Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Huit

 

 

Quelqu’un frappa si fort à la porte qu’Alec, endormi sur le canapé, se réveilla. Le lit de sa chambre d’amis aurait été plus confortable, mais le salon était plus proche de Cordelia. Si elle l’appelait, il devait pouvoir l’entendre.

Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas retrouvé sur un canapé toute la nuit. Et pas ce n’est pas vraiment étonnant, pensa-t-il en étirant son dos. C’était sacrément inconfortable.

Il portait le t-shirt et le jean qu’il avait mis après avoir couché Cordelia la veille et il avança pieds nus vers la porte. D’habitude, il se réveillait au petit matin sans problème, mais la journée de la veille avait été particulièrement fatigante.

En particulier quand il avait dû utiliser toute sa force pour réprimer sa libido pour ne pas profiter de Cordelia alors qu’elle était ivre. Il grimaça en se souvenant de la manière dont il avait déchiré sa robe pour pouvoir se jeter sur elle. Il les avait empêchés de faire l’amour, mais pas assez tôt. Peu importe qu’elle l’ait supplié de l’embrasser et de la prendre. Il lui devait quand même des excuses.

Il ne se donna pas la peine de regarder par le judas et il se contenta d’ouvrir brusquement la porte. Sa sœur tenait deux tasses de café à emporter.

— Je suis venue parce que j’étais inquiète pour toi. Mais tu as l’air d’aller encore moins bien que je l’imaginais.

Il prit une des tasses et en avala la moitié d’une grande gorgée. Il ne l’invita pas à entrer, cependant elle le suivit quand même, fermant la porte derrière elle.

— Je pourrais te demander si ça va, déclara-t-elle, mais je pense que j’ai déjà la réponse.

Il posa le café sur l’îlot central de la cuisine, puis ouvrit le réfrigérateur. Cuisiner le calmait toujours.

— C’est compliqué.

— De toute évidence, commenta Suzanne en s’asseyant sur l’un des tabourets.

— Je n’arrivais pas à y croire quand ton amie Cordelia a dit qu’elle était la fille de Gordon. Depuis combien de temps est-ce que tu le sais ?

Le mot « amie » résonna dans la tête d’Alec. Cordelia et lui ne se connaissaient pas depuis longtemps, mais le temps qu’ils avaient passé ensemble avait été intense. Il était certain d’avoir envie d’elle, et de ne pas pouvoir l’avoir. Il savait aussi que le destin de Cordelia était d’avoir une famille dans son cottage fleuri : un mari absolument gentil et sans complications ainsi que des enfants heureux. Et il serait toujours un célibataire endurci.

— Aussi longtemps qu’elle, répondit-il enfin. Environ une semaine.

Il avait tout ce dont il avait besoin pour préparer un petit-déjeuner anglais, ce qui lui plaisait toujours quand il allait rendre visite à sa famille ou à des clients en Angleterre.

— Je suppose que tu as faim ?

Le cerveau de sa sœur fonctionnait si vite qu’il aurait juré qu’il brûlait des calories.

Elle sourit.

— Je suis affamée.

Mais ensuite, son sourire s’estompa.

— Ça a dû te faire un choc de découvrir l’existence de Cordelia et d’apprendre que Gordon lui avait légué sa moitié de l’entreprise.

Sa sœur ne fut pas très subtile lorsqu’elle demanda :

— Alors, est-ce que vous allez être partenaires à partir de maintenant ?

— Non. Elle a un superbe jardin à Yorktown. Elle ne veut pas faire partie de S&W.

— Et tu ne veux pas qu’elle en fasse partie.

Il marqua une pause si longue avant de répondre que Suzanne haussa les sourcils.

— Attends, tu veux qu’elle en fasse partie ?

— Cordelia est intelligente. Amicale. Douce. Comme son père. Son père biologique, se corrigea-t-il. Je suis sûr qu’elle serait un atout pour l’entreprise, qu’elle apprendrait rapidement les ficelles. Mais l’obliger à s’asseoir dans un bureau, à faire de la lèche à des célébrités, ce serait comme attacher un poids à ses chevilles. Bon sang, à toutes les parties d’elle. Sa place est dans son jardin, dans son cottage.

Suzanne le regardait d’un air pensif.

— On dirait que Cordelia et toi avez très bien appris à vous connaître cette semaine.

Il leva les yeux de la cuisinière où il cuisait des pommes de terre, du bacon et des œufs. Les tomates et les haricots attendaient leur tour.

