Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Dix-Huit

 

 

Le Langley Garden Center n’avait jamais eu autant de clients. En partie à cause de la célébrité soudaine de Cordelia, mais aussi parce que le temps était parfait. Pendant la nuit, on aurait dit que tous les buissons, toutes les plantes et tous les arbres avaient fleuri.

Tous les frères et sœurs d’Alec étaient venus la voir pendant la semaine précédente pour s’assurer qu’elle allait bien, ce qui était adorable. Seul Alec n’était pas passé. Il lui avait écrit deux fois pour s’assurer qu’elle n’avait pas de problèmes avec la presse ou avec l’équipe de sécurité qui la surveillait. Néanmoins ses messages étaient brefs et allaient droit au but.

C’était douloureux, bien évidemment. Comment pourrait-il en être autrement ? Elle ne s’attendait pas à une grande histoire d’amour, mais cela ne signifiait pas que faire l’amour un jour et à peine se parler le lendemain était à son goût. En même temps, elle comprenait comment l’esprit et le cœur d’Alec fonctionnaient. Elle ne pouvait pas l’aimer et ne pas comprendre qu’il n’aimait pas la manière dont il s’était ouvert à elle et la quantité de choses qu’il lui avait dites sur la plage. Il détestait au plus haut point le fait de parler de sa mère ou de son père, ou de repenser au passé.

C’était une bonne amie et elle pouvait lui donner de l’espace, du moins pour le moment, car non seulement il était encore sous le choc après la mort de Gordon, mais il faisait aussi le travail de deux hommes. Cependant, en dépit de son malaise évident à l’idée de s’être ouvert à elle à la plage, elle ne pouvait pas s’empêcher de sentir que c’était exactement ce qu’il devait faire.

Heureusement, quelques minutes plus tard, ils seraient à nouveau face à face dans la maison de Manhattan de Harry pour organiser la fête d’anniversaire. Même si voir Alec ce soir-là n’avait rien à voir avec un rendez-vous, elle avait quand même pris quelques minutes de plus pour se préparer, allant jusqu’à enfiler un jean moulant blanc qu’elle portait rarement. Se couvrir de boue était un risque professionnel, porter du blanc n’était donc pas souvent une bonne idée. Elle avait aussi trouvé un beau haut bleu vert que sa mère lui avait donné et elle avait même mis un peu de mascara et de gloss.

L’impatience fit accélérer son cœur lorsqu’elle se gara sur une place que Harry avait réservée pour elle sur un petit parking devant chez lui. Deux semaines auparavant, elle n’avait même pas su qui Alec Sullivan était. À présent, une semaine sans le voir était trop longue.

Elle venait de descendre de la voiture quand Harry sortit par la porte pour l’accueillir.

— Cordelia, je suis ravi que tu sois là. J’espère que le trajet n’a pas été trop pénible.

Elle sourit au frère d’Alec. Harry Sullivan avait beau ne pas faire tambouriner son cœur, il était quand même l’un des plus beaux hommes qu’elle ait jamais vus. Elle se demanda pourquoi personne ne lui avait encore mis la main dessus. Le professeur brillant et splendide, qui s’avérait aussi savoir utiliser une lance de joute médiévale, allait être un bon parti pour quelqu’un un jour.

Harry avait-il les mêmes complexes à propos de l’amour que son grand frère ? Est-ce que le mariage de ses parents, et sa fin, avaient aussi eu des conséquences sur lui ? Ou Alec s’était-il occupé de tout pour que Harry puisse s’échapper dans ses livres ?

— C’est bon de sortir de mes serres un moment, en réalité.

Elle prit les plantes en pot qu’elle avait apportées pour tous les frères et sœurs d’Alec avant de fermer sa portière du pied et de monter les marches.

— J’ai vraiment hâte de voir tout le monde.

Elle lui tendit un pot vert.

— C’est pour toi.

— Tu n’étais pas obligée de m’apporter quelque chose.

Cependant, il semblait ravi qu’elle l’ait fait. Suzanne et Roman les appelèrent depuis le coin de la rue.

— C’est si bon de te revoir, déclara Suzanne en donnant une étreinte chaleureuse à Cordelia. Est-ce que c’est pour moi ?

Cordelia rit, charmée par la franchise de Suzanne.

— Je me souviens que tu avais admiré la plante queue de chat quand nous avons visité mon jardin la semaine dernière, expliqua-t-elle en lui donnant la plante fleurie dans le pot fait à la main.

— Tu es la meilleure, la complimenta Suzanne. Pas étonnant qu’Alec soit fou de toi.

