Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Douze

 

Alec n’était pas surpris par tous les clients demandant à entrer dans le magasin de Cordelia dès que les portes s’ouvrirent. Qui en ville pouvait bien résister à l’envie de venir au Langley Garden Center pour voir s’ils pouvaient obtenir des ragots sur la grande nouvelle qui avait été révélée ce matin-là ?

Après que Cordelia ait promis à ses parents qu’elle allait bien, elle avait insisté pour qu’ils aillent travailler. À ce moment-là, elle était dans la grange avec Suzanne, Drake et Rosa pour leur montrer l’espace qu’ils utiliseraient pour la fête de leur père, pendant qu’Alec et Harry s’efforçaient de faire fonctionner la boutique sans heurt.

Harry était brillant quand il s’agissait de repousser les clients curieux à la caisse. S’il n’avait pas décidé de se consacrer au monde universitaire, il aurait été un excellent médiateur avec ses manières douces et sincères.

Alec préférait faire le sale travail qui consistait à porter de lourds sacs de terre et à fouiller dans l’inventaire pour trouver les fleurs que les clients de Cordelia voulaient. Sa chemise et son pantalon étaient tachés de terre et ses chaussures italiennes cousues à la main étaient foutues après qu’il avait marché dans toute cette boue pendant la matinée, mais il s’en fichait. Il n’avait pas eu le temps de mettre un jean, un t-shirt ou des bottes de travail avant de venir. Il avait dû retrouver Cordelia au plus vite.

Quarante-cinq minutes après le pic d’activité, le magasin et le parking se vidèrent soudain. Alec et Harry se retrouvèrent seuls quelques minutes.

— Cordelia a l’air de bien gérer tout ça.

Le ton de Harry était doux, mais il ne dupait pas Alec. Il savait que son frère cherchait quelque chose.

— Elle est plus forte qu’elle n’en a l’air.

— C’est une belle femme.

Quand Harry marqua une pause avant d’ajouter quelque chose, Alec sut qu’il attendait sa réaction. Et en réalité, il lui fallait beaucoup d’efforts pour se contrôler et ne pas répondre sèchement à son frère qu’il ne pouvait pas toucher à Cordelia.

— C’est vrai, approuva succinctement Alec.

— Mis à part ça, poursuivit Harry, elle n’est pas du tout comme tes femmes habituelles.

— Ce n’est pas une de mes femmes.

En entendant le ton clairement dubitatif de Harry, Alec grogna presque :

— Si tu as quelque chose à dire, dis-le.

— Tu ne veux pas que je mette mon nez dans tes affaires, lui rappela Harry.

— Ça ne t’a jamais empêché de le faire auparavant.

On frère rit en réalisant que c’était vrai.

— Alors, d’accord. Étant donné qu’il est évident qu’elle t’attire et que c’est réciproque, d’après ce que je peux voir, et que tu l’apprécies et la respectes, pourquoi ne pas lui donner une chance ? Pas pour qu’elle devienne une de tes femmes, mais pour qu’elle soit celle qui reste.

— Après une semaine dans toute cette histoire, contre toute attente, nous sommes devenus amis.

Il avait besoin que son frère comprenne une chose. Et de s’en souvenir au passage.

— Je ne vais pas prendre le risque de gâcher ça.

— Qu’est-ce qui te fait croire que ça serait le cas ?

Alec haussa un sourcil.

— Tu connais mon passé. Tu as vu plus d’un verre m’être lancé au visage. Et tu sais ce que je pense de l’amour et du mariage.

Il désigna la grange, d’où Cordelia, Suzanne, Drake et Rosa venaient de sortir dans la lumière vive du soleil.

— Regarde-la. Elle est faite pour la fin heureuse parfaite.

Cordelia jeta un coup d’œil dans leur direction et le surprit en train de l’observer. Quand elle sourit, Alec ne put s’empêcher de lui sourire en retour.

Jusqu’à ce qu’il réalise que Harry souriait aussi. À son intention. Comme si son frère savait ce qu’Alec avait en tête, indépendamment de ce qu’il venait de lui dire.

Le téléphone d’Alec vibra à nouveau avec la même sonnerie qu’il avait entendue toute la semaine.

— Je dois décrocher. Continue de gérer la caisse, tu veux bien ?

Il se dirigea dans la direction opposée à celle de Cordelia et de ses frères et sœurs, jusqu’à un endroit situé entre un lit de roses et un autre de lavande.

— Comment ça va, Papa ?

— J’ai essayé de te joindre toute la matinée. J’ai vu la nouvelle et j’ai supposé qu’ils devaient vous harceler, Cordelia et toi.

