Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Neuf

 

La porte venait de se refermer derrière Suzanne et la tête d’Alec tournait encore même si ce n’était pas lui qui avait une gueule de bois. Cordelia se lança :

— Avant que nous ne parlions davantage d’organiser la fête d’anniversaire de ton père dans ma grange, il faut que je te dise que je suis désolée pour la manière dont je me suis comportée hier. En réalité, j’avais envie de passer par la fenêtre de ta chambre ce matin pour ne pas avoir à te faire face.

— Tu n’as pas à t’excuser pour quoi que ce soit que tu aies dit ou fait hier.

En dépit du fait qu’Alec n’était pas du tout ravi qu’elle ait proposé sa grange pour la fête de son père, il refusait de passer ses nerfs sur elle en la faisant se sentir coupable à propos sa réaction à la cérémonie en hommage à Gordon.

— C’est moi qui devrais m’excuser.

— Je n’arrive pas à croire que tu penses devoir t’excuser auprès de moi, répliqua-t-elle, clairement surprise. C’est moi qui suis terriblement gênée par mon comportement à la cérémonie et après, quand tu m’as ramenée ici pour dessoûler.

Elle rougit en ajoutant :

— Tu n’aurais jamais dû être obligé de quitter la cérémonie de Gordon plus tôt pour prendre soin de moi. Et tu n’aurais vraiment pas dû avoir à repousser mes…

Elle grimaça.

— Mes avances.

— Tout d’abord, j’étais complètement en faveur de tes avances. Et je suis sûr que tu t’en souviens, étant donné que tu ne peux pas porter ta robe aujourd’hui. Ce n’est pas toi qui l’as mise en lambeaux, c’est moi. Je ne dis jamais quelque chose que je ne pense pas, alors quand je t’ai dit que j’avais envie de toi, je ne mentais pas, même si je suis désolé d’avoir été aussi brusque.

Il s’approcha d’elle et posa sa main sur la joue de Cordelia. Ils avaient été complètement honnêtes l’un envers l’autre depuis le début, il ne semblait donc pas correct de ne pas l’être à ce moment-là.

— Mais je ne suis pas le genre d’homme qui s’engage pour l’éternité, alors si c’est ce que tu cherches, nous devons considérer que ce qu’il y a entre toi et moi est terminé dès maintenant.

Elle écarquilla les yeux plus que jamais. Son visage était encore plus beau tandis qu’elle levait les yeux vers lui depuis l’évier de la cuisine.

— J’ai grandi avec des parents qui s’aimaient, expliqua-t-elle doucement. J’ai toujours cru à l’éternité, j’ai toujours voulu une fin heureuse pour moi, comme celle qu’ils ont trouvée.

Mais elle ne s’éloigna pas de lui, elle n’écarta pas la main d’Alec en parlant. Et même s’il aurait dû arrêter de la toucher, il ne pouvait pas s’y résigner.

— Tes parents sont la raison pour laquelle tu ne crois pas à ces choses, pas vrai ?

Parler de ses parents était un moyen infaillible de le pousser à baisser la main. Et de lui rappeler qu’il était grand temps de couper court à son idée d’organiser la fête de son père dans son jardin.

— Je sais que Suz était ravie d’organiser la fête dans ta grange, mais ce n’est pas une bonne idée.

Tout comme ce n’était pas une bonne idée qu’ils soient seuls beaucoup plus longtemps, alors qu’il pouvait à peine se contrôler quand il était près d’elle.

De toute évidence, Cordelia voulait une relation de conte de fées pour aller avec son cottage. Or quand elle était aussi proche de lui, quand elle portait l’un de ses t-shirts et que ses jambes nues et bronzées le tentaient follement, il pouvait à peine réfléchir tant il avait envie d’elle.

— Je ne suis pas d’accord, rétorqua-t-elle.

Puis, elle se lécha les lèvres, les rendant tellement brillantes et à croquer qu’il dut enfoncer ses mains dans ses poches pour s’empêcher de l’attirer contre lui.

— Tu as fait des pieds et des mains pour m’aider à gérer la situation. Maintenant, c’est à moi de t’aider.

— M’aider pour quoi ?