Cordelia fit presque tomber le troisième pot qu’elle tenait pour Drake et Rosa. Alec avait-il parlé de ses sentiments pour elle à Suzanne ? Ses frères et sœurs savaient-ils qu’ils couchaient ensemble ? Cependant, elle n’imaginait pas qu’Alec soit du genre à révéler ses secrets intimes, pas même à sa famille.

— J’apprécie beaucoup ton frère aussi.

Souriant, Suzanne tendit le cou pour regarder à l’intérieur de la maison.

— Est-ce qu’il est déjà arrivé ?

— Pas encore, lui apprit Harry lorsqu’ils entrèrent. Drake et Rosa sont en chemin ; une réunion de sa fondation a duré un peu plus longtemps que prévu.

À Cordelia, il ajouta :

— Récemment, Rosa a créé une fondation pour lutter contre le cyberharcèlement.

Cordelia ne prêtait pas beaucoup d’attention aux célébrités, cependant l’histoire de Rosa avait été tellement considérable qu’elle n’avait pas pu la rater.

— Je trouve ça génial.

— Nous aussi, renchérit Suzanne. Oh, super, Harry, tu as déjà ouvert une bouteille de rouge. Je vous préviens, après la mauvaise journée de programmation que je viens de passer, je pourrais bien en boire une toute seule.

Il aurait pu être si facile d’être intimidée par la famille d’Alec, d’avoir l’impression que faire pousser des plantes pour les vendre n’était pas de taille face à leurs incroyables succès. Mais ils étaient tous tellement détendus. Même Alec, quand il oubliait de broyer du noir, pensa-t-elle avec un petit sourire.

La maison de Harry aurait parfaitement été à sa place en Angleterre, avec des fauteuils en cuir confortables, des tapis épais et des livres reliés de cuir couvrant toutes les surfaces. L’endroit allait bien avec lui : confortable et masculin. Mais Cordelia ne put s’empêcher d’être frappée par le fait que la maison reflétait une certaine solitude. C’était la garçonnière parfaite. Toutefois, Harry voulait-il encore être célibataire ?

Quelqu’un frappa à la porte et le cœur de Cordelia accéléra immédiatement. Elle était impatiente de voir le beau visage d’Alec. Quand Drake et Rosa apparurent à sa place, elle espéra que personne ne remarquerait sa déception.

Tout le monde les serra dans leurs bras, elle leur donna leur plante en pot et sous peu, tout le monde eut un verre à la main et se détendit sur un siège. Tout le monde sauf Cordelia. Il se pourrait qu’Alec soit juste en retard. Néanmoins quelque chose lui disait que son absence n’avait rien à voir avec la perte de la notion du temps.

Le téléphone de Harry sonna et il le sortit de sa poche. Elle savait déjà de quoi il s’agissait, avant même qu’il leur dise :

— Alec vient d’annuler.

— On va voir ça, annonça Suzanne.

Elle pinça les lèvres et tapa rapidement un message sur son téléphone. Quelques secondes plus tard, elle obtint une réponse. Une réponse qu’il la fit jurer.

— Il n’a pas le temps pour ça maintenant ?

Elle dessina des guillemets en l’air.

— Il croit vraiment que je vais le laisser s’en sortir comme ça ? Que nous allons le laisser faire ?

Elle mit son téléphone dans son sac et commença à se lever.

— Je vous le jure, je vais le traîner jusqu’ici.

— Suz.

Harry posa une main sur son bras.

— Tu sais qu’il ne voulait pas participer à l’organisation de cette fête.

Elle émit un autre son exprimant sa frustration avant de se rasseoir sur le canapé.

— Papa fait vraiment des efforts. Pourquoi Alec ne peut-il pas le voir ?

— Il le voit.

Drake posa sa main sur celle de Suzanne.

— Tu sais que ses expériences, son enfance, ont été différentes des nôtres. Tu sais qu’il était assez âgé pour voir tout ça s’écrouler et pour qu’il se souvienne de tout ce qu’il s’est passé. C’est pour ça que tu dois le laisser un peu tranquille avec cette histoire, Suz. Nous devons tous le laisser un peu tranquille.

— Je ne dis pas qu’il n’a pas agi en héros quand il nous a maintenus unis après la mort de Maman.

L’expression du visage de Suzanne était tellement triste que si Roman n’avait pas déjà passé un bras autour d’elle, Cordelia l’aurait fait.

— Mais je ne crois pas que ce soit bon pour lui de continuer à rejeter Papa pour toujours. Pas juste Papa, mais nous tous.