Pour lui couper l’herbe sous le pied, Alec expliqua :

— Ils harcelaient Cordelia, alors je suis allé au centre de jardinage pour les mettre à la porte. J’y suis en ce moment même.

— Je suis ravi que tu sois là pour la soutenir dans tout ça, admet William, mais je ne suis pas inquiet que pour elle. Je sais à quel point il est difficile de faire face aux journalistes et aux photographes quand ils s’immiscent dans ta vie privée.

— Je connais la chanson, argumenta Alec.

Ce serait le moment idéal pour qu’un client ait besoin de son aide, mais il s’avérait qu’il n’y en avait pas un seul en vue à ce moment-là.

— Je suis désolé pour tout ce que je t’ai fait subir quand tu étais petit, se lança son père. Et après.

Pendant plus de deux décennies, il n’y avait pas eu d’excuses. Pas avant que Drake ne tombe amoureux de Rosa et que leur père ait soudain décidé qu’il était prêt à assumer ce rôle et à ce qu’ils forment une grande famille heureuse aussi. Mais Alec n’y croyait pas. Et c’était la dernière chose dont il avait besoin à ce moment-là.

— Je dois y aller.

— La proposition tient encore, reprit son père, le désespoir suintant de sa voix. Je peux être là si tu as besoin de moi. Où que tu sois. N’importe quand.

La poitrine d’Alec sembla serrée. Douloureuse. Il frotta son poing dessus, se disant que cette sensation était causée par les nombreux sacs de terre qu’il avait soulevés ce matin-là. Il devait s’être affaibli après avoir passé trop de temps dans un bureau.

— Ne t’inquiète pas pour moi, assura-t-il à son père.

Puis, pour éviter d’autres appels, il ajouta :

— Tu peux toujours supposer que je contrôle la situation.

De la même manière qu’il l’avait fait quand il avait cinq ans. Quand Alec raccrocha et se retourna, il fut surpris de voir Cordelia debout derrière lui.

— Je venais juste te dire que nous avons fini la visite de la propriété.

— Super.

Il repoussa les pensées sur son père ainsi que le sentiment de culpabilité provoqué par leur conversation.

— Est-ce que tout le monde est d’accord pour dire que la grange fera l’affaire ?

— Ils pensent que ton père va l’adorer.

— J’en suis sûr.

— Est-ce que tu étais au téléphone avec lui ?

Son indiscrétion aurait dû l’agacer. Cela aurait été le cas si elle avait été qui que ce soit d’autre. Mais elle n’essayait pas de lui faire du mal. Elle avait simplement un grand cœur.

— Il a entendu la nouvelle et il a appelé toute la matinée.

— Il doit avoir désespérément envie d’aider d’une manière ou d’une autre, tout comme mes parents.

— Je lui ai dit qu’il n’avait pas besoin de s’inquiéter pour moi.

— C’est ton père, argumenta-t-elle. Il ne peut pas s’empêcher de s’inquiéter pour son fils.

— Il ne s’est vraiment pas inquiété quand j’étais enfant.

Bon sang, ne s’était-il pas promis qu’il cesserait de parler de cela avec elle ? Qu’il ferait juste ce qu’il fallait pour la fête d’anniversaire et qu’il tairait ses sentiments ?

Elle prit l’une de ses mains dans la sienne et lui adressa un regard sincère.

— Je suis désolée qu’il ne l’ait pas fait, Alec.

Il n’avait jamais autant voulu embrasser quelqu’un. Car s’il l’embrassait, rien d’autre n’aurait d’importance. Il pourrait se perdre dans son goût, dans ses courbes douces, dans les sons délicats de plaisir qu’elle émettait quand la bouche et les mains d’Alec étaient sur elle.

Seule l’envie féroce de faire ce qu’il fallait, pour une fois, lui permit d’écarter sa main de la sienne et de faire un pas en arrière.

— Je ne sais pas si nous pouvons confier la caisse à Harry beaucoup plus longtemps. Nous devrions y retourner.

Mais au lieu de se diriger vers le bâtiment principal du centre de jardinage, elle répondit :

— Je n’arrive pas à croire que ta famille soit généreuse au point de venir m’aider comme ils l’ont fait ce matin. En particulier quand je sais qu’ils sont tellement occupés. J’ai insisté pour qu’ils retournent s’occuper de leurs propres affaires.

Il eut du mal à réfléchir clairement à cause de l’odeur florale propre à Cordelia lorsqu’elle ajouta :

— Tu sais, j’adore que tu sois ici aussi, et je ne sais pas comment j’aurais pu faire face à la presse et m’occuper du magasin sans toi ce matin, mais tu devrais aussi retourner à ton bureau maintenant. Enfin, quand tu auras changé de vêtements et de chaussures.