S’il pouvait arrêter de penser à toutes les choses qu’il voulait lui faire, des choses qui allaient bien au-delà de lui arracher sa robe, il pourrait peut-être suivre ce qu’elle disait.

— En ce qui concerne ton père.

Ces six mots lui firent l’effet d’une douche froide.

— Non.

— Je comprends pourquoi ta relation avec lui est difficile, s’obstina-t-elle, mais…

— Elle n’est pas difficile. Tout va bien. Nous allons bien !

— Ce n’est pas vrai !

Les mots sortirent brusquement de sa bouche.

— Je n’ai jamais eu l’occasion de connaître Gordon. Tout ce qu’il a fait en tant que père, c’est laisser un mot à mes parents qui disait « Je vous prie de donner à ma fille tout ce que je ne peux pas lui offrir. Je vous confie sa vie et son bonheur. »

Alec fut abasourdi par cette information et elle poursuivit :

— Mais ton père est encore là. Tu ne veux pas au moins essayer d’arranger les choses tant que tu le peux ?

Le téléphone d’Alec vibra sur le plan de travail. Il le saisit comme s’il s’agissait d’une ligne de vie et il fut soulagé de voir un message de son assistant à propos d’une urgence, même s’il s’agissait de la cliente qu’il aimait le moins. Mona était une top-modèle égocentrique qui avait l’intention de le mettre sur son tableau de chasse depuis des mois. Moins il s’intéressait à elle, plus elle s’était concentrée sur son objectif de faire de lui un de ses partenaires sexuels.

— Je dois partir. Il y a un problème au travail.

— Je vais y aller avec toi.

Le regard de Cordelia était déterminé.

— Nous pouvons parler davantage de la fête de ton père en chemin, et de ce que tu veux faire pour son dîner d’anniversaire avec les légumes de mon jardin.

— Il n’y a rien à ajouter.

Il était tout aussi déterminé. Elle devait comprendre cela.

— Nous n’allons pas organiser sa fête dans ta grange. Et je ne vais pas cuisiner.

Il saisit ses clés.

— Je vais te déposer à ton cottage sur le chemin du bureau.

Elle ne discuta pas en allant chercher son sac et le tas de vêtements qu’elle avait posés plus tôt, puis en entrant dans sa voiture. Avec qui que ce soit d’autre, il aurait cru avoir gagné, il aurait pensé que le sujet de la fête d’anniversaire resterait classé. Toutefois il avait passé assez de temps avec Cordelia pour savoir que ce n’était pas le cas. Deux kilomètres, puis huit, puis seize passèrent. Et elle restait silencieuse. Mais bon sang, il entendait les engrenages tourner dans sa tête.

Lorsqu’il ne fut plus capable de le supporter, il reprit :

— Allez. Dis-le. Vide ton sac cette fois, pour que nous en finissions une bonne fois pour toutes.

Elle se tourna pour lui faire face depuis le siège passager.

— De quoi est-ce que tu as peur ?

Il appuya sur le frein en arrivant à un panneau stop.

— De rien.

Son téléphone sonna à nouveau, cette fois avec la sonnerie d’appel au secours de son assistant adjoint. À voix haute, il ordonna à son téléphone de répondre avec un message indiquant qu’il serait au bureau sous peu pour s’occuper de la cliente.

— Nous devons d’abord aller à mon bureau. Sinon, mon personnel va démissionner. Je devrai te ramener chez toi après la réunion.

Gordon était intervenu pour s’occuper de la top-modèle plusieurs fois au cours des derniers mois. Si seulement il était encore là. Mais dans ce cas, cela signifierait que sa fille ne le serait pas…

— Bien, déclara Cordelia. Ça nous donnera plus de temps pour organiser la fête.

— Combien de fois est-ce que je dois te le dire ? demanda-t-il d’une voix aussi calme que possible. Il n’y a rien à organiser.

— D’accord, alors si tout n’est que papillons et arcs-en-ciel entre ton père et toi, pourquoi ne pas t’engager à cuisiner le dîner avec des produits de la ferme pour lui, avec les fruits et légumes de mon jardin ?

— Bien.

Le mot sortit des lèvres d’Alec comme une balle.

— Je cuisinerai ce satané dîner pour lui avec les produits de ton satané jardin.

Il ferait n’importe quoi pour arrêter de parler de cela, de son père et de leur relation inexistante.

