Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Quatre

 

Cet après-midi-là, les heures s’écoulèrent plus vite pour Alec qu’au cours des dernières années. Il ne se souvenait pas de la dernière fois où il avait pu travailler à l’extérieur, avec ses mains, en compagnie de gens aimables, heureux et détendus. Son quotidien dans son bureau de S&W Aviation était très différent de celui-là. Ses clients avaient tendance à être des gens très nerveux et exigeants, et non sereins. Chaque heure, des dizaines de milliers de dollars étaient en jeu, et non pas des centaines. Il portait des costumes sur mesure et des chaussures faites à la main coûtant des milliers de dollars, pas des jeans et des bottes.

Et il ne pouvait certainement pas apercevoir des sourires aussi jolis que celui de Cordelia.

Ce jour-là, il ne s’était pas présenté à son centre de jardinage en s’attendant à participer, mais quand des clients étaient apparus alors qu’ils étaient sur le point de se retrouver, il avait immédiatement demandé à son adjoint exécutif d’annuler ses rendez-vous de l’après-midi. Puis, il s’était mis au travail en entrant les articles dans la caisse et en chargeant des voitures avec toutes les plantes achetées par les clients de Cordelia qu’il avait réussi à convaincre.

Il était très doué pour vendre les produits, d’après lui. Bien entendu, elle lui avait facilité la tâche en ayant pris méticuleusement soin de son grand inventaire.

Cordelia rendait d’autres choses faciles aussi. Comme rêver de faire bien plus qu’utiliser ses « grandes mains fortes » pour l’aider dans son magasin. Même dans un jean ample et un t-shirt sans forme et avec des marques de terre sur les joues, elle était belle. Presque plus belle encore, parce qu’elle était naturelle. On aurait dit qu’elle n’aurait jamais imaginé perdre du temps à s’inquiéter de son apparence ou à essayer d’impressionner un homme. C’était l’ironie que les femmes de son entourage comprenaient rarement : plus elles essayaient, moins elles impressionnaient.

Il ne pouvait pas imaginer Cordelia présente à l’une des récoltes de fonds où il avait passé tellement de soirées au cours des dix dernières années. Bien entendu, maintenant que sa fortune s’élevait à onze chiffres, elle serait très demandée.

L’envie de la protéger de ce monde d’apparences était aussi instinctive que l’envie de l’aider dans son magasin ce jour-là.

Si Gordon l’avait connue, s’il avait pris le temps d’avoir une seule conversation avec elle ou d’aller voir sa boutique, il aurait compris que lui léguer la moitié de S&W Aviation était, comme l’avait déclaré Cordelia, l’idée la plus stupide du monde. Pas parce qu’elle ne pouvait pas gérer la pression, mais parce qu’elle deviendrait folle si elle devait abandonner ses plantes, ses fleurs et ses clients amicaux pour aller à des réunions dans des salles de conférences avec des célébrités exigeantes.

Alec doutait rarement de lui-même. Il prenait des décisions avec assurance, puis il s’en tenait à ce qu’il avait décidé. Cependant, quelque chose l’avait submergé dans son bureau, quand il avait rechigné à présenter son offre de rachat à Cordelia. Quelque chose qu’il ne voulait pas regarder de trop près.

Cependant maintenant qu’il avait vu Cordelia dans son environnement naturel, il savait qu’il devait le faire. Il devait la libérer.

— La dernière cliente satisfaite s’en va.

À dix-sept heures quarante-cinq, elle ferma les doubles portes qui menaient au centre de jardinage depuis le parking et elle les verrouilla. Son visage était sérieux lorsqu’elle se tourna vers lui.

— Je ne sais pas comment vous remercier pour votre aide aujourd’hui. D’habitude, il y a quelqu’un avec moi l’après-midi, mais Brian avait un examen à l’université. Honnêtement, j’ignore comment j’aurais pu m’en sortir sans vous. En particulier parce que je ne pense pas avoir déplacé autant de plantes en un seul après-midi. Il faudra que vous me révéliez votre secret avant de partir, même si je ne suis pas sûre de pouvoir charmer les clients aussi efficacement que vous.

Tous les mots qui sortaient de ses lèvres, tous les gestes, tous les regards étaient sincères. C’était une chose de plus à laquelle Alec n’était pas habitué. Les femmes avec qui il avait affaire essayaient de le séduire, de l’attirer, de le faire mordre à l’hameçon. Si elles le remerciaient, c’était parce qu’elles pensaient qu’elles avaient mérité le cadeau qu’il leur avait donné.