Elle sembla plus qu’un peu ébahie par la saleté qui le recouvrait.

— Tu dois me laisser payer pour le nettoyage à sec.

Il ignora cette phrase et répliqua :

— Je ne peux pas te laisser seule.

— Deux des collègues de Roman, des gardes du corps aussi, seront là dans cinq minutes. Ils resteront jusqu’à la fermeture, puis ils s’assureront que je retourne au cottage sans problème. De plus, Brian vient d’arriver pour sa demi-journée habituelle. Alors tu n’as pas à t’inquiéter pour moi.

Cependant il s’inquiéterait quand même.

— Viens dormir chez moi ce soir, proposa-t-il sans réfléchir à ce qu’impliquait le fait qu’elle soit si proche de lui. Toute la nuit.

— Je ne peux pas te prendre ton lit de nouveau. Et honnêtement, si je pars maintenant, j’aurai l’impression d’avoir cédé.

Elle leva le menton, belle et courageuse.

— Je n’ai pas l’intention de céder.

— Alors, je dormirai ici.

De nouveau, il ne réfléchit pas à sa proposition avant de l’énoncer. Tout ce qu’il savait, c’était qu’il ne voulait pas la laisser seule ce soir-là. D’une manière ou d’une autre, il trouverait un moyen de ne poser ni sa bouche ni ses mains sur elle.

— Je dormirai sur le canapé.

— Tu n’as pas à faire ça, Alec. Tu as déjà dormi sur le canapé trop souvent à cause de moi. De plus, je sais que tu as une vie qui ne tourne pas autour de moi.

Elle avait raison. Mais rien d’autre dans cette vie ne semblait avoir autant d’importance qu’elle.

— Nous devons nous préparer pour la conférence de presse de demain. Et de nous deux, c’est toi qui as le meilleur potager grâce auquel je peux cuisiner.

— De nous deux, c’est moi qui ai le seul potager.

Il céda presque à l’envie de l’embrasser à ce moment-là. Il ne put même pas s’empêcher de se pencher vers elle et il parvint à peine à viser le front de Cordelia avec ses lèvres plutôt que sa bouche.

— Ça ne convaincra personne, déclara-t-elle.

Le désir avait suffisamment retourné le cerveau d’Alec pour qu’il ne comprenne pas de quoi elle parlait.

— Convaincre personne de quoi ?

— Que nous sommes ensemble.

Puis, un instant plus tard, elle leva les bras, emmêla ses doigts dans les cheveux d’Alec, se mit sur la pointe des pieds et posa sa bouche sur la sienne.

Bon sang, elle avait un goût de paradis.

De péché.

De tout ce qu’il pouvait bien désirer.

Il ne put empêcher ses mains de se poser sur sa taille, puis de les glisser plus bas jusqu’à ses hanches pour qu’il puisse l’attirer plus près tandis qu’il prenait avidement ce qui n’aurait pas dû lui être offert.

— Ce baiser, par contre, murmura-t-elle quand elle écarta enfin sa bouche de la sienne, le monde y croira.

Ses yeux étaient remplis d’une promesse sensuelle, ses lèvres brillaient là où il avait passé sa langue et Alec sut que s’il ne s’en allait pas au cours des trente prochaines secondes, il l’attirerait derrière la haie, lui arracherait ses vêtements et la prendrait sur le chemin en briques.

— Je reviendrai avant la nuit, dit-il en s’obligeant à reculer. Appelle-moi si tu as besoin de quoi que ce soit, Cordelia. De quoi que ce soit.

* * *

Cordelia surfa sur le souvenir de ce baiser tout l’après-midi. En dépit du fait qu’elle devait se préoccuper d’un million de choses, ces inquiétudes pourraient attendre. Elle n’était pas vierge et ses parents lui avaient appris à se respecter et à s’apprécier en tant que femme. Mais seuls les baisers d’Alec l’avaient fait se sentir ainsi.

Il lui avait répété encore et encore qu’il ne voulait pas de relation. Il s’était même assuré de lui faire remarquer que leur fausse relation ne durerait pas pour toujours. Et elle l’avait cru. Elle aurait été folle de ne pas y croire.

Mais en même temps, elle commençait à penser que ce plaisir n’avait pas à être uniquement le territoire des relations amoureuses. Deux amis qui se respectaient mutuellement, deux amis qui aimaient simplement être ensemble pouvaient peut-être prendre du plaisir ensemble aussi. Ils pouvaient s’embrasser – et bien plus – sans gâcher leur amitié.