— Pour le moment, je dois me concentrer sur Flyzilla.

De toute évidence ravie d’avoir pu le faire changer d’avis, ce que peu de gens avaient réussi à faire, en particulier en aussi peu de temps, elle s’appuya contre le dossier de son siège.

— Flyzilla ? Est-ce que tu as des surnoms pour tous tes clients ?

— Non. S&W est toujours professionnel, toujours ravi de se dépasser pour un client.

Il serra les dents.

— Elle, c’est une exception.

— J’ai hâte de voir si elle est aussi horrible que tu en donnes l’impression.

— Ça ne va pas arriver.

Mona dévorerait Cordelia avant de la recracher.

— Tu peux attendre dans mon bureau pendant que je m’occupe d’elle seul.

— Je sais que j’ai dit que je ne voulais pas être liée aux avions de Gordon, mais après l’avoir vu hier à la cérémonie…

Elle marqua une pause.

— Même si j’ai dû me soûler terriblement hier soir pour faire face à mes sentiments, je me sens mieux par rapport à la situation aujourd’hui. Au moins au point où j’ai envie d’en savoir plus sur l’entreprise que tu as créée avec lui. Toute ma vie, j’ai vécu avec tant de questions sans réponses. Je suppose que je commence tout juste à réaliser que certaines des réponses sont peut-être encore quelque part. Grâce à toi.

— Je n’ai rien fait.

À part lui arracher sa robe comme le pire des êtres vivants, puis lui bondir à la gorge pour quelque chose d’aussi inoffensif qu’une fête d’anniversaire.

— Si, insista-t-elle. La semaine dernière, tu m’as dit des choses sur lui, des choses que je ne pensais pas vouloir entendre, mais c’était le cas. La manière dont il avait le mal de l’air comme moi. Le fait qu’il ait un potager. La façon dont il ne semblait jamais vraiment à l’aise dans les maisons chics. J’ai l’impression d’enfin trouver les pièces manquantes du puzzle que je pensais perdues pour toujours, et maintenant l’image, mon image, commence à se compléter comme jamais.

Elle laissa échapper un soupir.

— C’est pour ça que je veux voir ses avions. Si je tombe sur Flyzilla, je promets de bien me comporter.

— Tu as beau travailler dans un jardin toute la journée et non pas dans un bureau, tu es bien la fille de Gordon, marmonna Alec. Il n’acceptait jamais les refus non plus.

Du coin de l’œil, il la vit sourire.

— Tu ne respecterais pas quelqu’un qui les accepterait.

Elle avait raison. Alec avait toujours trouvé qu’il était bien trop facile d’écraser les gens. Mais cela ne signifiait pas qu’elle avait raison à propos de son père. Alec cuisinerait pour la fête d’anniversaire, toutefois cela ne changerait rien à propos de leur passé… ou de leur avenir.

* * *

Cordelia n’avait jamais été une personne rentre-dedans. Elle avait toujours été heureuse de passer du temps dans son jardin et d’écouter les oiseaux gazouiller et les abeilles bourdonner. Mais Alec faisait ressortir son obstination à un niveau plus profond qu’elle ne l’avait imaginé.

Elle n’avait jamais rencontré quelqu’un d’aussi têtu. Elle n’avait jamais envisagé qu’elle voudrait secouer un homme et l’embrasser en même temps.

Ils ne s’étaient pas mis d’accord officiellement pour en finir avec les baisers. Mais il avait raison de dire qu’elle voulait un jour trouver quelqu’un avec qui passer l’éternité, et étant donné que ce n’était pas le cas d’Alec, il était bien plus sage de ne pas continuer sur cette voie, qui ne mènerait nulle part.

Et pourtant…

Cela ne rendait pas l’envie de l’embrasser moins forte. En réalité, alors qu’elle était assise avec lui dans sa voiture et qu’ils se disputaient sur les projets d’utiliser sa grange, elle découvrit qu’elle avait plus envie de lui que jamais.

Non. Elle devait se concentrer sur les choses qui avaient du sens. Comme en apprendre davantage sur son père biologique tout en aidant Alec avec le sien. Ainsi, au final, ils sortiraient de cette histoire en étant amis. Sans préjudice ni faute. Juste deux personnes qui avaient été là l’un pour l’autre dans un moment difficile.

