Apparences trompeuses

Nathalie Michau · Chapitre 51 sur 66

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Apparences trompeuses

Chapitre 51

 

 

Mercredi 20 mai 2009…

Elisabeth appela un taxi pour se rendre à Genève. Elle possédait bien une voiture qui dormait dans son garage, mais elle n’aimait pas conduire. À 10 heures précises, son chauffeur la déposa place du Cornavin. Elle pénétra dans les locaux de la banque UBS deux minutes plus tard. Un conseiller l’accueillit après une brève attente et l’emmena, à sa demande, à la salle des coffres où elle put récupérer les affaires de son mari. On ne lui posa aucune question, ce qui n’avait rien d’étonnant vu que les comptes n’étaient pas nominatifs. Elle ne prit pas le temps de consulter les documents qu’elle trouva, mit le tout dans un grand sac qu’elle avait amené et repartit avec le conseiller pour faire le point sur les comptes détenus par son mari.

En fin d’après-midi, dès qu’elle fut de retour chez elle, elle vida le contenu de son sac sur la table de son salon et commença à l’analyser sans se presser. Elle ne voulait pas passer à côté de quelque chose d’important. Elle avait un peu peur de ce qu’elle allait trouver mais elle devait savoir. Elle constata qu’une fois de plus, il y avait du liquide, plein de liquide. Entre l’argent sur les comptes, dans le coffre-fort et dans le sac récupéré dans la voiture, elle avait plus de 3 millions d’euros. Elle n’en revenait pas. Il lui parut évident qu’il s’agissait de l’argent détourné à la LMD. Lorsque Dimitri avait découvert le petit manège de son époux, ils avaient réduit de manière drastique leurs dépenses, utilisé son propre héritage pour rembourser la société, et pendant ce temps-là, il planquait le magot à Genève et le laissait faire des petits. Elle sentit la colère monter en elle. Quel salaud ! Que comptait-il faire finalement de cet argent ? Partir avec le fric sans elle ? Elle trouva également dans les affaires, une micro-card SD.

Il était tard, elle n’avait rien mangé de la journée, après avoir pris une soupe et un morceau de fromage, elle s’installa dans son canapé pour regarder le contenu de la micro-card. Son mari lui parlait. Il se filmait avec son téléphone portable, à l’intérieur de sa voiture, dans ce qui ressemblait vaguement à un parking. L’image était un peu floue mais comme elle s’en rendit compte rapidement, l’important était d’entendre et le son, lui, était bon.

« Bonjour Elisabeth. Si tu regardes ce film, c’est que je ne suis plus de ce monde. Il faudra bien penser à vérifier que je suis décédé de mort naturelle… Tu es en droit de savoir certaines choses et je vais te les expliquer. À toi de voir ensuite ce que tu comptes en faire. Comme tu as pu le constater, j’ai gardé pour moi une grosse partie du détournement de fonds de la LMD. En effet, j’ai détourné beaucoup d’argent et je n’en ai dépensé qu’une infime partie. Tu te retrouves donc à la tête d’une belle fortune. Nous sommes aujourd’hui le vendredi 10 avril 2009. Mes malversations passées ont été révélées aux différents actionnaires de la société et je n’ai plus aucune chance d’en devenir PDG comme je le souhaitais. Je viens également d’apprendre que tu me trompais avec mon ennemi de toujours : Dimitri. Dimitri, l’homme qui m’a empêché de vivre ma vie, l’homme qui ne pensait qu’à son entreprise et pas à profiter de l’argent qu’il avait accumulé. L’homme qui ne savait que travailler. Il est 14 h 30, la banque ferme dans 1 h 30 et je souhaite finir cet enregistrement pour le laisser au coffre au cas où…

