec ma mère. Il me critiquait sans cesse et n’hésitait pas à me traiter de parasite. Je ne suis pas le seul avec qui il était désagréable. Il a eu le même type de discours avec Benoît, son propre fils. Ma mère s’éloignait de moi petit à petit et cela me devint insupportable. Peu à peu, je me suis persuadé que si elle se séparait de Dimitri, elle redeviendrait gentille comme avant. J’arrive d’autant plus facilement à m’en convaincre que leur couple se délite et qu’un divorce me semble inévitable.
J’en suis à ce stade de mes réflexions quand Thomas m’aborde et me suggère de passer à l’acte. Plus je considère son idée, et plus elle s’impose. Il est temps d’agir. Je lui donne mon accord de principe : oui, nous tuerons Dimitri. Après je me mets à réfléchir à la méthode. Un empoisonnement semble la solution la plus appropriée : discret, facile à mettre en œuvre. Je viens souvent rendre visite à ma mère quand Dimitri travaille. Il m’est facile de connaître précisément le traitement que suit mon beau-père pour ses problèmes cardiaques.
Je potasse afin de trouver un médicament totalement contre-indiqué à lui faire ingérer. Le but : provoquer un arrêt cardiaque fatal. Ce sera facile. Il faut juste que je me procure les substances en question. Michel Devigne possède une clinique où j’ai déjà été hospitalisé. Ce sera là-bas que je volerai les comprimés dont j’ai besoin. Je me dis qu’en plus si on apprend que des médicaments ont disparu, cela pourra jeter le discrédit sur la clinique et cela me plaît comme idée. »
Michel tenta d’interrompre Guy mais ce dernier ne le laissa pas faire. Il poursuivit.
« Je m’y fais admettre pour un examen de routine du genou. Je connais bien les lieux et après avoir fait mes repérages, j’arrive à m’introduire dans la pharmacie en blouse blanche où je subtilise plusieurs boîtes de médicaments pour ne pas qu’on puisse faire a posteriori de rapprochements avec la substance utilisée sur Dimitri si une autopsie était ordonnée.
Cela ne sera même pas le cas. De même, le vol ne sera vraiment décelé que bien plus tard. Les infirmières pensent au départ qu’il s’agit d’une négligence dans le suivi des stocks. Il faudra que l’affaire sorte dans la presse sous forme d’entrefilet pour que Michel prenne la mesure de ce qui s’était passé et réalise que les consignes de sécurité minimales ne sont pas respectées, ce que je confirme. Un double de la clé de la pharmacie est disponible à l’accueil et il est donc très facile de le prendre. À la suite de cet incident, des mesures drastiques seront mises en place. Une fois que j’ai les médicaments nécessaires pour arriver à mes fins, il me faut l’opportunité de mettre en œuvre mon plan, un moment où la mort de Dimitri n’apparaîtrait pas trop suspecte, et où au cas où il y aurait un doute, nous serions nombreux.
Thomas propose d’organiser une fête d’anniversaire pour Dimitri. Je m’emploie donc à convaincre ma mère que cette soirée est une bonne idée et qu’elle lui permettra de se rapprocher de son mari. Elle ne se fait pas prier. Notre seul souci est ensuite d’avoir accès à la boîte à pilules de Dimitri pour pouvoir faire nos échanges. Edmond en a la charge. Nous trouvons un prétexte avec Thomas pour aller dans la cuisine. Nous sommes à la recherche de champagne et de cigarettes. Nous localisons la fameuse boîte rapidement sur un plateau posé sur le plan de travail. Edmond y a déjà mis les comprimés à prendre au début du repas. Dimitri n’a pas une très bonne vue, mais a du mal à accepter de porter des lunettes. Nous savons qu’il ne se rendra compte de rien. Nous manquons de nous faire prendre par Martha qui entre au moment où nous échangeons les médicaments. Elle est un peu débordée et elle nous regarde mais ne voit rien. Vous connaissez la suite, vous étiez tous là… Je vous avoue que j’ai eu très peur quand Michel a tenté de réanimer Dimitri avec un massage cardiaque… »
Edmond qui guettait depuis un moment l’arrivée de Marc, le fit discrètement rentrer à ce moment précis. Le journaliste tenta de se faire petit mais Guy le repéra.