Tandis qu’ils se garaient sur le parking à Scarsdale, il reprit :

— Je ne sais pas pourquoi je dépense ma salive, mais je vais te suggérer de nouveau que tu attendes dans mon bureau jusqu’à ce que j’aie fini avec ma cliente et que je puisse te montrer les avions.

— En réalité, répliqua-t-elle en défaisant sa ceinture et en sortant, je pense que je peux peut-être t’aider avec Flyzilla. Une touche féminine, tout ça, tout ça.

— Ton aide va me tuer.

— Tu marmonnes vraiment fort, tu sais ?

— C’est parce que je veux que tu entendes chaque mot, rétorqua-t-il.

En dépit de leurs plaisanteries, ou peut-être à cause d’elles, il ne semblait plus si grognon. Et il n’avait plus l’air si renfrogné. Ce qui signifie qu’elle aidait, pas vrai ?

La première fois qu’elle s’était rendue à S&W Aviation, elle avait été trop sous le choc pour apprécier l’endroit à sa juste valeur. Cette fois, elle prit soin de tout admirer. Les brillantes œuvres d’art contemporaines, les meubles luxueux qui donnaient à l’intérieur l’apparence d’un hôtel cinq étoiles plutôt que d’un bureau. Et bien entendu, il y avait l’homme qui était le roi du monde incontesté, un homme plus saisissant dans un t-shirt et un jean que n’importe quel autre homme vêtu d’un costume trois-pièces sur mesure. La seule chose surprenante était l’abondance de verdure dans le bâtiment.

— Qui s’occupe des plantes ?

— Gordon le faisait. Maintenant, c’est moi, jusqu’à ce que je trouve quelqu’un qui puisse reprendre le flambeau. Toutes les personnes à qui nous avons fait passer un entretien pour l’instant étaient des clowns.

Une semaine était suffisante pour que de nombreuses plantes d’intérieur commencent à faner. Mais elles semblaient toutes en très bonne santé.

— Comme je le pensais, tu as secrètement la main verte.

— Ne le dis pas trop fort. Si quelqu’un t’entend, ça ruinera ma réputation.

Elle ne savait pas s’il plaisantait ; le ton de sa voix et l’expression de son visage ne lui donnaient pas d’indications.

— Quelle réputation as-tu ?

— Charmant quand je le veux. Dur quand je dois l’être.

Curieusement, elle n’avait pas encore vraiment vu ces facettes, pas quand leurs circonstances avaient été tellement étranges depuis le début. Elle pouvait facilement imaginer le charme et à quel point il était puissant quand Alec décidait de l’utiliser. Mais dur ? Non. Cela ne lui semblait pas correct, tout comme sa maison n’avait pas semblé lui convenir.

Il serait facile d’être aveuglé par l’apparence d’Alec. Et si vous cherchiez l’argent ou le pouvoir, ils pouvaient déformer l’opinion que vous aviez de lui aussi. Mais sous tout cela, d’après elle, il était comme elle, comme tout le monde : il faisait ce qu’il pouvait pour chercher le bonheur.

Cordelia savait qu’elle avait de la chance d’avoir trouvé sa passion pour les plantes si jeune et d’avoir eu ses parents pour encourager son amour pour le jardinage. Elle voulait croire que les avions et les clients célèbres rendaient Alec heureux aussi. Mais la manière dont il fronçait les sourcils tandis qu’ils traversaient le bâtiment et qu’ils se rendaient sur le tarmac pour s’occuper d’une de ses clientes la poussa à se demander si c’était vraiment le cas. De plus, elle ne pouvait pas oublier son rêve d’enfant d’ouvrir un restaurant et la joie qu’il semblait ressentir dans une cuisine.

— Je voulais te faire visiter en bonne et due forme la première fois que tu es venue ici, lui annonça-t-il. Je voulais que tu puisses voir ce que Gordon a construit.

Toutefois elle n’avait pas besoin d’une visite « en bonne et due forme » pour être très impressionnée.

— Ne t’inquiète pas, je suis stupéfaite au moment même où on parle.