— Tu es littéralement la personne la moins subtile de la planète.

Sa sœur sourit à nouveau.

— La subtilité est une perte de temps.

Étant donné qu’il était d’accord avec elle, il ne se donna pas la peine de discuter.

— Cordelia est ici.

— Ici ?

Suzanne tourna sur le tabouret pour regarder autour d’elle.

— Où ?

— Dans ma chambre.

— Alec !

Sa sœur était féroce lorsqu’elle ajouta :

— Comment as-tu pu ? Elle était ivre quand vous avez quitté la cérémonie hier soir.

Il adressa un regard tout aussi féroce à Suzanne.

— Pourquoi tu crois que je l’ai sortie de là ? Si elle avait lâché la nouvelle de son père à quelqu’un d’autre, ça aurait été directement relayé par Page Six ce matin. Un tas d’argent et des vautours affamés de ragots sont la dernière chose dont elle a besoin en ce moment.

Il avait encore l’air renfrogné lorsqu’il reprit :

— J’ai dormi sur le canapé.

— Pas étonnant que tu aies l’air aussi patraque.

Il se fichait de son apparence. Tout ce qui comptait ce matin-là, c’était la femme qui dormait dans son lit. Elle n’allait sûrement pas se réveiller plus en forme que quand il l’avait mise au lit. Pas à cause de la gueule de bois qu’elle aurait certainement. Pas même parce qu’il était allé trop loin avec elle la veille sur le canapé.

Mais parce qu’elle devait encore être abasourdie par le fait de voir enfin son père… dans son cercueil.

— C’était courageux de sa part d’aller à l’enterrement, dit-il à voix basse.

— C’est vrai, confirma Suzanne.

Puis, elle ajouta :

— Elle te plaît, hein ? Je veux dire, elle te plaît vraiment.

— Tu parles comme si nous avions six ans et que nous étions au terrain de jeux.

— Ce n’était pas un « non », fit-elle remarquer.

Il prit le café et but ce qui en restait.

— Drake et Rosa ont eu leur grande histoire d’amour. Toi et Roman aussi.

— Tu as réussi à prononcer le nom de Roman sans montrer les dents pour une fois, le taquina-t-elle. Bien joué !

Ignorant sa remarque sur le petit ami de sa sœur, même s’il devait encore apprendre à s’habituer à sa présence, il poursuivit :

— J’ai rencontré Cordelia dans d’étranges circonstances et nous nous fréquentons à cause de ces circonstances. Mais nous ne vivons pas dans le même monde. Nous ne voulons pas vivre dans le même monde.

Ne croyant de toute évidence pas un mot de son déni, Suzanne rétorqua :

— Devrais-je te faire remarquer que tu ne pouvais pas détourner le regard d’elle hier ? Ou est-ce que je devrais laisser tomber ?

Il lui adressa un regard d’avertissement.

— Ça fait longtemps que tu aurais dû laisser tomber.

— Pour le moment, grand frère, déclara-t-elle. Comment tu t’en sors sans Gordon ? Personnellement, j’ai encore du mal à croire qu’il n’est plus là.

— Ça craint.

Il n’allait pas minimiser les choses ; ce n’était pas nécessaire avec Suz.

— Si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là pour toi. Nous sommes tous là.

Elle marqua une pause avant d’ajouter :

— Même Papa.

Voyant qu’Alec se contentait de grogner, elle poursuivit :

— Il est vraiment inquiet pour toi. Il voulait venir ici lui-même ce matin. Mais il ne savait pas comment ça se passerait. Aucun de nous ne le savait, en réalité. Alors, c’est moi qui suis venue.

Même s’ils n’aimaient pas tourner autour du pot, leur réticence à parler de leur père était une tout autre question. Il y avait un passé si lourd, si sombre. C’était trop pour en parler facilement et donner des réponses simples.

— Je suis ravi que tu sois là.

Alec lui sourit enfin.

— Est-ce que le reste de la cérémonie pour Gordon s’est bien passé ?

Même s’il n’avait pas répondu à ses questions tacites en lui disant s’il aurait été acceptable que son père vienne le réconforter ou pas, elle n’insista pas. Et tandis qu’il commençait à mettre la nourriture dans leurs assiettes, en plaçant une troisième dans le tiroir chauffe-plats pour Cordelia au cas où elle en ait envie quand elle se réveillerait, sa sœur le régala des histoires de célébrités qui s’étaient mal comportées.