À dix-sept heures quarante-cinq, elle ferma le magasin et se dirigea vers son cottage, suivie de ses deux gardes du corps sur tout le chemin. La journée avait été très bonne pour les ventes ; des clients qu’elle n’avait pas vus depuis des lustres avaient surgi d’un peu partout.

Elle aurait peut-être pu s’offusquer, cependant elle savait qu’ils ne lui avaient voulu aucun mal avec leur curiosité. De plus, chaque personne avait acheté quelque chose pour ne pas donner l’impression qu’ils venaient uniquement pour fouiner. Et elle avait été ravie quand quelques clients lui avaient donné des informations sur les associations locales pour lesquelles ils travaillaient et qui avaient besoin d’aide financière : une s’occupait des chiens errants, une autre se consacrait à l’apprentissage de la lecture et une autre voulait construire un nouveau terrain de jeu en ville.

Elle venait d’entrer chez elle et de retirer ses chaussures quand Alec apparut devant la porte. Il portait un jean et un t-shirt, ainsi qu’un sac contenant un costume.

L’impulsion de l’embrasser ce matin-là avait été bonne, elle se permit donc de céder à l’envie de jeter ses bras autour de lui et de le serrer contre elle.

— Salut.

Il était raide contre elle quand elle le prit dans ses bras, comme s’il pensait devoir maintenir une certaine distance entre eux. Pourtant elle ne le lâcha pas.

— Je suis ravie que tu sois là.

Son estomac gronda et elle rit.

— Mon ventre aussi.

Il sourit, mais elle perçut l’inquiétude cachée derrière la façade.

— Tout s’est bien passé après mon départ ?

— Comme je te l’ai dit quand j’ai répondu à tes millions de messages cet après-midi : oui, tout s’est bien passé.

— Bien. Comme je suis là, j’ai renvoyé les gardes de Roman chez eux.

Il passa une main sur la joue de Cordelia, puis sur ses cheveux, comme s’il avait besoin de vérifier qu’elle était en sécurité et en un seul morceau.

— Tu veux quelque chose de spécial pour le dîner ?

— J’ai du poulet et des steaks dans le réfrigérateur, mais un plat végétarien serait parfait aussi.

Elle prit le sac contenant le costume.

— Je sais que tu as hâte d’aller fouiner dans le jardin, alors je vais mettre tes affaires de côté.

Après avoir accroché son costume dans l’armoire, elle se tint dans l’embrasure de la porte et prit plaisir à l’admirer. Sa première impression d’Alec avait été en lien avec le pouvoir, même si son apparence avait été difficile à ignorer. À présent, elle le voyait sous un autre angle. Il était encore puissant. Il était encore terriblement beau. Mais avec une gentillesse et un vide en lui provenant de son enfance qui lui serra la poitrine.

Sortant dans le jardin avant qu’il ne remarque qu’elle le fixait du regard, elle l’aida à déterrer des oignons, des carottes, des radis et des pommes de terre. Tandis qu’ils apportaient les légumes à l’intérieur, elle demanda.

— Est-ce que tu as eu des problèmes au bureau ? Mona n’est pas revenue semer la zizanie, si ?

— Elle n’est pas assez créative pour imaginer une autre attaque, la rassura-t-il. Il y a eu quelques clients curieux qui voulaient l’exclusivité sur Gordon, toi et l’état actuel de l’entreprise, tout comme il y avait des clients curieux ici aujourd’hui. Mais ce n’était rien dont je ne puisse pas m’occuper. Et tout est en place pour la conférence de presse de demain. J’ai juste besoin que tu me confirmes que tu pourras être à mon bureau à neuf heures. Nous allons l’organiser dans la salle de réunions, où on peut faire entrer cinquante personnes.

— Ça me convient, confirma-t-elle alors même que la nervosité remontait le long de sa colonne vertébrale à l’idée de raconter son histoire à tant de personnes.

Il sortit son téléphone et quand il eut fini d’écrire à son assistant pour approuver l’envoi de l’heure et de l’emplacement à la presse, Cordelia reprit :

— Demain, quand nous serons à la conférence de presse, est-ce que tu es sûr de vouloir continuer de mentir sur notre relation ?

— Oui.

Elle aimait le fait qu’il ne marque pas de pause, qu’il n’hésite pas du tout.

— Ça a du sens.

Si tout ce qu’Alec et ses frères et sœurs avaient dit ce matin-là était vrai, cela avait vraiment du sens. Par conséquent, ce qu’elle était sur le point de faire avait du sens aussi, elle en était tout aussi convaincue à présent.

Cordelia prit le bord de son t-shirt et le passa par-dessus sa tête.

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