– Mon instinct me dit que vous n’êtes pas venu seul et qu’un comité d’accueil m’attend dehors, non ?
– En effet. Lorsque j’ai appris que vous étiez sur place, j’ai partagé cette information avec le procureur de la république qui dînait avec moi. Il a jugé utile d’envoyer sur place des forces de l’ordre supplémentaires qui encerclent la maison. Deux ou trois hommes sont également de faction dans le couloir. Mais j’ai obtenu que vous puissiez continuer à raconter votre version des faits. Il me semble indispensable que votre famille comprenne tout ce que vous avez fait.
Guy sembla soulagé et acquiesça. Il voulait expliquer ses motivations, il avait besoin d’être compris et reconnu pour ses actes même si cela signifiait que tout le monde le déteste ensuite. Les sentiments de ses interlocuteurs lui importaient peu, ce qui comptait c’est qu’on le sache enfin ce qu’il avait fait et pourquoi. Le fils de Catherine reprit son discours.
« Une fois Dimitri éliminé et sa mort considérée comme naturelle, tout ne s’est pas passé exactement comme je m’y attendais. Ma mère devait devenir très riche, mais Dimitri avait changé son testament quelques jours avant sa mort et elle n’avait plus rien, cela me contraria grandement, mon irritation augmenta lorsque je sus que Dimitri avait une maîtresse et qu’il s’agissait d’Elisabeth. »
Benoît lui demanda :
– Comment tu l’as su ?
– J’ai surpris Anna et Edmond en train d’aborder le sujet dans la cuisine quand je suis arrivé à l’improviste dans la maison. Ils ne m’ont pas entendu. J’ai trouvé indispensable de prévenir ma mère car j’étais sûr que cela allait jaser et je ne voulais pas que maman soit la dernière à l’apprendre. En plus, je voulais qu’elle soit persuadée qu’elle n’avait rien à regretter. Je n’avais pas prévu sa réaction qui a été extrêmement violente…
Il se rappela.
« Lorsque je lui ai appris que mon beau-père la trompait, j’ai cru qu’elle allait devenir folle. En fait, ce qui lui était insupportable, c’est de penser que d’autres personnes étaient au courant et qu’elle allait passer pour une idiote. Là, elle a fait quelque chose d’hallucinant. Elle a trouvé le journal de Dimitri et elle a envoyé des lettres à toute la famille pour les prévenir que Thomas avait détourné des fonds de la LMD. C’était sa manière de se venger d’Elisabeth. Elle attaquait son mari, lui rendant la monnaie de sa pièce, elle lui avait bien pris le sien. Elle n’avait pas conscience des ennuis que cette situation allait me causer. Thomas et moi, nous sommes brouillés. Il estimait que j’aurais pu empêcher ma mère d’agir de la sorte et ne me crut pas lorsque je lui expliquais que je n’étais pas au courant. J’ai même dû lire en cachette le journal pour savoir exactement ce qu’elle avait envoyé à la famille. C’est d’ailleurs lors de cette lecture que j’ai appris pas mal de choses sur cette famille qui, sous ses apparences bien sous tout rapport, est plutôt malsaine, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est comme cela que j’ai su que Michel avait eu des problèmes avec Dimitri lorsqu’il était jeune médecin. Cela m’a permis de régler un différend qui m’oppose à Michel depuis des années. J’avais toujours juré de me venger. »
Michel l’interrompit.
– Pourquoi ?
– Quel besoin avais-tu d’aller lui raconter que j’avais triché aux examens ? Tu n’imagines pas comment il m’a mené la vie dure après. Heureusement que maman était là pour m’aider en cachette.
– Il l’aurait su de toute manière.
– Ah bon, pourquoi ? Tout le monde ne fait pas de délation et mon cas importait peu. Cela t’a apporté quoi de faire cela ?
Michel choisit de faire profil bas. Si on voulait que Guy raconte toute son histoire, il fallait le laisser dans de bonnes dispositions et le meilleur moyen, c’était de lui donner l’impression d’avoir raison.
