Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Vingt

 

Alec se réveilla avec Cordelia dans ses bras. Sa douce chaleur était blottie contre toute la longueur de son corps tandis qu’il écoutait sa respiration profonde et régulière et qu’il admirait son sourire alors qu’elle dormait. Il réalisa qu’il n’avait jamais été aussi heureux, satisfait et en paix.

Pourtant lorsqu’elle bougea, il s’obligea à la lâcher et à sortir du lit.

Ce n’était pas ce qu’il voulait. Pas du tout. Pour la première fois de sa vie, Alec était tenté de laisser tomber tout ce qu’il savait sur l’amour et d’essayer de donner son cœur à Cordelia. Il aurait voulu faire semblant d’être capable d’avoir une fin heureuse, de pouvoir croire qu’une vraie relation avec elle ne serait pas un château de cartes qui s’effondrerait à la première tempête.

Alec s’obligea à prendre une douche glaciale assez longtemps pour se savonner et se rincer. Ses mouvements semblaient mécaniques lorsqu’il se sécha et qu’il enfila un costume. Toutefois il devait le faire. Il devait s’assurer de retourner entièrement à la vie réelle avant que Cordelia ne se lève et que ses belles courbes, ses yeux endormis, son sourire radieux le tentent de se lancer à nouveau sur une voie qu’il ne devrait pas emprunter.

Il n’avait jamais tenu à ce point à qui que ce soit. Il n’avait jamais pensé être capable de tenir à ce point à une femme. Toute sa vie, il avait prouvé à tout le monde qu’il était heureux seul. À présent, il devait le prouver à Cordelia. Même si s’éloigner d’elle ainsi le tuait.

Il était en train de boire sa première tasse de café dans la cuisine quand elle entra dans la pièce, les cheveux mouillés après sa douche. Elle portait son beau chemisier et son jean de la veille.

— Bonjour.

Il n’y avait pas de cernes sous ses yeux. Pas de gêne dans ses mouvements lorsqu’elle s’approcha de la cafetière et qu’elle se versa une tasse.

— La vue est absolument incroyable le matin, quand le ciel est dégagé. Est-ce que tu t’y habitues ?

Pendant un moment – plus d’un moment, en réalité – il resta bouche bée. Même si elle avait dit qu’elle comprenait que la nuit précédente ne signifiait pas qu’ils étaient en couple, une partie de lui avait pensé que l’intensité et le brio de leurs ébats amoureux auraient pu la faire changer d’avis. Qu’il l’avait changée comme elle le changeait chaque fois qu’ils étaient ensemble.

Or elle semblait tout à fait à l’aise le lendemain matin. Absolument ravie de laisser leur nuit torride derrière eux et de commencer la journée en tant qu’amis.

Il en était ravi, bien entendu. La dernière chose dont ils avaient besoin, c’était une scène parce qu’elle voulait plus que de l’amitié et qu’il ne pouvait pas le lui offrir. Il s’efforça d’écarter un sentiment bête de déception lorsqu’il avoua :

— Honnêtement, je préfère la vue de ton cottage.

Elle sembla surprise par son commentaire, mais aussi satisfaite.

— Vraiment ?

Comment pourrait-il en être autrement, quand cela signifie que tu es là ? Il se frappa le front comme pour faire sortir cette pensée interdite.

— J’ai regardé des immeubles pendant la plus grande partie de ma vie, expliqua-t-il. Ton jardin, c’est quelque chose de nouveau.

Voyant qu’elle restait silencieuse, il essaya de trouver autre chose à ajouter pour empêcher la situation de devenir gênante. Il n’avait jamais été muet face à une femme. Le lendemain matin avait toujours été facile et sans complications. Mais ce jour-là, tout semblait différent. Comme s’ils avaient dépassé une certaine limite émotionnelle la nuit précédente, une sorte de barrière invisible en forme de cœur. Et à présent, il ne savait plus comment retourner à la case départ.

Finalement, il reprit :

— Qu’est-ce que tu as de prévu aujourd’hui ?

Bon sang, d’une minute à l’autre il allait lui parler du temps qu’il faisait.

Heureusement, elle n’avait pas l’air de penser que quoi que ce soit était anormal lorsqu’elle répondit :

— Juste un autre jour au paradis. Et toi ?

Il ne put éviter le désarroi de réaliser que les choses en étaient déjà à ce stade : ils parlaient de la vue de son appartement et de leurs emplois du temps quotidiens au bureau. Cependant, c’était ainsi que leur relation devait se dérouler, pas vrai ? Sur un terrain stable. Le fait qu’il n’y ait pas de pics émotionnels signifiait qu’il n’y avait pas de chute non plus. Après tout, au cours de sa vie, Alec avait toujours essayé d’éviter les montagnes russes émotionnelles dont sa mère et son père semblaient se nourrir.