* * *

Cordelia se réveilla avec un terrible mal de tête et la sensation qu’elle avait avalé du carton. Elle commit l’erreur d’ouvrir les yeux et de se relever trop vite avant de se rallonger lentement sur les oreillers et les couvertures.

Les oreillers et les couvertures d’Alec.

Elle avait beau se sentir terriblement mal, au point de jurer de ne plus jamais boire la moindre goutte de gin ou de champagne, chaque partie d’elle commença à fourmiller lorsqu’elle réalisa qu’elle était dans son lit. Elle souleva les couvertures et vit qu’elle était complètement couverte de sa chemise, rien que ça.

Pourquoi lui aurait-il mis sa chemise ? Oh, bon sang… Avait-elle vomi sur sa robe la veille ?

L’humiliation la submergea à l’idée d’avoir vomi devant lui. Sérieusement, elle n’avait jamais réussi à avoir constamment l’air aussi horrible devant un autre homme. Elle devait prendre une douche, se gargariser avec un peu de dentifrice et sortir de là avant de se faire honte davantage.

Tant qu’elle s’assurait de bouger lentement, ses jambes demeuraient plutôt stables. Avec un peu de chance, de l’aspirine pour son mal de tête, une douche chaude et une grande tasse de café la remettraient sur pied. En espérant que le fait qu’elle utilise la douche sans demander ne dérange pas Alec, elle ouvrit l’eau puis commença à déboutonner la chemise qu’il lui avait prêtée.

L’état de sa robe sous la chemise, déchirée jusqu’à sa taille, la choqua momentanément. Puis, elle se souvint de la manière dont cela était arrivé.

Comment avait-elle pu l’oublier ?

Elle ferma les yeux.

— Non. Non. Non. Non. Non.

Mais tous les souhaits du monde ne pourraient pas remonter le temps aux heures avant son arrivée aux funérailles. Elle ne pouvait pas effacer l’image de Gordon dans le cercueil. Elle ne pouvait plus refuser le gin.

Et elle ne pouvait certainement plus oublier qu’elle s’était jetée sur Alec et qu’elle l’avait supplié de coucher avec elle.

Elle appréhendait l’épreuve honteuse d’aller dans sa cuisine ce matin-là. Comment allait-elle pouvoir lui faire face ?

Alec avait été gentil avec elle depuis le début. Il avait compris qu’elle était chamboulée par les révélations de son père biologique et il avait essayé de lui faciliter la tâche comme il le pouvait avec l’offre de rachat, en l’aidant aux funérailles et en la laissant l’embrasser alors qu’elle était ivre.

Elle était en train de s’essuyer avec une serviette quand le reste lui revint en tête : les choses choquantes qu’il avait dites à propos de son père, de sa mère, de la manière dont il s’était occupé de ses frères et sœurs très jeune. Cordelia n’avait pas connu ses parents biologiques, mais elle avait eu des parents aimants qui avaient pris soin d’elle et qui avaient veillé sur elle à chaque seconde. Alors qu’Alec avait perdu sa mère de la pire des manières et n’avait pas pu exprimer son chagrin. Car il avait été un enfant qui portait le poids de garder sa famille unie quand son père s’était écroulé.

Cordelia eut mal au cœur pour lui. De toute évidence, il n’avait pas eu l’intention de révéler son passé, mais il avait été poussé trop loin par une journée qui avait dû être aussi dure pour lui que pour elle.

Les sentiments de Cordelia pour son père biologique avaient beau être compliqués, elle comprenait que Gordon Whitley avait été comme un père pour Alec. Et il n’était pas juste de sa part d’essayer de lui prendre cela à cause d’une jalousie déplacée due au fait qu’elle n’avait pas reçu le même amour et la même attention de la part de Gordon.

Elle avait dérangé Alec toute la semaine, non seulement parce qu’elle l’avait empêché de gérer son entreprise et de passer du temps avec sa famille, mais aussi parce qu’elle l’avait empêché de gérer son propre chagrin provoqué par la perte de Gordon. Il était grand temps qu’elle s’excuse pour tout ce qu’elle avait fait à Alec, qu’elle le remercie pour son aide et qu’elle sorte de sa vie. Définitivement.

Sa poitrine se serra à l’idée de ne jamais revoir son beau visage, de ne jamais ressentir la chaleur de ses bras autour d’elle, de ne jamais échanger un autre baiser incroyablement sensuel avec lui.

