Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Vingt Et Un

 

Alec ne fut pas surpris quand Harry entra dans son bureau cet après-midi-là.

— Je te l’ai déjà dit, le simple fait que je n’ai pas pu aller chez toi hier soir ne veut pas dire que je ne vais pas cuisiner pour la fête de Papa. Je vais remplir ma part du marché.

— Je ne suis pas là pour parler de la fête, admit Harry.

Cette fois, c’était Alec qui était surpris.

— Alors, qu’est-ce qu’il y a ?

— À toi de me le dire.

Les gens pensaient souvent à tort que Harry était une bonne pâte. Mais sous son apparence d’universitaire brillant, Alec savait que son frère pouvait être dur comme un clou.

— Les affaires, comme d’habitude, répondit Alec, même si cela était loin d’être vrai.

Non seulement il travaillait sur un plan pour sortir de son entreprise, mais Cordelia n’était jamais très loin de ses pensées.

— Et Cordelia ? Était-ce juste une question d’affaires ?

Comment son frère pouvait-il penser une chose pareille ? Un accès de furie le poussa à répondre avant qu’il ne puisse s’en empêcher.

— Tu sais bien que ce n’était pas le cas.

Non, il ne se laisserait pas parler au passé. Pas encore.

— Elle n’est pas que ça.

— Si j’avais su, répondit Harry, je ne serais pas là pour te demander d’expliquer à quoi tu joues avec elle.

Alec se leva derrière son bureau, se dirigea vers le placard où il rangeait l’alcool, se versa un double shot et le but d’un trait. Il ne buvait presque jamais au milieu de la journée, mais à ce stade, il se fichait de la normalité. Tout ce qu’il voulait, c’était aller au bout de cette conversation. Sans montrer ce qu’il avait sur le cœur à son frère. Et sans céder à l’envie d’appeler Cordelia, la suppliant de le pardonner de s’être de nouveau comporté comme un salop. Car il savait à quoi elle s’attendrait s’il appelait : elle voudrait parler de son père, elle voudrait creuser davantage dans la pagaille qu’il valait mieux ne pas toucher.

Il posa son verre, puis se tourna pour faire face à son frère.

— La mort de Gordon… Ça a tout changé. En particulier quand j’ai appris l’existence de Cordelia. Encore plus quand je l’ai rencontrée.

— Parce qu’elle t’a plu ? demanda Harry avec son intelligence habituelle.

— Comment pourrait-elle ne pas me plaire ?

Alec savait qu’il était inutile de mentir à ce propos : ne pas aimer Cordelia serait équivalent à ne pas aimer les papillons ou les arcs-en-ciel.

— Pendant la première semaine, nous essayions juste de comprendre ce qu’il se passait. Je l’ai aidée et elle en a fait de même avec moi. Mais maintenant que nous avons surmonté les obstacles, nous remettons nos vies sur les rails.

Il regarda son frère.

— Je sais que vous vous êtes tous demandé ce qui n’allait pas chez moi au cours des deux dernières semaines. Vous vous demandiez ce qui était arrivé au frère que vous connaissez depuis toutes ces années. Eh bien, ces deux semaines ont été une période étrange qui est terminée à présent. Il est temps de retourner à la réalité.

— Une réalité qui n’inclut pas Cordelia ?

Les mots de Harry firent à Alec l’effet d’une lance de joute qui lui transperçait le cœur. Tout comme le jour où Alec l’avait affronté.

— Nous sommes amis.

— C’est bien que vous soyez amis. Cependant, dut ajouter Harry, je ne t’ai jamais vu regarder une amie comme tu la regardes.

— Elle est belle.

Encore une fois, Alec ne ferait pas comme si cela n’était pas vrai.

— Bien sûr que je la regarde.

— Tu as le choix parmi les belles femmes. Des femmes qui ne t’intéressent pas du tout.

Harry ne lâchait pas l’affaire.

— Mais Cordelia a de l’importance pour toi. Et je sais que tu dois avoir de l’importance pour elle, sinon elle ne serait pas allée te voir hier soir.

— Elle s’imagine à tort que Papa et moi allons nous réconcilier après toutes ces années, expliqua Alec à son frère. C’est pour ça qu’elle est venue hier soir : pour essayer de faire battre un cœur en moi là où il n’y en a pas.

— Elle sait ce qu’il s’est passé quand nous étions enfants ?

— Oui. Et elle pense quand même que les choses peuvent changer entre Papa et moi.

Finalement, Harry s’assit, comme si l’herbe lui avait été coupée sous le pied. Il retira ses lunettes et passa une main sur ses yeux.

— Tu sais ce qui me rend fou quand j’étudie l’Histoire ? Tout le monde pense toujours pouvoir regarder le passé et dire comment ils auraient pu mieux faire. Comment ils auraient pu éviter de commettre des erreurs. Alors qu’en réalité, tout le monde dans le passé faisait de son mieux étant donné les circonstances. Même les personnes qui ont complètement foiré.