— Notre réunion du personnel trimestrielle commence à dix heures, lui apprit-il. C’est toujours une bonne occasion d’avoir des commentaires de tout le monde. Surtout maintenant que je vais apporter de grands changements.

— Parce que Gordon n’est plus là ?

— S&W Aviation était son rêve.

Alec n’avait pas voulu admettre cela à qui que ce soit. Pas même à lui-même. Mais soudain, il avait besoin que Cordelia le sache.

— Ne te méprends pas, j’adorais le pouvoir, les sensations fortes, la poursuite, les victoires.

— Tu parles au passé, fit-elle remarquer. Adorais.

Il laissa échapper un soupir.

— Gordon et moi avons poussé les meilleures personnes du monde à travailler avec nous. Des femmes et des hommes qui savent exactement comment l’entreprise devrait fonctionner, dans quelle direction elle devrait aller, pourquoi les clients nous choisissent. Et plus important encore, ils viennent au bureau avec plaisir tous les jours. Au cours de la semaine dernière, j’ai réalisé que c’est une personne comme ça qui devrait gérer S&W : quelqu’un qui y prend plaisir. Et ce n’est tout simplement plus moi.

— Tu vas renoncer à ton poste de PDG ?

— Pas tout de suite. Mais bientôt. Honnêtement, ce n’est pas pareil sans Gordon. Cette semaine, j’ai réalisé que je n’ai jamais fait ça pour les avions, mais pour notre amitié. Et sans ça, je n’ai plus vraiment de raison de continuer.

Il s’attendait à ce qu’elle insiste pour qu’il se lance dans une carrière culinaire, maintenant que l’entreprise d’aviation lui prendrait moins de temps. Au lieu de cela, elle répliqua :

— Je suis fière de toi. Pour savoir quand tu es prêt à apporter un changement dans ta vie.

Cela aurait été l’ouverture idéale pour qu’elle essaie de le convaincre d’ouvrir un restaurant. Cependant elle n’était pas du tout prévisible ce matin-là.

Il aurait voulu pouvoir lui dire de s’asseoir derrière l’îlot central de la cuisine pendant qu’il leur préparait quelque chose à manger. Couper les aliments, utiliser sa poêle, la regarder déguster la nourriture avec appétit : tout cela l’aiderait à se calmer.

Mais à cause de ses réunions ce matin-là, ils ne pouvaient pas prendre un long petit-déjeuner tranquille ensemble. Ils avaient passé une bonne nuit, et à présent, ils devaient se dire au revoir. Deux amis qui, heureusement, avaient réussi à ne pas tout gâcher entre eux.

Elle mit sa tasse dans l’évier et la rinça.

— Je serai dans la pépinière toute la semaine si tu veux parler du menu pour la fête de ton père.

— Merci. J’ai déjà écrit à Harry, Suz et Drake pour leur dire de ne pas s’inquiéter.

Elle lui adressa un léger sourire.

— Je suis sûre qu’ils étaient ravis de l’entendre.

C’était l’espoir dans son sourire qui inquiétait Alec. De toute évidence, elle comprenait que leur relation ne pourrait jamais aller plus loin. Pour une raison ou pour une autre, il avait besoin de lui faire savoir que sa relation avec son père n’irait pas plus loin non plus.

— Je sais que tes intentions sont bonnes, mais…

— Ne t’en mêle pas ?

— En gros, oui.

Clairement frustrée, elle prit une profonde inspiration, puis soupira lentement. Il pouvait presque l’entendre compter jusqu’à dix dans sa tête avant de parler.

— La sonnerie de ton père… Je l’entends souvent sur ton téléphone.

Elle leva une main avant qu’il ne puisse répondre.

— Ce n’est pas que j’espionne ton téléphone, ni rien de tout ça, c’est juste qu’il appelle souvent. Il veut se racheter, pas vrai ?

Alec haussa les épaules.

— J’ai abandonné l’idée de le comprendre il y a longtemps.

— Pourquoi ?

— Quand quelqu’un te déçoit assez souvent, tu en arrives au stade où tu cesses d’y accorder de l’importance.

— Et que se passe-t-il si tu ne peux pas arrêter ?

Pendant un moment, il crut presque qu’elle ne parlait plus de son père, mais d’eux. Du fait qu’il pouvait à peine cesser de lui accorder de plus en plus d’importance d’un jour à l’autre.