Je me suis rapidement rendu compte que tant que Dimitri serait vivant, je ne pourrais pas faire ce que je voulais dans l’entreprise. Il ne me donnait aucune visibilité sur la date où je pourrais vendre mes parts de la LMD, chose pour moi essentielle afin d’être à l’abri jusqu’à la fin de mes jours sans avoir l’obligation de travailler. Le temps passant, la vision des choses de mon patron et associé n’évoluant pas d’un iota, une seule solution s’imposa à moi : l’éliminer pour prendre les commandes de la société et pouvoir la vendre au plus offrant le plus vite possible. Tout cela ne serait pas immédiat, mais me permettait de reprendre le contrôle de ma vie. Je ne suis pas un expert en homicide, je ne savais donc pas vraiment comment m’y prendre. C’est là que, lors d’une réunion de famille, j’ai rencontré Guy. Je le connaissais auparavant, évidemment, mais nous n’avions rien en commun. Enfin, je pensais que nous n’avions rien en commun. En fait, je me trompais. Nous haïssions tous les deux le vieux qui nous empêchait de faire ce que nous voulions, mais nous ne savions pas que nous avions des points de convergence. Je suis arrivé en avance ce jour-là et par une fenêtre ouverte, j’ai entendu une discussion entre Guy et Catherine. L’éternel étudiant se plaignait amèrement de son beau-père qu’il traitait de dictateur, il cria qu’il souhaitait sa mort. Catherine, à ma grande surprise, ne chercha pas à calmer son fils, mais ne l’encouragea pas non plus.

J’ai parlé à Guy un peu plus tard et je l’ai amené rapidement à mon point de vue. Il fallait se débarrasser de Dimitri et nous avons compris qu’il ne tenait qu’à nous de faire de notre souhait une réalité. Guy, contrairement à moi, avait une bonne connaissance de la manière dont on peut tuer les gens. Dimitri prend des médicaments pour son cœur. Il a eu un infarctus, il y a quelques années. Il existe des contre-indications strictes, le tout est de les connaître. Guy a fait quelques années d’études de médecine… »

Elisabeth sentit la nausée l’envahir. Elle avait déjà tout compris. Son mari avait participé au meurtre de son amant et ce, sans aucun état d’âme. Elle avait vécu, fait l’amour et dit : « je t’aime » à un criminel. Elle ressentait du dégoût envers lui mais aussi envers elle. Elle s’en voulut atrocement de ne rien avoir vu. Elle aurait dû être plus attentive après le détournement de fonds.

« … et est parfaitement capable d’analyser la pharmacopée. Il se proposa de le faire, réussit à savoir quel traitement prenait son beau-père, obtint les informations qu’il souhaitait et vola les médicaments adéquats. Ensuite, il fallait attendre le bon moment pour pouvoir procéder à l’échange des comprimés. L’anniversaire du vieux était une belle opportunité à saisir. Guy suggéra subtilement à sa mère d’organiser quelque chose pour l’occasion en lui disant que cela adoucirait l’humeur de son mari à son égard. Elle accepta sans faire de manière tant elle aimait recevoir. Guy et moi nous sommes arrangés pour nous retrouver dans la cuisine au bon moment pour échanger les comprimés et avons failli nous faire prendre en flagrant délit par la cuisinière, Martha. Dimitri prenait ses prescriptions en début de repas. Il a eu son malaise à la fin du dîner, le temps que les substances agissent. Sa mort a été considérée comme naturelle. On aurait pu penser : affaire conclue. Les choses se sont compliquées lorsque Guy a appris que sa mère ne toucherait rien de l’héritage. Cela l’a rendu fou de rage. Il voulait que je lui donne de l’argent, ce que j’ai bien entendu refusé de faire. Nous nous sommes fâchés. Il m’a menacé à plusieurs reprises. Ensuite Catherine a fait une crise de nerfs quand elle a appris que son époux la quittait pour aller avec toi et elle a fait la chose la plus insensée qu’il soit : parler de l’argent que j’avais pris à la société pour se venger de sa rivale. J’avoue que je ne m’en remets pas, elle se venge sur le cocu ! Cette femme est incroyable ! J’ai alors dit à Guy que j’allais partir. Je n’aurai pas tout l’argent que je souhaitais pour refaire ma vie, mais je ne supporte plus la situation. Les pressions de Guy, ton mépris, mon manque d’avenir… Je veux repartir vierge de tout. Je vais plus loin que prévu, pour pouvoir vivre en paix avec l’argent que j’ai de côté. J’ai choisi le sud de l’Argentine, pays lointain qui n’a pas signé d’accord d’extradition avec la France, ce qui me garantit une belle tranquillité. Je t’ai laissé une lettre qui pourra t’aider à faire passer ma disparition pour un suicide. Je ne sais pas comment Guy prendra mon départ. Il a demandé à me revoir ce soir. Il ne veut pas que je disparaisse et que je le laisse tout seul. Il a peur que je le dénonce de mon exil et qu’il ne puisse rien faire et doive assumer tout seul la disparition de Dimitri. Il veut m’avoir sous la main. Voilà… Vu l’opinion que tu as de moi et le crime auquel j’ai participé, je sais que tu ne me regretteras pas. Si je n’ai pas réussi à m’enfuir et que je suis mort, garde cet argent, il va assurer tes vieux jours et il a été intégralement remboursé à la LMD. En revanche, si tu veux que ma propre mort soit punie, il va falloir que tu dénonces Guy car je suis sûr que c’est lui qui aura trouvé un moyen pour me tuer. Je ne peux pas t’en dire plus, tu l’imagines bien, me sachant en danger, mais ne sachant pas d’où le coup va partir. »