— Je me suis bien amusé aujourd’hui.

Il fut surpris de réaliser que les choses n’étaient pas plus compliquées que cela.

— Je suis sûre que vous aviez un million de choses plus importantes à faire cet après-midi. Ou même ce soir. Je ne vous ai pas empêché de faire quoi que ce soit, pas vrai ?

Il avait prévu de passer la soirée à l’opéra avec une blonde tout en jambe qu’il avait rencontrée grâce à l’un de ses clients. Mais il avait déjà passé une commande à Tiffany’s pour qu’un bracelet lui soit envoyé avec ses excuses.

— Non, je suis tout à vous.

Les joues de Cordelia rougirent comme elles l’avaient fait plus tôt, quand il avait entendu sa cliente lui parler de ce qu’il pouvait faire avec ses mains. Et tout comme à ce moment-là, il s’était demandé ce qu’il faudrait faire pour que le reste de sa peau devienne aussi rose et chaud. Un contact ? Un baiser ? Autre chose ?

— Super, annonça-t-elle.

Mais sa voix semblait un peu étrange. Presque comme si elle pensait aux mêmes choses coquines.

— Êtes-vous sûr de vouloir parler affaires ce soir ?

Lorsqu’il hocha la tête, elle demanda :

— Est-ce que je peux au moins vous offrir le repas d’abord ? Je suis la pire cuisinière du monde, mais j’ai beaucoup de choses qui poussent dans mon jardin pour faire une salade.

Les femmes lui offraient rarement de cuisiner pour lui. Elles préféraient de loin être vues dans le nouveau restaurant le plus en vogue. Mais qu’il leur propose de cuisiner pour elles était encore plus rare. Ses prouesses en cuisine étaient un tour qu’il sortait rarement de son chapeau. Il ne le faisait généralement que pour sa famille.

— Je vais m’occuper du dîner.

Elle haussa les sourcils.

— Vous proposez de cuisiner pour moi ? Après vous être occupé de mon magasin tout l’après-midi en aidant les clients ?

— S’il y a une chose que j’ai apprise de Gordon dès le début, c’est de ne jamais négocier avec l’estomac vide.

Il vit de nouveau cette étincelle dans les yeux de Cordelia, qui indiquait qu’elle voulait en savoir plus sur son père biologique, avant qu’elle ne se referme sur elle-même.

— D’accord, si ça ne vous dérange pas de cuisiner dans la plus petite cuisine du monde, nous pouvons aller dans mon cottage ?

Après un après-midi à avoir travaillé sur place, il connaissait la plus grande partie de son terrain. La seule qu’il n’avait pas encore explorée, c’était le coin du fond, où se trouvaient son cottage et son jardin privé. Sa maison avait un étage, une porte bleu vif et des pots de fleurs de chaque côté des fenêtres.

— Elle sort tout droit des contes de fées illustrés que je lis à mes nièces.

Son cottage était semblable à ceux de la campagne anglaise et il semblait parfaitement à sa place. Bon sang, il s’attendait à ce que deux lapins poilus bondissent devant eux à tout moment. Son appartement-terrasse contemporain était tout le contraire de cette habitation. Tout comme Alec était tout le contraire d’elle, se rappela-t-il.

La jardinière et l’homme d’affaires : ils ne pourraient pas être plus différents. Il décida que cela expliquait l’attirance qu’il ressentait pour elle. Quel homme ne rêvait pas de goûter quelque chose de nouveau, de différent ? En particulier quand Cordelia était si jolie et qu’elle sentait la lavande.

— Combien de nièces avez-vous ? demanda-t-elle.

— Aucun de mes frères et sœurs n’a d’enfants pour le moment, clarifia-t-il tandis qu’elle ouvrait le portail et qu’ils traversaient le potager qui prenait presque tout l’espace du terrain situé devant sa maison. Mais j’ai des tas de cousins qui ont des enfants. Summer a dix ans. Les jumeaux, Jackie et Smith Junior, ont trois ans. Emma aussi. Julia et Logan commencent tout juste à marcher. Aaron n’a pas encore un an. Et un tas d’autres bébés vont bientôt naître, en commençant par celui de Coquine.

— Coquine ?

Il avait déjà sorti deux grosses carottes et il cherchait quelques pommes de terre lorsqu’il dit :

— C’est le surnom de Lori. Elle est danseuse professionnelle à San Francisco. Elle est mariée à un agriculteur biologique qui fournit des produits agricoles, du fromage et du lait aux familles locales. Grayson vous plairait. Et il aimerait vraiment ce que vous avez créé ici.