Le cœur plus lourd que jamais, Cordelia accrocha minutieusement la serviette mouillée et ramassa ses vêtements et la chemise d’Alec. Elle la laverait et la repasserait avant de la lui renvoyer avec les vêtements qu’elle devrait lui emprunter ce matin-là.

Elle ne voulait pas fouiller dans ses affaires ; elle se sentait déjà assez coupable d’avoir utilisé son lit et sa douche, sans parler de ses supplications gênantes pour qu’il couche avec elle. Cependant, elle devait trouver quelque chose à porter. Un sweat-shirt et un pantalon de survêtement, peut-être ? Dans le troisième tiroir qu’elle ouvrit, elle trouva une pile de t-shirts. Elle remit son soutien-gorge et sa culotte, puis enfila le t-shirt bleu marine et vit qu’il lui arrivait aux genoux. Avec la ceinture de sa robe, elle sangla le t-shirt autour de sa taille. Honnêtement, elle trouvait cela plus beau que la robe qu’elle avait portée aux funérailles. Les t-shirts et les jeans faisaient partie de sa zone de confort, alors qu’elle avait toujours l’impression de se déguiser quand elle mettait des robes et des talons.

Son cœur battait la chamade quand elle ramassa sa tenue et la chemise d’Alec avant d’ouvrir la porte de la chambre. Elle rougit à nouveau en se souvenant de ce qu’ils avaient fait sur son canapé. De ce qu’elle l’avait supplié de faire. Ce n’était que grâce à son honneur qu’il les avait empêchés d’aller plus loin. Elle avait déjà assez honte de son comportement ; elle ne se le serait jamais pardonné si elle l’avait utilisé pour se débarrasser de son chagrin s’ils avaient continué.

Mais quand elle passa dans le couloir, elle réalisa qu’il n’était pas seul. Il y avait une femme en train de rire avec lui.

Malgré elle, une vague de jalousie monta en Cordelia. Même si elle savait qu’il n’était pas à elle. Même si elle avait déjà décidé de le laisser tranquille à partir de ce moment-là, plutôt que de continuer à être un élément étrange de l’héritage de Gordon qui ne cessait de s’accrocher à lui.

Elle reconnut d’abord les longs cheveux sombres de la femme, puis sa voix légèrement rauque. Suzanne, sa sœur. Elle avait dû passer ce matin-là pour prendre des nouvelles de son frère. Car elle savait que la perte de son ami le faisait souffrir.

La honte submergea Cordelia de nouveau, car elle avait été trop occupée à ne penser qu’à elle-même, à sa confusion, à sa douleur, pour essayer d’apaiser le chagrin d’Alec. Pourquoi n’avait-elle pas pu mieux gérer tout ce qu’il s’était passé, plutôt que de s’effondrer en quelques secondes ?

Au lieu d’être une épave qu’Alec devait sans cesse aider.

Eh bien, elle ne perdrait pas l’esprit de nouveau ce matin-là. Elle s’excuserait d’avoir gâché les funérailles de Gordon, elle assurerait à Alec qu’elle ne se jetterait plus sur lui, puis elle le laisserait tranquille.

La veille, elle avait été trop éméchée pour vraiment faire attention à ce qu’il y avait autour d’elle. Mais dans la lumière matinale, elle admira les lignes lisses et contemporaines, les meubles et les rares éléments décoratifs qui donnaient l’impression que son appartement sortait d’un magazine. Cependant, même si cet endroit fait de verre, d’acier et de ciment était chic et impressionnant, il ne semblait pas vraiment à son image, pas quand il avait été tellement à sa place dans son cottage fleuri.

Elle fut frappée par le fait qu’Alec, plus que quiconque, avait besoin d’un foyer chaleureux et aimant. C’était peut-être pour cette raison qu’il cuisinait autant : c’était la seule manière pour lui d’avoir les repas faits maison qu’il avait dû désirer après la mort de sa mère et l’explosion de sa famille.

— Cordelia.

Il se leva de sa chaise près de la table de la cuisine, là où Suzanne et lui étaient assis.

— Comment te sens-tu ce matin ?

— Ça va.

Les mots sortirent de sa gorge d’une voix rauque. Elle avait désespérément envie d’une tasse de café.

— J’espère que ça ne te dérange pas, reprit-elle en désignant ce qu’elle portait. J’ai emprunté un de tes t-shirts.

— Emprunte tout ce dont tu as besoin.

Il lui tendit une tasse de café fumante et elle posa le tas de vêtements pour la saisir avec reconnaissance.