C’était une chose d’imaginer des jets privés valant des millions de dollars ou de les regarder de loin à travers la fenêtre du bureau d’Alec. Mais marcher entre eux, entourée par les avions formidables…

Le moins que l’on puisse dire, c’était qu’il s’agissait d’une expérience vertigineuse. Même pour quelqu’un comme elle, qui n’avait jamais eu envie de monter dans l’un d’eux et de s’envoler au loin.

Ils contournèrent les plus petits jets. Elle se moqua presque d’elle-même pour penser que certains d’entre eux étaient petits. Puis, ils se dirigèrent vers celui qui semblait le plus grand.

— Ta cliente ne lésine pas sur les moyens, hein ?

— Elle possède beaucoup d’argent, expliqua-t-il à voix basse, mais son père insiste pour nous payer son adhésion. Gordon a toujours supposé que c’était un jeu de contrôle entre eux.

— Alors, elle a des problèmes avec son père aussi ?

Elle n’aurait peut-être pas dû parler de cela, mais en voyant qu’Alec se contentait de lever les yeux au ciel, elle poursuivit.

— Tu vois ? Je savais que je pouvais trouver quelque chose pour créer un lien avec elle.

La commissure de ses lèvres se contracta légèrement et elle sentit une explosion de joie en elle. En dépit de la surprise que son père biologique lui avait préparée avec l’héritage, en dépit de la douleur des funérailles, en dépit du mal de tête qu’elle ressentait encore, tout semblait aller mieux quand elle était avec Alec. Et même s’il faisait de son mieux pour être un homme d’affaires professionnel à ce moment-là, on aurait dit qu’il ressentait la même chose.

Son père biologique avait peut-être imaginé des alliances et des bébés pour eux, pourtant quelque chose lui disait qu’il serait heureux qu’ils soient juste amis. Il serait heureux que l’homme dont il s’était occupé comme d’un fils et la fille qu’il avait surveillée de loin – deux personnes qui étaient vraiment aussi différentes que la craie et le fromage – aient réussi à trouver une affinité d’esprit l’un chez l’autre.

— Après toi.

Alec posa sa main dans le bas du dos de Cordelia tandis qu’elle commençait à monter les escaliers placés devant le jet.

— Les marches peuvent être glissantes, la prévint-il comme s’il ressentait le besoin d’expliquer pourquoi il la touchait. Je ne veux pas que tu glisses avec tes talons.

C’étaient les chaussures qu’elle avait portées aux funérailles. Les seuls hauts talons qu’elle possédait, en réalité. Les chaussures étaient en cuir bleu clair et doux et le talon mesurait sept centimètres et demi. Elles étaient plutôt confortables, sinon, elle ne les aurait pas achetées, mais elles étaient quand même bien plus branlantes que les tennis ou les bottes qu’elle portait d’habitude.

Passant légèrement la tête par la porte du jet, Cordelia eut à peine le temps d’admirer le cadre luxueux, car une poignée de personnes attendaient à l’intérieur, tous tapant follement sur leurs téléphones portables. Cordelia devina rapidement que la femme blonde et incroyablement belle devait être Flyzilla.

La femme fronça les sourcils en voyant Cordelia, cependant quand Alec passa la porte derrière elle, elle étira ses lèvres peintes en un sourire sensuel.

— Alec, tu es un régal pour les yeux.

Le visage de ce dernier était complètement dénué d’expression lorsqu’il répondit :

— Tu es ravissante, Mona.

— C’est adorable de ta part de le remarquer.

Elle passa une main sur la robe rouge qui lui allait comme un gant.

— J’ai juste pris ce qui me tombait sous la main dans mon dressing aujourd’hui.

Cordelia rit presque face à ce mensonge éhonté. Personne, pas même une top-modèle, était aussi séduisante sans faire un peu d’efforts.

— Qu’est-ce que je peux faire pour toi, Mona ?

Au lieu de répondre à sa question, elle désigna Cordelia.

— Qui est-ce ?

— Une amie.

Cordelia fut ravie qu’il le dise aussi rapidement, et qu’il semble le penser.

— Eh bien, dis-lui de partir, exigea Mona. Il faut que je te parle.

Elle s’approcha trop d’Alec et posa ses deux mains sur son torse pour faire glisser ses ongles rouge sang dessus.

— Seul à seule.