Il remit ses lunettes.

— Je ne vais pas dire que ce que Papa a fait était bien, et la manière dont il s’est comporté ne l’était pas non plus. Je ne vais même pas dire que tu devrais le pardonner. Rien de ça ne me regarde. Mais je ne peux pas partir avant d’avoir dit quelque chose sur Cordelia.

Peu de gens pouvaient attirer l’attention d’Alec comme son frère. Par conséquent, il ne détourna pas le regard, il ne bougea pas derrière son bureau. Il se contenta d’attendre.

— Elle n’a rien à voir avec le passé. Elle ne connaissait pas nos parents. Elle ne te connaissait pas quand tu étais petit. Et pourtant, je crois que Cordelia a vu qui tu es vraiment plus que chacun de nous depuis que tu n’es plus un enfant. Suz et Drake étaient trop petits pour se souvenir de la personne que tu étais avant que Maman ne meure, mais je me souviens de toi avant que tout s’assombrisse. D’une manière ou d’une autre, Cordelia le voit. Elle te voit. Et ce n’est pas quelqu’un que tu peux faire fuir.

Sur ce, Harry se leva et se dirigea vers la porte, mais avant de partir, il se retourna comme s’il avait une chose à ajouter.

— D’après moi, le passé est bien moins intéressant que l’avenir. En particulier si tu as la chance de partager cet avenir avec une femme aussi géniale que Cordelia.

* * *

Cordelia avait eu cinq heures de route jusqu’aux Adirondacks pour trouver ce qu’elle allait dire à William Sullivan. Cependant, elle était là, debout sur son porche, appuyant sur la sonnette et elle ne savait toujours pas quoi dire. Elle dut s’empêcher d’essuyer ses mains en sueur sur son jean.

Quand William ouvrit la porte, elle fut immédiatement frappée par la ressemblance entre Alec et son père. Elle n’avait pas été suffisamment attentive aux funérailles de Gordon pour remarquer les nombreux détails du visage de William quand Suzanne l’avait désigné dans la foule, elle avait donc l’impression de le rencontrer pour la première fois.

— Cordelia, je suis ravi que vous ayez appelé.

Il lui adressa un sourire teinté d’inquiétude.

— Entrez. Ou, si vous voulez, nous pouvons nous asseoir sur le porche.

Il désigna le panorama devant eux.

— C’est une journée parfaite à Summer Lake.

— Le porche est une très bonne idée.

— Vous voulez du thé glacé ?

Elle hocha la tête d’un air reconnaissant, la gorge desséchée. Bon sang, elle était tellement nerveuse. Nerveuse à l’idée de s’immiscer dans la vie d’Alec. Nerveuse à l’idée de dire ce qu’il ne fallait pas. Nerveuse à l’idée d’avoir mal interprété les choses et que William ne veuille pas arranger les choses plus qu’Alec.

Il apporta une cruche et deux verres, puis ils s’assirent sur deux fauteuils à bascule Adirondacks. Elle décida de ne pas tourner autour du pot.

— Vous devez vous demander pourquoi je suis venue.

— Je suis ravi que vous soyez là. Je suis désolé pour ce qui est arrivé à Gordon. Et je ne peux pas même pas imaginer le choc que vous avez ressenti quand vous avez découvert qu’il était votre père biologique après toutes ces années.

Elle prit une longue gorgée de thé glacé.

— C’était triste. Surprenant. Mais s’il ne m’avait pas mise dans son testament, je n’aurais pas rencontré votre fils.

— Alec est la raison pour laquelle vous êtes ici, pas vrai ?

Elle hocha la tête.

— Nous sommes devenus amis.

— Juste amis ? Je sais qu’on ne peut pas toujours croire la presse, mais d’après tout ce que j’ai lu, on aurait dit que vous étiez en couple.

Elle réalisa que William n’était pas au courant du plan qu’ils avaient établi pour la conférence de presse. Il était le seul membre de la famille qui n’avait pas été dans son cottage le matin où la nouvelle de son héritage avait atterri dans Page Six.

— Alec voulait faire semblant d’être mon petit ami pour effrayer les chasseurs de fortune. Je n’étais pas sûre que ce soit une bonne idée, mais tout le monde était d’accord.

— Tout le monde ?

Pouah, elle mettait déjà les pieds dans le plat.

— Vos autres enfants.

Tout comme elle s’y était attendue, il avait l’air blessé d’avoir été exclu.

— Ils étaient tous dans les parages quand la nouvelle que Gordon m’avait tout légué a été divulguée. Je suis sûre que si vous aviez été là…

— Vous n’avez pas à faire semblant pour moi, Cordelia. Je suis exclu pour une bonne raison.