– Pour arriver à mes fins, j’ai demandé de l’aide à un ennemi juré de Michel, Benoît.
Tous les regards se tournèrent vers Benoît qui se mit à avoir des suées. Qu’est-ce que cet abruti allait bien pouvoir raconter sur lui ? Il lui avait pourtant promis que cela resterait entre eux. Pourquoi lui faisait-il ce coup de crasse ?
Guy n’accorda même pas un regard à Benoît, il savourait son pouvoir sur l’auditoire. Enfin, il obtenait l’attention de tous. Il n’avait pas fait tout cela en vain.
« Pour Michel, l’important était d’avoir une image de marque sans faille. Si je voulais l’atteindre, il fallait que je le fasse publiquement, par voie de presse. Je ne connaissais personne dans ce milieu et je savais que Benoît avait un ami de lycée qui travaillait dans un journal de la région. Je ne racontai évidemment rien au sujet de Dimitri, mais lui partageai mon projet de vengeance à l’encontre de Michel. Nous avions connaissance de deux faits pour le discréditer : son erreur de diagnostic et le vol de médicaments dans sa clinique. Je n’hésitais pas à vouloir relancer l’affaire du vol tant je me sentais invulnérable. Je me rappelle bien de notre discussion.
« Pourrais-tu m’aider ? Je te donne tous les éléments en ma possession et tu as juste à envoyer le mail d’un endroit où l’on ne pourra pas remonter jusqu’à toi ?
– Oui, cela ne me déplairait pas de lui clouer le bec à celui-là. Elle me sort par les yeux sa clinique et il m’a fait beaucoup de tort auprès de mon père.
– Tu as l’adresse email de ton ami ?
– Oui.
– Bon, je connais un cyber café à Annecy qui a en plus le mérite d’être pas loin du cabinet d’Hervé, ce qui pourrait jeter le doute sur lui, si l’on remontait jusque-là, mais cela a peu de chances d’arriver.
– Mais pourquoi ne le fais-tu pas toi-même ?
– Je suis connu dans les lieux et je ne voudrais pas qu’on puisse faire le lien avec moi, tu comprends ? »
Il comprit et fit ce que je lui demandais. Je l’avoue, j’ai sous-estimé la pugnacité d’Anna et de son compagnon à remonter ma piste. Mais, je digresse, l’essentiel de l’histoire n’est pas là. Revenons à ma chère mère et ses révélations à la famille sur le comportement de Thomas. Lorsque ce dernier reçoit la lettre de ma mère, il se met dans tous ses états. Il me contacte pour m’annoncer qu’il compte partir car maintenant il ne lui est plus possible de prendre le contrôle de la LMD et de la vendre comme il comptait le faire. Il m’avait promis de me donner de l’argent qu’il récupérerait lors de cette vente pour me décider à tuer mon beau-père. Cela avait été un élément décisif pour que je prenne ma décision. Il m’avait expliqué qu’il avait des comptes en Suisse et qu’il pourrait me payer en liquide discrètement. Et là, il m’annonçait que plus rien de ce que nous avions prévu, ne se ferait. Je me suis fâché. C’était trop simple. J’étais le grand perdant de l’affaire et en plus, il pourrait très bien me dénoncer à distance sans que je ne puisse rien faire contre lui.
À force d’arguments, il accepta de me voir la veille de son départ. Il prit une chambre dans un hôtel pas très loin de chez lui et je le rejoignais sur place sans me faire repérer. Lui-même avait pris soin de garer sa voiture dans un endroit pas trop fréquenté afin qu’on ne puisse pas le retrouver facilement. Il ne voulait pas avoir sa femme sur le dos et avait peur qu’elle le recherche, inquiète par son comportement. Nous nous sommes à nouveau sérieusement accrochés. Impossible de le faire revenir sur sa décision. Il avait envie depuis longtemps de refaire sa vie ailleurs, ne supportait plus le regard méprisant de sa femme depuis qu’il avait détourné l’argent de la société. L’annonce de sa tromperie avec son pire ennemi le terrassait. Il voulait partir, ce qu’il ferait dès l’aube.