— J’ai préparé le petit-déjeuner, si tu penses pouvoir manger quelque chose.

Elle n’avait pas pensé pouvoir le faire, mais il était si bon cuisinier que l’odeur dans la cuisine lui fit monter l’eau à la bouche.

— Peut-être que je pourrais manger un peu.

Il lui sourit à ce moment-là, ce beau sourire qui faisait danser son cœur dans sa poitrine.

— Assieds-toi, je vais te l’apporter.

Suzanne était debout aussi à présent, les bras écartés.

— Je suis tellement heureuse de te revoir.

Cordelia ne put s’empêcher de tomber dans les bras de la sœur d’Alec, même si elle avait l’impression d’être une idiote en se souvenant de tout ce qu’elle lui avait dit à la cérémonie.

— Je ne voulais pas interrompre votre petit-déjeuner ensemble.

— Tu n’interromps rien.

Alec posa une assiette remplie de nourriture devant elle et ce qui ressemblait à du jus d’orange fraîchement pressé.

— Suz est passée pour me dire quels clients se sont mal comportés à la cérémonie après notre départ, hier soir.

— Et pour voir si je pouvais convaincre Alec de me préparer le petit-déjeuner.

Suzanne vola quelques pommes de terre et une saucisse dans l’assiette d’Alec.

— C’est le meilleur cuisinier du monde.

La bouche de Cordelia était déjà tellement pleine qu’elle ne put que hocher la tête. Quand elle avala la bouchée trop grande, elle répondit :

— C’est incroyable, Alec. Aussi bon que le dîner que tu as préparé avec les légumes de mon jardin.

Suzanne haussa les sourcils en les regardant.

— Tu as préparé le dîner pour Cordelia ? demanda-t-elle à Alec.

Puis, elle dit à Cordelia :

— Avec des légumes de ton jardin ?

Pensant qu’il vaudrait mieux qu’elle lui explique tout, Cordelia reprit :

— Une de mes employées au centre de jardinage a dû partir plus tôt et quand les clients sont arrivés, Alec m’a sauvée en aidant. Mes clients n’arrêtent pas de poser des questions sur ce charmant jeune homme qui était là la semaine dernière.

Elle sourit en prenant plus d’œufs avec sa fourchette.

— Je n’ai pas le cœur de leur annoncer que tu ne travailles pas pour moi.

— Un charmant jeune homme ? Quelqu’un t’a vraiment appelé un charmant jeune homme ? s’étonna Suzanne.

Suzanne resta bouche bée en dévisageant Alec.

— Qui êtes-vous ? Et qu’avez-vous fait à mon frère ?

— Roman se demande sûrement où tu es, rétorqua-t-il au lieu de répondre tout en prenant l’assiette de sa sœur.

— Il est occupé à la salle de sport ce matin. Il enseigne la boxe à un groupe d’enfants.

Elle écarta la main d’Alec de son assiette.

— Et je n’ai pas fini de manger. De plus, je ne peux pas partir avant de parler du soixante-quinzième anniversaire de Papa. Il est grand temps de trouver où nous allons organiser la fête. Je pensais qu’il serait amusant de lui faire la surprise cette année. Si nous organisons la fête à Summer Lake, quelqu’un en ville va forcément le lui dire.

Elle scruta Alec avec espoir.

— Tu as des idées d’autres endroits où nous pourrions le faire ?

Il s’écarta de la table pour mettre son assiette dans l’évier.

— Je ne sais pas encore si je serai là.

— De quoi est-ce que tu parles ?

Suzanne fronça les sourcils.

— Bien sûr que tu dois être là, déclara-t-elle.

— Maintenant que Gordon n’est plus là, j’ai deux fois plus de travail. Et tu sais que c’est lui qui s’est toujours chargé de la plupart des interactions avec nos clients. Maintenant, c’est à moi de le faire.

De toute évidence, Alec n’était pas ravi d’avoir à reprendre ces nouvelles tâches en l’absence de Gordon. Il ne semblait pas non plus heureux d’assister à la fête de son père.

— Tu ne peux pas rater l’anniversaire de Papa, argumenta sèchement Suzanne. Ça lui brisera le cœur si tu n’es pas là.

Alec était dos à elles, près de l’évier. Sans réfléchir, Cordelia se leva et s’approcha de lui. Elle lui prit l’assiette des mains.

— Tu connais notre accord : tu cuisines, je lave.

— Merci.