— Cordelia, dit-il d’un ton d’excuse, ça ne prendra pas longtemps.

Il faisait de son mieux pour cacher le dégoût qu’il ressentait face à la manière dont Mona le tripotait, pourtant Cordelia le vit. Et elle était furieuse de voir qu’une de ses clientes pensait pouvoir le traiter ainsi. Comme un trophée qu’elle devrait avoir parce qu’elle était assez riche pour utiliser un de ses avions.

— Ne vous inquiétez pas pour moi, commenta Cordelia.

Elle n’avait pas l’intention de laisser Alec seul avec cette horrible femme une seule seconde.

— Je serais ravie d’attendre ici pendant que vous parlez.

— Cordelia.

Les lèvres de Mona s’étirèrent.

— Un nom tellement pittoresque.

Elle dévisagea Cordelia de la tête aux pieds.

— Il faudra que vous me donniez le nom de votre styliste. Les vêtements simples et basiques sont tellement en vogue en ce moment.

— J’ai juste pris ce qui me tombait sous la main dans le dressing d’Alec quand je me suis réveillée ce matin, répondit Cordelia d’un ton mielleux.

Elle n’avait jamais joué ce genre de jeux auparavant, mais son envie de protéger Alec prit le dessus sur la sensation qu’elle avait eue d’être à côté de la plaque en faisant face à une femme comme Mona.

Cette dernière donna l’impression que Cordelia lui avait donné un coup de batte de baseball dans le plexus solaire lorsqu’elle se retourna d’un air furieux vers Alec.

— Tu es avec elle ?

Avant qu’Alec ne puisse répondre, Cordelia déclara instinctivement :

— Et comment !

Puis, elle agrippa Alec et l’embrassa, un baiser sur les lèvres qui fut si rapide qu’il n’aurait pas dû réchauffer tout son corps. Néanmoins c’était le cas.

Stupéfaite par ce qu’elle venait de faire, elle s’écarta rapidement, mais il ne la laissa pas faire. Au contraire, il lui rendit son baiser. Et même si elle savait qu’ils jouaient juste un rôle pour le protéger des griffes de Mona, Cordelia fondit presque en une flaque de désir et d’envie au milieu du jet privé de luxe.

Plus tôt, elle avait eu envie de le frapper et de l’embrasser. À présent, elle voulait juste continuer de l’embrasser. Encore et encore et encore.

— Alors, reprit-il à l’attention de Mona quand il libéra enfin les lèvres de Cordelia et qu’il blottit celle-ci sous son bras. Qu’est-ce que je peux faire pour toi avant ton vol ?

— Tes critères ont baissé, souligna Mona d’une voix dure.

Une voix qui indiquait clairement qu’elle parlait de son goût pour les femmes plutôt que des avions que son entreprise louait.

— Au contraire, répondit-il avec un de ces sourires de requins que Cordelia n’avait pas vus depuis leur première réunion dans son bureau. Je dirais que mes critères n’ont jamais été aussi élevés.

Mona grogna. Elle donnait vraiment l’impression d’être un chien enragé.

— Sortez tous de l’avion !

Les membres de sa garde rapprochée se hâtèrent de ramasser leurs sacs, leurs téléphones et leurs tablettes, qui étaient éparpillés dans la cabine.

— Je ne volerais pas dans un de tes jets même s’il s’agissait des derniers avions sur Terre, cracha-t-elle. Gordon était toujours ravi de faire ce qu’il fallait pour me satisfaire. Il doit se retourner dans sa tombe s’il sait que c’est comme ça que tu traites tes clients.

— Tu peux me dire tout ce que tu veux, la prévint Alec d’un ton meurtrier, mais laisse Gordon en dehors de ça.

— Je dirai ce que je veux ! cracha Mona, renchérissant de la pire des manières.

Cordelia se plaça entre eux, se retrouvant face à la poitrine de l’horrible femme.

— Soit vous vous excusez auprès d’Alec pour votre comportement, soit vous emportez vos mauvaises manières ailleurs. Tout de suite.

Il ne s’agissait plus seulement d’Alec. Plus maintenant que Mona avait commis l’erreur de parler de Gordon.

— Tu ne peux pas me dire ce que je dois faire ; tu n’es personne !