Devant son implacable volonté, je pris la seule décision qui s’imposait. Il allait mourir. Cela me semblait une bonne idée parce qu’il m’avait expliqué qu’il avait laissé une lettre à sa femme pour lui donner les raisons de son départ. Je n’en connaissais pas le contenu, mais je me suis dit que ce type de lettre pourrait laisser à penser raisonnablement que sa disparition était bien un suicide. Pour moi qui adore bricoler les vieilles voitures, ce fut très simple de trafiquer la direction de la sienne. La thèse du suicide ne fut pas discutée vu le contexte et la presse relaya l’information sans se poser de questions. Si le garagiste n’avait pas trop fait de zèle, personne n’aurait remis en cause cette hypothèse. Malheureusement, on ouvrit une enquête sur la disparition de Thomas.
Entre cela et l’attitude démesurée de Jérôme, cela commençait à faire beaucoup et la justice commença à se poser des questions sur la réalité de la mort naturelle de Dimitri. Comme si cela ne suffisait pas, je me suis rapidement rendu compte qu’Anna et le journaliste fouinaient partout, voyaient du monde et que chacun y allait de sa petite théorie sur qui avait bien pu tuer Dimitri. Même Edmond s’y mit, comme je pus m’en apercevoir, en entendant une conversation qu’il a eue avec ma mère après le meurtre de Martha où il alla jusqu’à lui suggérer qu’on pourrait l’accuser du meurtre de son mari.
Cela m’embêta beaucoup. En aucun cas, je ne voulais que ma mère puisse être mise en cause, et je ne pouvais être que d’accord avec les arguments d’Edmond. Plein de faits mettaient ma mère au premier rang des suspects. Il fallait que je trouve une solution pour que cela ne soit plus le cas. Mais, ce n’était pas tout. Le comble fut atteint lorsque je fus mis au courant d’une discussion entre Martha et Anna. Cela me donna les noms des prochaines personnes à mettre hors d’état de nuire. Martha cogitait beaucoup depuis la mort de son patron. Elle avait le sentiment d’être passée à côté de quelque chose et cela la turlupinait. Elle s’entendait bien avec Edmond qui tâtait le terrain à la recherche d’indices pouvant prouver un assassinat. Lorsqu’il s’ouvrit à elle de ses doutes, ce fut comme une révélation. Elle comprit qu’elle avait vu quelque chose de très important. Elle se rappela aussi qu’elle m’avait vu en train de lire en cachette le journal intime de Dimitri. Tout lui sembla évident. Edmond lui suggéra alors d’appeler Anna pour tout lui raconter. »
Anna l’interrompit.
– Qui t’a parlé au sujet de la conversation avec Martha ?
– Geoffroy, pourquoi ?
Les regards le cherchèrent dans la pièce, mais le jardinier n’avait pas été invité. Jamais il n’avait été mis en cause. Personne ne comprit. Edmond sentit que ses jambes flagellaient et crut qu’il allait avoir un malaise. Catherine regardait fixement son fils. Se pourrait-il qu’il sache la vérité ? Elle avait peur et sentit qu’il allait se passer quelque chose de grave. Qu’est-ce que Geoffroy avait à faire là-dedans ? Marie, la mère d’Anna, suggéra qu’on aille chercher le jardinier pour qu’il puisse entendre ce que Guy avait à dire sur lui. Marc se chargea d’aller à sa rencontre. Il revint quelques instants plus tard bredouille. Le domestique avait pris la poudre d’escampette. Après avoir récupéré ses coordonnées téléphoniques, il lui avait laissé un message sur son portable sans trop y croire. Il était persuadé que Geoffroy s’était fait manipuler et qu’il était important qu’il se défende.
Anna reposa alors sa question.
– Qu’est-ce que Geoffroy à voir là-dedans ?
Guy répondit.