Elisabeth regarda la neige sur l’écran de son téléviseur pendant une dizaine de minutes qui lui semblèrent une éternité. Elle prit une grande inspiration avant de composer le numéro d’Anna. Elle alla rapidement aux faits.

– Anna. Ce serait bien que tu passes à la maison ce soir.

– Ce soir ?! Il est déjà tard !

– Oui, mais je pense que tu vas changer d’avis quand je t’aurai expliqué ce que j’ai trouvé. J’ai bien vu que tu pensais que ton grand-père avait été assassiné quand tu es venue me voir la dernière fois et bien figure-toi que j’ai la preuve de ce que tu avances même si je ne souhaite pas la donner en tant que telle aux policiers. Est-ce que le journaliste qui traîne avec toi ces derniers temps pourrait venir aussi ? J’ai de quoi lui permettre d’écrire un bon article.

– Oui, je pense.

C’était d’autant plus facile de le penser que Marc écoutait la conversation et acquiesçait vigoureusement de la tête.

– Ok. Je vous attends.

Quarante minutes plus tard, les deux amis se garaient devant la maison de Saint-Jorioz. Elisabeth les guettait car ils n’eurent pas à sonner. Elle leur ouvrit la porte alors qu’ils étaient encore loin. Elle les fit entrer dans le salon et, sans un mot, les installa devant son téléviseur. Elle les quitta alors, les laissant écouter seuls ce que Thomas lui avait révélé. Impossible pour elle de réécouter la personne qui avait été son mari décrire la manière dont il avait commis le meurtre de celui qu’elle avait follement aimé. Lorsqu’ils eurent fini de tout visionner, elle retourna les voir.

– Anna, j’ai souhaité te montrer ce document car je sais que tu es à la recherche de la vérité d’une manière sincère et désintéressée.

Elle regarda ensuite le journaliste qu’elle ne connaissait pas personnellement.

– Si, pour des raisons fiscales qui ne vous échapperont pas, il m’est impossible de vous donner la permission d’utiliser tout le contenu de ce film que je vais d’ailleurs détruire, je souhaite que vous sortiez de l’information ne portant que sur les faits criminels. Je veux que le meurtrier de mon amant et de mon mari soit châtié, mais que cela se fasse une fois que je serai partie très loin d’ici et que l’aspect financier détaillé dans ce film ne soit pas évoqué. Est-ce que je peux compter sur vous ?

– Oui. Comment voulez-vous que nous procédions ?

– Vous sortirez une interview avec moi dans l’Essor du jeudi de la semaine prochaine soit celui du 28 mai. D’ici là, je serai loin…

Anna essaya ensuite en vain de la faire changer d’avis au sujet du film.

– C’est important que nous ayons des preuves. Si tu détruis le film, nous n’aurons plus sa confession.

– Non. Je veux passer à autre chose et pouvoir profiter de mon argent. Si le film est utilisé comme preuve, je vais avoir de gros problèmes avec le fisc et je ne le veux pas.

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