Voyant qu’il ne répondait pas, elle s’approcha de lui. Il était ébahi de voir qu’elle ne craignait jamais d’être face à lui, même pour les conversations difficiles, alors qu’il avait passé sa vie à faire tout ce qu’il fallait pour éviter ce genre de situations.

— Je sais que la situation était difficile quand tu étais petit, expliqua-t-elle doucement. Vraiment difficile. Mais je n’arrête pas de me dire que si tu n’as pas de relation avec ton père, alors qu’est-ce que tu as à perdre si tu lui donnes une autre chance, maintenant ?

— Il n’y a plus rien à perdre. Elle est déjà morte.

Il ne se rendit pas compte qu’il avait prononcé les mots à voix haute avant de voir le choc sur le visage de Cordelia.

— Ta mère.

Les mots lui parvinrent comme s’ils passaient à travers un brouillard épais et dense.

— Tu lui en veux pour ce que ta mère a fait.

Il vit presque l’ampoule s’illuminer au-dessus de sa tête. Elle le fixa d’un regard horrifié et lui demanda :

— Tu crois qu’il a joué un rôle dans son suicide ?

— Bien sûr que oui.

Ses mots étaient cassants, glacials. Aussi froids que la sensation qui le submergea de la tête aux pieds.

— Il aurait dû savoir qu’elle était malheureuse. Il aurait dû faire quelque chose, pas juste peindre de plus en plus de toiles d’elle. Il aurait dû trouver un moyen de la faire sourire. Il aurait dû lui rappeler qu’elle avait des raisons de vivre. Quatre enfants qui comptaient sur elle pour ne pas nous abandonner.

— Alec.

Elle avait murmuré son nom la veille, mais jamais avec ce ton angoissé.

— Je suis désolée. Je suis vraiment désolée que tes parents t’aient fait autant de mal. Qu’ils vous aient fait du mal.

Depuis le jour de la mort de sa mère, Alec ne s’était jamais permis d’avoir la moindre fissure dans son armure. Et ensuite, Gordon avait fait entrer Cordelia dans sa vie et il avait oublié que maintenir tout le monde à distance s’appliquait à elle aussi.

Finalement, il s’en souvint.

— Je dois aller au bureau maintenant.

— Alec, s’il te plaît, ne me rejette pas.

Cependant ils savaient tous les deux que s’il ne le faisait pas, cela leur coûterait cher.

— Je te raccompagne à ta voiture.

Elle resta sur place quelques moments de plus et il supposa qu’elle essayait de décider si elle devait insister. Finalement, elle prit son sac sur le plan de travail, là où elle l’avait laissé la veille, et elle sortit derrière lui en silence.

* * *

Cordelia tremblait tandis qu’elle traversait la ville en voiture.

Il lui avait fallu faire appel à tout son contrôle pour n’être que son amie ce matin-là. Mais dès qu’elle s’était réveillée et qu’elle avait réalisé qu’il avait pris une douche, qu’il s’était habillé et qu’il avait fait du café, elle avait su que leur nuit était officiellement terminée.

Cela avait été une nuit parfaite, sexy et fantastique du début à la fin. Une nuit qu’elle refusait de regretter, même si elle allait avoir besoin d’un peu de temps pour revenir sur Terre. Être entourée de ses fleurs, de ses légumes et de ses adorables clients aiderait. Sachant qu’elle était de retour à une vie qui l’avait toujours satisfaite auparavant.

Toutefois elle ne supportait pas de retourner à une vie sans Alec. Et d’après la manière dont il l’avait rejetée ce matin-là, quand elle avait trop creusé avec ses questions sur son père, elle était presque certaine qu’il avait l’intention de sortir de sa vie. Peut-être même que sans cette conversation intense, il aurait essayé de la rejeter, juste pour s’assurer qu’elle ne commence pas à imaginer que leurs ébats amoureux mèneraient à l’amour.

S’arrêtant dans un embouteillage, elle laissa échapper un souffle de frustration. Alec Sullivan était l’homme le plus compliqué qu’elle ait jamais connu. C’était aussi l’homme le plus attentionné, altruiste, brillant et beau de la planète. Un homme auquel elle refusait de renoncer, même s’il souhaitait de toute évidence qu’elle le fasse.

Le petit garçon qu’il avait été un jour, qui avait aimé son père et sa mère de manière inconditionnelle était encore là. Elle en était certaine. Avec un peu de chance, cuisiner pour la fête d’anniversaire de William Sullivan aiderait Alec à se souvenir des bonnes choses.

Néanmoins elle ne supportait pas l’idée d’attendre et d’espérer. Elle avait besoin de faire quelque chose, elle devait être proactive. La circulation était complètement immobilisée lorsqu’elle sortit son téléphone et qu’elle appela les renseignements.

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