Les narines de Mona se dilataient si fort que Cordelia pouvait presque voir son cerveau. Cela ne lui allait pas bien.

— Je vais m’assurer que tous mes amis rompent leur contrat, annonça-t-elle à Alec.

Puis, elle s’adressa à Cordelia :

— Tu vas payer aussi. Et pas juste parce qu’il sera amusant de te mettre en lambeaux comme la petite poupée de chiffon que tu es.

Sa voix dégoulinait de méchanceté.

— Mais parce qu’Alec est trop bien pour toi.

— Mona.

Alec prononça son nom comme un avertissement sérieux, que n’importe qui d’autre aurait écouté.

Mais la top-modèle ne savait pas quand se retirer.

— Tu te crois tellement maligne maintenant, à porter son t-shirt avec tes cheveux miteux et tes chaussures bon marché, mais une fois qu’il en aura assez de la nouveauté de s’encanailler, tu seras foutue dehors comme une babiole de Tiffany.

Elle haussa un sourcil hautain à l’intention d’Alec.

— Certainement avec le même bracelet qu’il a envoyé à mon amie quand il a annulé leur rendez-vous la semaine dernière. Si tu as de la chance.

— Dégage de mon avion.

Alec grogna presque les mots.

Cordelia sut soudain à quoi il ressemblait lorsqu’il était dur quand il devait l’être. Le charme avait disparu. Il avait même abandonné les sourires de requin.

Mona ne se donna pas la peine de cacher sa fureur.

— Il y a des centaines d’hommes qui seraient ravis de prendre ce que tu aurais pu avoir.

Elle était tout sauf belle quand elle compléta :

— C’est toi le perdant dans cette histoire.

Puis, elle sortit à grands pas de l’avion.

— Tu avais raison, dit Cordelia d’un ton plein de regrets une fois qu’ils furent seuls. J’aurais dû rester dans ton bureau. Tu viens de perdre un tas de contrats parce que je n’ai pas pu me taire.

— Tu plaisantes ? Tu as été formidable.

Alec surprit Cordelia en lui prenant les mains et en l’attirant près de lui.

— Gordon aurait été tellement fier de la manière dont tu l’as défendu. Et je le suis aussi.

— Elle était tellement horrible.

Elle baissa les yeux vers leurs mains jointes, surprise de voir à quel point elles allaient bien ensemble.

— Je ne pouvais pas rester les bras croisés et la regarder agir ainsi. Pas seulement à cause de ce qu’elle a dit à propos de Gordon, mais parce que j’ai détesté la manière dont elle faisait comme si tes sentiments n’avaient pas d’importance. Comme si elle était sûre que tu lui jetterais un coup d’œil et que tu serais incapable de penser avec quoi que ce soit d’autre que ton…

Elle rougit et s’interrompit.

— Je ne connaissais pas Gordon, mais je suis certaine qu’une personne en qui tu as eu confiance pour faire partie de ton entreprise aurait fait la même chose.

— Tu as raison. Il voulait l’envoyer sur les roses depuis longtemps.

Alec ne lui donna pas le temps d’intégrer complètement cette information avant de demander :

— Tu veux voir son avion préféré ?

— Ce n’est pas celui-là ?

— Oh, non. Ce jet est pour les Mona de ce monde. Tape-à-l’œil et sans substance. Gordon préférait les gros moteurs aux intérieurs pompeux.

Ils étaient en train de sortir de l’avion, la main d’Alec placée dans le bas du dos de Cordelia de nouveau, quand elle dut lui demander :

— Et toi ? Quel avion préfères-tu ?

— Il est de sortie aujourd’hui, mais j’espère que tu me laisseras faire plus que te le montrer. J’aimerais t’emmener faire un tour dedans, Cordelia.

Elle glissa presque dans les escaliers, mais il la rattrapa par la taille.

— C’est une très mauvaise idée. Je ne me le pardonnerais jamais si je vomissais dans ton avion préféré.

Il ne semblait pas inquiet.

— Ça n’arrivera pas.

— Comment peux-tu en être sûr ?

— C’était le seul avion dans lequel Gordon se sentait toujours bien.

Néanmoins elle savait que ce n’était pas à cause de l’avion que Gordon s’était senti aussi en sécurité.

C’était parce qu’il volait avec Alec.

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