« Lorsque j’ai vu que les choses ne tournaient pas à mon avantage, j’ai cherché à avoir des yeux et des oreilles dans la maison. Benoît m’a parlé de Geoffroy quand je lui ai expliqué mon souci. Son péché mignon est les courses de chevaux et il a de grands besoins d’argent. L’avantage de Geoffroy est qu’on était habitué à sa présence et que plus personne ne le remarque. Il pouvait fourrer son nez partout et Edmond ne s’en méfiait pas. De plus, nous nous étions un peu rapprochés après l’agression d’Elisabeth à Chavoire contre ma mère. À sa décharge, il ne s’est pas rendu compte des implications de ce qu’il faisait au début. Il a donc été mon espion.
Là où tout se compliqua, c’est lorsque je compris que Martha avait retrouvé les médicaments. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle connaissait par cœur le contenu de l’armoire à pharmacie de la maison et qu’elle aurait le réflexe de s’interroger en voyant une boîte de médicaments traitant des troubles du rythme cardiaque. Cette nouvelle m’a atterré. Il allait falloir qu’elle aussi disparaisse. Cela devenait compliqué de faire croire à chaque fois à des accidents et les risques de me faire prendre augmentaient de plus en plus. En même temps, je voyais bien que je n’avais pas le choix, que j’étais dans une spirale de plus en plus difficile à contrôler. À ce moment-là, j’ai compris que cela allait mal finir mais qu’il était trop tard pour revenir en arrière. J’irai au bout.
J’ai une fois de plus fait appel à Geoffroy. Bien sûr, il ne savait pas qu’il allait participer à un assassinat. Grâce à lui, j’ai obtenu un double de la clé de l’appartement de Martha. Je l’ai visité une première fois. Elle possédait des clubs de golf anciens qui venaient de son grand-père, je crois. L’un d’eux était un magnifique driver. J’avais l’arme, le moyen d’entrer et j’étais seul dans la maison puisque ma mère était en voyage et les autres domestiques résidaient dans les dépendances. C’était parfait. J’ai attendu qu’elle s’endorme profondément pour pénétrer dans sa chambre sans faire de bruit. Dans les médicaments que j’avais volés à la clinique, il y avait un somnifère à injecter. Je lui ai fait la piqûre. Cela l’a réveillée mais je l’ai bâillonnée. Elle a bien tenté de résister mais elle subissait l’action de son somnifère et elle avait du mal à réaliser ce qui se passait. Dès qu’elle a été complètement assoupie, je l’ai frappée à la tête, plusieurs fois, violemment, avec le driver. Je me suis acharné, elle était inconsciente, mais respirait encore. Là, je me suis mis à paniquer. Il fallait l’achever une bonne fois pour toutes. J’ai analysé les diverses possibilités qui s’offraient à moi. Je n’avais plus de médicaments sur moi, je n’allais pas lui écrabouiller complètement le crâne, c’était beaucoup trop sanglant. C’est là que j’ai eu l’idée. Son logement donnait sur la piscine. J’ai donc voulu tirer son corps pour la jeter dans l’eau afin qu’elle se noie. Mais, je ne suis pas très épais et elle était plutôt corpulente. Impossible de m’en sortir seul. Je me suis alors fait surprendre par Geoffroy en promenade nocturne dans le jardin à 2 heures du matin. Il dormait la fenêtre ouverte et avait cru entendre du bruit. Cela l’avait réveillé et il était venu s’assurer qu’un voleur n’était pas rentré dans la maison. Sa surprise fut totale en me voyant. Je lui chuchotais d’une voix tremblotante avec beaucoup de conviction un gros mensonge :
– Nous nous sommes disputés. Je l’ai poussée et elle est tombée par terre. Dans sa chute, elle a heurté un coin de meuble… Elle est morte, Geoffroy.
Il fallait qu’il me croie. Je n’avais pas les moyens de le tuer lui aussi, en tout cas, pas dans la nuit. Je voulais le rendre complice d’une manière ou d’une autre, et l’impliquer afin qu’il ne puisse plus me dénoncer. Je continuai :
– Avant d’appeler la police, je pense que ce serait mieux de la jeter dans l’eau pour faire croire à une noyade. Qu’en pensez-vous ? Je ne veux pas que ma mère ait des soucis, vous comprenez ?
J’ai dû argumenter un certain temps, lui promettre beaucoup d’argent et Geoffroy se rangea à mon avis… »
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