À ce moment-là, Suzanne sembla se souvenir qu’elle n’était pas uniquement avec sa famille et elle se tourna vers Cordelia.

Mais celle-ci avait déjà pris une décision. Elle posa son verre de vin et annonça :

— Je vais aller le voir.

Elle prit son sac.

— Je lui parlerai de la fête de votre père. Je lui dirai à quel point c’est important. Pour tout le monde. Y compris pour lui-même.

— Tu n’as pas à faire ça, intervint Harry. C’est notre frère et ce sont nos problèmes.

— Alec s’est mis en quatre pour m’aider la semaine dernière. Il a été présent pour moi avant même que je sache que j’avais besoin de lui. Maintenant, c’est à moi d’être là pour lui.

Elle adressa un léger sourire à Harry.

— Même s’il ne sait pas qu’il a besoin de moi, je le sais.

Harry soutint son regard un long moment. Elle était presque sûre qu’il la jaugeait, évaluant si elle était de taille à inverser la tendance chez son frère.

— Alors, d’accord. Nous allons parler de tous les détails dont nous pouvons nous occuper sans toi et sans lui.

Harry la raccompagna jusqu’à la porte et se tint sur la première marche, l’observant tandis qu’elle montait dans sa voiture. Elle venait de s’asseoir derrière le volant lorsqu’il dit :

— Cordelia ?

Elle se retourna vers lui.

— Merci.

— Tu n’as pas encore de raisons de me remercier.

— Tu tiens à Alec.

Le visage de Harry était plein d’émotions.

— C’est déjà une bonne raison d’être reconnaissant.

* * *

Alec se servit un deuxième double shot de whisky et le but d’une gorgée féroce. Il espérait être ivre sous peu. Assez ivre pour dormir. Assez ivre pour mettre un terme aux souvenirs de ses parents à l’époque où il était enfant qui se jouaient dans sa tête. Une époque heureuse dont il avait oublié l’existence avant de retourner sur la plage de Fire Island, la semaine précédente. Assez ivre pour oublier la fête d’anniversaire de son père. Assez ivre pour arrêter de penser à Cordelia.

Mais ni le travail, ni le sport, ni l’alcool n’avaient pu faire quoi que ce soit pour l’effacer de son esprit. Elle était là chaque seconde de chaque jour, dans son bureau en train de parler de son sourire de requin, sur le tarmac en train de s’émerveiller face aux avions, dans la douche où l’eau chaude coulait sur ses courbes délicieuses. Et plus que tout, elle était dans sa tête, lui donnant l’impression d’être le pire des salops parce qu’il avait laissé tomber ses frères et sœurs ce soir-là, parce qu’il ne voulait pas faire partie de la grande fête d’anniversaire de son père.

Pourquoi se donner la peine d’utiliser le verre à shot ? Il aurait besoin de se verser toute une bouteille dans la gorge pour se soulager un peu. Et c’était exactement ce qu’il était sur le point de faire quand la sonnette résonna.

Il savait. Il savait. Ce n’était pas sa sœur. Ce n’était pas un de ses frères. Cordelia était debout là. Pour l’accuser de bluffer. Pour lui prononcer en face ce que personne d’autre n’avait le cran de dire.

Qu’il était un connard égoïste. Qu’il devait prendre sur lui pour un soir et préparer un repas pour son père et sa famille. Qu’il n’aurait pas dû l’ignorer toute la semaine. Qu’il était un lâche parce qu’il se cachait dans son appartement-terrasse avec une bouteille de whisky.

Il posa la bouteille sur le plan de travail et se dirigea vers la porte, qu’il ouvrit brusquement. Elle écarquilla les yeux une fraction de seconde en voyant l’état dans lequel il était. Il avait retiré son costume quand il était rentré chez lui et ne s’était pas donné la peine de mettre autre chose qu’un jean délavé. Il était pieds nus, ses cheveux étaient ébouriffés parce qu’il avait passé sa main dedans et il crachait presque du feu.

— Quelle partie de « Je suis occupé » tu n’as pas comprise ?

— La partie où tu me manquais trop pour que j’y accorde de l’importance.

Elle le dépassa, posa son sac sur la table située dans l’entrée, puis se tourna vers lui.

— C’est bon de te voir, Alec.

Bon sang, elle savait vraiment comment le mettre sens dessus dessous. En particulier parce que la voir était la meilleure chose qui lui soit arrivée au cours des sept derniers jours.

Il la suivit dans la cuisine.

— Tu veux un verre ?

— Merci, mais je dois rentrer en voiture, alors il vaudrait mieux que je ne boive pas.