À voix basse, il ajouta :

— Je suis ravi que tu aies l’air d’aller mieux ce matin.

Elle lui sourit, souhaitant qu’il en soit de même pour lui. Souhaitant que tout ne soit pas aussi confus. Aussi difficile.

— C’est le cas.

Maintenant qu’elle avait mangé et qu’elle avait reçu sa dose de caféine, elle fut surprise de réaliser qu’elle se sentait un peu mieux. Même entendre Suzanne et Alec parler de Gordon ne semblait plus aussi douloureux. Et elle savait pourquoi.

Parce qu’Alec avait été présent pour elle. Il l’avait aidée à gérer ses émotions liées au décès de Gordon et à son héritage-surprise comme personne n’aurait pu le faire, ni ses amies ni ses parents.

Soudain, Cordelia réalisa que laisser Alec tranquille n’était pas la solution. Bien au contraire. Elle avait besoin de rester auprès de lui pour pouvoir l’aider avec son père. Elle devait être là pour lui comme il avait été là pour elle, en étant présente, en tenant bon et en ne le laissant pas faire face à tout cela seul, même s’il jurait que c’était ce qu’il voulait.

— Je vais voir ce que je peux faire pour intégrer sa fête d’anniversaire dans mon emploi du temps, déclara Alec à Suzanne à contrecœur.

— Bien, répondit Suzanne, clairement soulagée. Et n’oublie pas de me prévenir si tu penses à un endroit qui pourrait faire l’affaire. Il faudrait qu’il y ait la place pour au moins cent personnes.

Suzanne se leva et emporta son assiette vide dans l’évier. Elle ajouta à l’attention de Cordelia en souriant :

— Je ne sais pas si Alec te l’a dit, mais notre famille est énorme et grandit à pas de géants d’année en année, car nos cousins se marient et ont des enfants.

D’habitude, Cordelia n’était pas impulsive. Elle n’avait pas pour coutume de se lancer tête la première dans un conflit. Et elle n’avait jamais connu une force de la nature comme Alec Sullivan, ou comme sa sœur, d’ailleurs. Mais elle savait exactement quoi faire… Même si Alec n’allait pas apprécier l’idée qu’elle était sur le point de leur proposer. En réalité, il allait sûrement lutter contre elle de toutes ses forces.

Cependant Cordelia devait l’aider, bon sang. Tout comme il l’avait aidée. Que ça lui plaise ou non.

— Je connais un endroit qui ferait l’affaire.

Essuyant ses mains sur la serviette qui se trouvait près de l’évier, Cordelia adressa à Alec et Suzanne ce qu’elle espérait être un sourire calme et rassurant.

— J’ai une grange sur ma propriété. Alec, tu as dû la voir quand tu m’as aidée l’autre jour. J’y ai organisé plusieurs événements l’année dernière : une fête prénatale et une fête de fiançailles. Je pensais essayer d’organiser un de ces dîners avec des ingrédients qui viennent directement de la ferme. C’est très populaire dernièrement, mais je ne connais aucun chef cuisinier qui puisse le faire.

— Alec pourrait le faire, intervint Suzanne alors qu’Alec restait dangereusement silencieux.

Le cœur de Cordelia battait vite, trop vite étant donné sa gueule de bois, mais elle jura de mener ce projet à bien. Dans le meilleur des cas, la fête d’anniversaire aiderait Alec à faire partie de la célébration de son père, mais aussi de passer la plus grande partie du temps à cuisiner. Elle s’empêcha de penser au pire des cas.

— Ma grange pourrait accueillir jusqu’à cent cinquante personnes, poursuivit-elle, alors en fonction de la manière dont vous voulez l’organiser, nous pourrions installer une estrade d’un côté pour la musique et la piste de danse et des tables de l’autre côté pour un repas.

— Un dîner avec des produits qui viennent directement de la ferme pour Papa ? s’exclama Suzanne. Il adorerait ça ! Et Alec, si tu étais le cuisinier, ce serait encore plus merveilleux.

Alec n’avait toujours pas prononcé un mot tandis que Suzanne poursuivait :

— Je dois partir, maintenant. Nous travaillons sur le lancement d’un nouveau logiciel et ça a débordé sur le week-end. J’ai hâte de passer plus de temps avec toi, Cordelia. Et merci pour le petit-déjeuner, Alec.

En dépit du fait qu’il semblait sur le point d’exploser, Suzanne embrassa son frère sur la joue.

— Salut !

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