— Votre famille a l’air très grande.

Il marqua une pause dans sa cueillette de légumes pour l’observer. Il avait supposé qu’elle savait tout de lui comme les autres femmes. Non seulement sa fortune, mais le fait qu’il y avait parmi ses frères et sœurs un professeur universitaire brillant, une experte en informatique et un peintre, que son père était l’un des hommes les plus célèbres que le monde de l’art ait jamais connus, et qu’il y avait parmi ses cousins une star de cinéma, un joueur de baseball professionnel, un coureur automobile et plus encore.

Il aurait dû savoir qu’en ce qui concernait Cordelia, ses suppositions se révéleraient toutes fausses les unes après les autres.

— Il y a des Sullivan dans le monde entier, lui expliqua-t-il.

— Êtes-vous proche d’eux ?

— De la plupart, oui. Nous sommes très unis.

Elle lui prit les carottes et les pommes de terre pour qu’il passe aux oignons et aux betteraves.

— Vous décrivez ma vie idéale, avoua-t-elle d’un ton légèrement pensif. Je veux dire, mes parents sont merveilleux, mais ils sont tous les deux des enfants uniques, alors je n’ai jamais eu de cousins ou de famille élargie. Il n’y a toujours eu que nous trois.

— Mais vous étiez heureuse, pas vrai ?

Il avait besoin de confirmer que son ami, son partenaire d’affaires, n’avait pas tout foutu en l’air deux fois plus en confiant son enfant à un couple qui ne lui aurait pas donné tout ce qu’elle méritait.

— Oui. Très heureuse.

Comme si elle pouvait lire dans ses pensées, elle ajouta :

— Et je préfère avoir grandi ici que là où votre partenaire vivait.

Il remarqua qu’elle ne prononçait jamais le nom de Gordon. Mais quelque chose lui disait qu’elle cherchait encore des détails, peu importe à quel point elle tentait de le nier.

— Gordon avait une maison à Scarsdale, un loft à Tribeca et une maison de vacances près de la plage, en Floride. Avant, je pensais que c’était étrange qu’il parvienne à créer un potager dans chaque endroit, même au cœur de New York. Mais à présent, je vois que ça devait être dans ses gênes.

Tout comme dans les vôtres.

— Les fraises sont super mûres maintenant.

Elle ne le regarda pas en parlant.

— Je vais emporter ces légumes à l’intérieur et aller chercher un saladier pour les fruits.

Il comprenait qu’elle ne veuille pas parler des parents décevants. Mais s’il y avait des similitudes entre Cordelia et Gordon, il pensait encore qu’elle aimerait le savoir. Ne serait-ce que pour apaiser les questions qu’elle se posait sûrement.

Alec savait d’expérience comme ces questions pouvaient vous hanter. Si sa mère avait été présente à ce moment-là, il lui aurait demandé sans détour comment elle avait pu le faire. Comment elle avait pu les abandonner, ses frères et sœurs, son père et lui sans même leur dire au revoir. Mais tout comme le père de Cordelia n’était pas là pour qu’elle lui pose la question, la mère d’Alec ne l’était plus non plus. Ils n’avaient que des indices, des pistes provenant de ce que d’autres personnes leur racontaient.

C’était sacrément frustrant.

Au cours des minutes suivantes, ils cueillirent des fruits en silence. Quand les saladiers furent remplis de fraises, de prunes et de pommes, ils entrèrent.

Alec s’arrêta dès qu’il passa la porte.

— L’intérieur est exactement comme l’extérieur.

— J’ai un petit faible pour les fleurs.

C’était l’euphémisme du siècle. Il y avait des fleurs partout. Sur tous les rebords de fenêtres, des plantes en pot dans les coins, des vases de fleurs coupées sur toutes les tables.

— Gordon aurait adoré votre maison, votre jardin. Il aurait été plus à l’aise ici que dans n’importe laquelle de ses maisons.

Alec s’y sentait à l’aise aussi. Il pouvait facilement imaginer ses frères et sœurs et ses amis rassemblés autour de la vieille table en pin de la cuisine pour faire une partie de cartes endiablée. Il pouvait s’imaginer avec eux aussi pour une fois, au lieu de se retirer pour s’occuper de ses obligations professionnelles.

Tout comme elle avait ignoré ses commentaires sur son père biologique à l’extérieur, elle reprit :

— Dites-moi ce qu’il vous faut pour préparer le dîner et je vous le sors. Je suppose qu’il vous faudra un couteau aiguisé et une planche à découper. C’est tout ce que je sais sur la cuisine.