Elle soupira, sachant qu’il avait raison. Être venue jusqu’à Summer Lake n’aurait pas de sens si elle voulait peindre un tableau qui n’existait pas.

— Honnêtement, je ne suis pas complètement sûre de savoir pourquoi je suis là. Je voulais surtout vous rencontrer.

— Je voulais vous rencontrer aussi. Une femme capable de voler son cœur à mon fils aîné doit être spéciale. Moins de cinq minutes avec vous ont été suffisantes pour voir que vous l’êtes.

— Je n’ai pas volé son cœur, clarifia-t-elle à nouveau. C’est juste pour la presse.

Il ne discuta pas, mais il devina :

— Il a volé le vôtre, pas vrai ?

Elle se sentit rougir.

— Je ne sais pas bien mentir et quelque chose me dit que vous pourriez voir dans mon jeu même si je savais le faire. Alors, je ne vais pas essayer de vous dire que ce n’est pas le cas.

Mais elle voulait qu’il connaisse la vérité.

— Nous allons rester amis. Il ne veut rien de plus et je ne pourrais pas le lui demander.

— Vous avez conduit pendant cinq heures pour me rencontrer. Alors, pourquoi ne pas utiliser la même détermination pour gagner le cœur de mon fils ?

Elle savait qu’elle devait choisir ses mots minutieusement. C’était une chose d’admettre qu’elle était tombée amoureuse d’Alec et qu’elle ferait n’importe quoi pour gagner son cœur. Néanmoins elle ne voulait pas faire plus de mal à William en lui disant qu’il était la raison pour laquelle Alec ne croyait pas aux fins heureuses.

— Certaines personnes pensent que l’amour les attend au bout de l’arc-en-ciel. Mais pour d’autres…

Elle secoua la tête, sans savoir comment l’expliquer autrement.

— D’autres ne voient pas l’arc-en-ciel, alors ils ne croient pas qu’il y a une récompense qui les attend.

— C’est ma faute, comprit William d’une voix maussade et pleine de culpabilité.

Bon sang, c’était exactement ce qu’elle n’avait pas voulu qu’il pense après ce qu’elle venait de dire.

— Ce n’est pas ce que je veux dire.

— Vous n’avez pas à le faire. Je le sais déjà. Je le sais depuis longtemps. Après la mort de ma femme, j’ai mis trop longtemps à me remettre de mon chagrin, de ma honte, pour voir comme mes enfants avaient grandi. Ce n’étaient plus des enfants, mais des adultes. Et à ce moment-là, j’étais tellement étranger à leurs vies qu’il semblait impossible d’y entrer à nouveau. Alors, je n’ai pas essayé. Pas vraiment. Pas comme je l’aurais dû.

— Le chagrin a des effets étranges sur les gens, lui assura-t-elle, souhaitant le réconforter. Mon comportement aux funérailles de Gordon le prouve. Je ne peux même pas imaginer à quel point il a dû être difficile de perdre votre femme, la mère de vos enfants.

— Je n’ai pas pu la faire rester ici, lui dit William d’une voix marquée par l’émotion. Je n’ai pas pu la faire rester avec eux. Je jure que j’ai essayé, mais peu importe ce que j’ai fait et dit, peu importe à quel point je l’ai suppliée, elle ne cessait de s’éloigner de plus en plus de nous.

D’après l’expression de son visage, on aurait dit qu’il était retourné trente ans plus tôt et qu’il était de nouveau avec une femme dont la tristesse avait tout envahi.

— Pendant trois décennies, j’ai essayé de comprendre ce qu’il s’était passé. Mais je n’y arrive toujours pas.

— Je suis tellement désolée, William. Je ne voulais pas raviver des émotions difficiles. Je m’excuse.

Elle se leva.

— Vous avez été très aimable de me rencontrer. Je devrais partir.

— Je vous en prie, restez au moins pour le déjeuner.

Elle l’observa tandis qu’il essayait de repousser son chagrin.

— Nous n’avons pas à faire remonter quoi que ce soit d’autre. Mais j’espère que nous pourrions quand même apprendre à mieux nous connaître.

Il lui adressa un autre de ces sourires qui lui rappelaient celui d’Alec.

Elle ne pouvait jamais résister à Alec quand il mettait son charme en œuvre. Il s’avérait qu’elle n’arrivait pas vraiment à résister à son père non plus.

— D’accord, ce serait agréable.

Ils entrèrent et préparèrent des sandwichs. Même s’ils ne parlèrent plus de choses sérieuses, les histoires que William lui raconta sur Alec et ses frères et sœurs quand ils jouaient près du lac et quand ils faisaient des bêtises à l’école ou avec leurs cousins étaient suffisantes pour lui indiquer tout ce qu’elle avait besoin de savoir.

William Sullivan voulait le meilleur pour Alec. Le bonheur. Le succès.

Et plus que tout, l’amour.

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