Non. Il ne voulait pas qu’elle aille où que ce soit. Il ne voulait pas qu’elle le quitte. Pas ce soir-là.

— Dans ce cas, je vais boire le tien.

Il se versa un autre shot et le but d’une traite.

— Viens t’asseoir avec moi, Alec.

Elle tendit le bras vers lui.

— Parle-moi de ta semaine.

Il avait très envie de s’asseoir avec elle. Mais c’était un mensonge. Ce qu’il voulait vraiment, plus que tout au monde, c’était l’attirer sur ses genoux, lui arracher ses vêtements et plonger en elle.

La seule façon de s’empêcher de le faire était de la convaincre de partir. Et le seul moyen de la convaincre de partir était de se comporter comme un salop. Avoir un comportement pire encore que pendant la semaine.

Il mit les mains dans ses poches.

— Tu n’es pas là pour savoir comment ma semaine s’est passée. Tu veux savoir pourquoi je ne suis pas allé à la réunion de ce soir.

— En réalité, je veux savoir les deux. Mais si tu veux commencer par ce soir, je suis tout ouïe.

C’était une femme calme. Forte aussi. Tellement plus forte qu’il ne l’avait imaginé quand il l’avait vue pour la première fois sur le trottoir, devant ses bureaux.

— Je vais quand même cuisiner pour la fête, lui assura-t-il. Harry, Suz et Drake sont parfaitement capables d’organiser le reste sans moi.

— Bien sûr que oui.

Elle le regarda comme s’il lui manquait une case. Honnêtement, c’était ce qu’il ressentait, avec tout ce whisky qui inondait son système et l’odeur ridiculement délicieuse de fleurs de Cordelia qui embrumait les synapses de son cerveau qui fonctionnaient encore. Son jean blanc et moulant et son haut soyeux n’aidaient pas du tout en mettant en valeur ses belles courbes.

— Ce n’est pas pour ça qu’ils voulaient que tu sois présent à la réunion de ce soir. Ils espéraient que cette fête t’aiderait à te rapprocher de votre père.

— Ils savent bien qu’il ne faut pas espérer quelque chose qui n’arrivera jamais.

Alec se détourna délibérément d’elle et se dirigea vers la fenêtre qui allait du sol au plafond et qui donnait sur les lumières de la ville.

— Alors, tu aurais dû aller chez Harry et le leur dire.

Il entendit ses pas, il sut qu’elle s’approchait de lui. Chaque muscle de son corps se tendit alors qu’il luttait intérieurement pour ne pas la toucher.

— Ils n’auraient peut-être pas aimé l’entendre, mais ils auraient compris.

Elle était debout à côté de lui près de la fenêtre à présent. Elle était si proche de lui que son épaule et sa hanche le touchaient presque.

— Tout comme tu aurais dû me dire que tu avais besoin d’espace, plutôt que de disparaître cette semaine.

Il sentit ses yeux rivés sur son visage et il fut incapable de croiser son regard.

— J’aurais compris.

Elle se lécha les lèvres.

— Je comprends.

Tout s’écroula autour de lui à ce moment-là. Sa fierté. Sa frustration. Son contrôle de lui.

— Je suis désolé.

Si seulement il pouvait l’attirer contre lui, sentir son cœur battre contre le sien une fois de plus.

— Tu mérites mieux que ça.

Sa gorge semblait rêche, mais pas à cause du whisky. À cause de la honte qu’il ressentait à l’idée de lui avoir fait du mal.

— Mieux que moi.

La dernière chose à laquelle il s’attendait, c’était qu’elle lève les yeux au ciel.

— Sérieusement, tu vas devoir faire un peu plus d’efforts si tu veux te débarrasser de moi. Je suis ton amie. Tu es mon ami. Parfois, les amis paniquent, font n’importe quoi ou cessent de communiquer. Cette fois, c’était toi. La prochaine fois, ça pourrait être moi. Mais ce n’est rien, parce qu’un mauvais moment, une erreur, ça ne veut pas dire que notre amitié est terminée.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Ça dépend de nous.

Elle l’observa avec ces grands yeux verts qui ne cachaient jamais rien.

— Qu’est-ce que tu veux, Alec ?

Il savait qu’il ne devrait pas se permettre de le dire. Il savait qu’il devrait garder sa réponse pour lui. Cependant il savait aussi qu’il pourrait bien ne plus jamais réussir à dormir ou à dessoûler s’il ne disait pas la vérité.

— Ce soir, tout ce que je veux, c’est toi.

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