— Il me faudra aussi une poêle, deux saladiers, de l’huile d’olive, du sel, du poivre et les herbes que vous avez.

— Les herbes, c’est la partie facile, déclara-t-elle avant de disparaître pour fouiller dans les tiroirs de sa cuisine.

Il y avait quelque chose de curieusement attirant chez une femme qui avait la main verte, mais qui était absolument inutile dans la cuisine. Cependant, elle était contraire à toutes ses attentes.

De quelle autre manière allait-elle le surprendre ? S’il l’embrassait, serait-elle aussi douce qu’elle en avait l’air, ou serait-elle chaude et pleine d’un désir désespéré ?

Il dut s’efforcer plus que jamais pour écarter ces pensées. Elle l’avait attiré depuis le début, mais Alec savait qu’il valait mieux ne pas laisser une attirance inattendue influencer son jugement. Les gens qui vivaient dans des cottages de contes de fées comme celui-ci, qui s’entouraient de fleurs de toutes les couleurs, voudraient certainement le reste du conte de fées aussi. Elle souhaitait sûrement un mari aimant. Elle désirait sûrement des enfants qui poursuivaient des papillons et qui creusaient dans la terre à l’extérieur. Elle voudrait sûrement tout ce qu’Alec ne voulait pas. Il était heureux dans sa vie au rythme effréné. Il était ravi de faire ce qu’il voulait, quand il le souhaitait, sans personne pour le retenir. Il était hors de question qu’il mette son bonheur en péril en tombant dans une relation obsessionnelle comme son père l’avait fait avec sa mère.

Peu après, Alec eut tout ce dont il avait besoin pour commencer à préparer leur repas. Il était en train de hacher les oignons quand Cordelia tendit le bras pour allumer la vieille radio sur le rebord de la fenêtre de la cuisine. Elle commença immédiatement à se déhancher et à fredonner en rythme sur la musique.

Le couteau s’immobilisa dans la main d’Alec tandis qu’il la fixait du regard, émerveillé non seulement par sa beauté naturelle, mais aussi par la sensualité contre laquelle il était de moins en moins immunisé.

Elle rougit quand elle remarqua qu’il l’observait.

— Est-ce que je chantais trop fort ?

Avant qu’il ne réponde, elle ajouta :

— Je ne peux pas m’en empêcher. James Taylor est l’un de mes musiciens préférés.

Alec eut l’impression que ses bras bougeaient dans du ciment lorsqu’il tendit le bras pour éteindre la radio. Son cœur ne battait plus très bien non plus.

— Alec ? Est-ce que ça va ?

De toute évidence, Cordelia était surprise par son comportement.

Pourtant il ne pouvait pas parler, il ne pouvait pas lui dire qu’il avait enfin réalisé quelle chanson elle écoutait. Something in the way she moves. La chanson que son père chantait à sa mère. Quand sa mère le taquinait parce qu’il chantait faux, Alec savait que tout allait bien pour le moment. Quand elle ne semblait même pas l’entendre chanter, c’était une mauvaise journée.

— Je ne suis juste pas d’humeur à écouter de la musique pour l’instant.

— J’aurais dû vous poser la question.

— C’est votre cuisine. Vous n’aviez pas besoin de poser la question.

Mais il ne voulait pas parler à ce moment-là, il ne voulait pas finir par en dire plus qu’il ne le devrait sur l’aversion qu’il avait envers la musique de James Taylor.

— Si vous voulez prendre une douche, c’est le bon moment.

— Vous êtes sûr ? Parce que je serais heureuse d’aider autant que possible.

— Allez-y.

Trop tard, il essaya d’adoucir ses mots durs avec un petit sourire.

— Je vous promets de ne pas mettre votre cuisine sens dessus dessous.

— Ce n’est pas ce qui m’inquiète.

Son regard sembla ajouter : Je m’inquiète pour vous. Mais heureusement, au lieu de le dire à voix haute, elle se contenta d’ajouter :

— Ça ne prendra pas longtemps.

Puis, elle se dirigea vers la salle de bains.

La poitrine d’Alec se serra et il se concentra à nouveau sur l’oignon se trouvant sur la planche à découper et il s’efforça de bloquer toutes les pensées et tous les souvenirs de sa mère. Cependant quand la mélodie de cette satanée chanson continua de se répéter dans sa tête, il ralluma la radio, trouva une station de heavy metal et monta suffisamment le volume pour ne pas pouvoir penser à tout cela.

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