Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)

Chapitre Vingt-Cinq

 

Si quelqu’un avait dit à Cordelia qu’elle serait sur un petit nuage et dévastée par un chagrin d’amour en même temps, elle n’aurait jamais cru que cela était possible. Mais même après un week-end entier après son après-midi et sa soirée avec Alec à Tanglewood puis dans le Bed and Breakfast, elle ressentait encore la douce béatitude, la joie pure et le plaisir grisant. Elle se surprenait au milieu des fleurs à rêver des baisers d’Alec et de ses mains sur sa peau. Debout sous le soleil, elle avait la chair de poule en repensant à ces souvenirs sensuels.

Cependant, leur dernière nuit l’un dans les bras de l’autre avait été tellement plus que sexuelle. Pendant quelques heures précieuses dans l’obscurité, elle avait eu l’impression qu’Alec avait baissé sa garde et qu’il l’avait laissée entrer dans son cœur.

Oui, son contact et ses baisers lui manquaient. Mais plus que tout, ce qui lui manquait, c’était d’être près de lui.

C’est pourquoi elle avait du chagrin.

Elle savait qu’elle s’était rapprochée de lui plus que quiconque. Et elle se sentait chanceuse d’avoir franchi un si grand nombre de ses murailles. Si seulement cela pouvait lui sembler suffisant…

Se surprenant en plein rêve éveillé de nouveau, elle s’ordonna silencieusement d’en sortir. La fête d’anniversaire de William Sullivan avait lieu ce soir-là et elle devait faire appel à toute sa concentration. Rêvasser à propos d’Alec Sullivan ne faisait pas du tout partie de sa fiche de poste.

Suzanne avait invité William à dormir chez elle et Roman pour le week-end. Ils lui avaient dit qu’ils voulaient organiser un petit dîner de famille en son honneur. Cordelia était certaine que William était heureux que ses enfants veuillent célébrer son anniversaire avec lui. Elle avait hâte de voir à quel point il serait ravi en voyant la grande fête surprise.

Cordelia avait pensé qu’elle avait compris Suzanne quand celle-ci lui avait dit que la famille Sullivan était énorme. Mais elle n’aurait vraiment pas pu imaginer une chose pareille : des cent cinquante invités, plus de la moitié étaient des Sullivan qui venaient du monde entier pour faire la fête avec William et ses enfants.

Beaux. Accomplis. Gentils. C’étaient les trois mots qui lui venaient en tête quand elle pensait aux membres de la famille qu’elle avait déjà rencontrés. Cordelia avait la tête qui tournait en essayant de se rappeler quel Sullivan était pompier, prenait des photographies, pilotait des voitures de course, construisait des voiliers et rénovait des maisons historiques.

Elle connaissait déjà Smith Sullivan, la star de cinéma, et Ryan Sullivan, le joueur de baseball professionnel. Une autre star du cinéma, Tatiana Landon, était fiancée au milliardaire Ian Sullivan. Marcus Sullivan possédait le domaine viticole Sullivan à Napa et il était marié à Nicola, la star de la pop dont Cordelia écoutait les chansons depuis des années. Ford Vincent était une autre star du rock qui serait présente à la fête, marié à une belle et très amusante cousine d’Alec du nom de Mia. Ils vivaient à Seattle. Puis, il y avait les autres cousines d’Alec, Sophie et Lori Sullivan, des jumelles de San Francisco, qui s’étaient toutes les deux trouvé de très beaux maris. Lori semblait sur le point d’avoir son premier enfant d’une minute à l’autre et Sophie avait des jumeaux.

Mais elle s’amusait le plus avec les enfants des Sullivan, qui avaient tous entre un et dix ans. Ils avaient couru dans son jardin pendant des heures et chaque fois que l’un de leurs parents commençait à s’excuser et à essayer de les calmer, elle s’assurait qu’ils sachent qu’elle adorait les enfants et qu’elle n’était pas dérangée par un peu de désordre.

À ce moment-là, la plupart des enfants étaient concentrés sur le nouveau parterre du jardin qu’elle avait suggéré de créer : ils creusaient avec des pelles, plantaient des graines, arrosaient la terre jusqu’à ce qu’elle se transforme en boue épaisse, puis ils jouaient joyeusement avec. Elle était ravie de ne pas être la seule à être couverte de taches de boue. Ils devront tous être rincés au tuyau d’arrosage avant la fête, pensa-t-elle avec humour.

— Ils sont bien dignes de leurs parents.

L’apparition soudaine d’Alec à ses côtés provoqua un accès de joie instantané dans ses veines.

— Oh, salut !

Sa voix était un peu trop enjouée, mais elle faisait de son mieux. Avec un peu de chance, quelques mois ou quelques années plus tard, elle pourrait agir normalement en sa présence. Comme si elle n’était pas follement amoureuse même si ce n’était pas réciproque.

— J’allais justement aller te voir en cuisine pour te demander si tu avais besoin d’aide.

— Tante Mary a pris le relais quelques minutes, lui annonça-t-il. Elle m’a envoyé pour te demander si tu avais besoin d’aide.

— Mary est fantastique, commenta Cordelia. Mais je ne peux même pas imaginer ce que ça a dû être que d’élever huit enfants. Sans parler des accouchements.

Un rire surpris s’échappa de la gorge d’Alec.

— Les gens ne sont généralement pas assez courageux pour parler de cette partie.

— Je crois qu’ils ne sont plutôt « pas assez grossiers ».

Elle adorait qu’ils se taquinent ainsi, avec des plaisanteries simples et amicales. Ils ne s’étaient pas évités cette semaine-là, mais cela ne signifiait pas que Cordelia n’avait pas du mal à s’adapter à leur nouvelle dynamique.

Être amis signifiait qu’elle ne pouvait pas poser sa main sur son bras ou sur la sienne. Cela signifiait qu’elle pouvait le serrer dans ses bras. Mais tout autre chose dépassait les limites. En particulier les baisers torrides alors qu’ils étaient nus. Sentant ses joues rougir, elle espéra qu’il pense que c’était au soleil qu’elle réagissait et non pas à lui.

— Qu’est-ce que je peux faire ?

— Tout est sous contrôle, même si je devrais sûrement arrêter cette bataille de boue avant qu’elle ne s’envenime.

Un des enfants était en train d’immobiliser un autre plus petit pour étaler de la boue sur sa tête pendant qu’un autre bambin faisait des tours sur lui-même, lançant des boules de boue à toutes les personnes qui ne s’écartaient pas de son chemin à temps.

— Tu plaisantes ?

Alec la regarda comme s’il trouvait sa suggestion folle.

— Les enfants de la famille Sullivan sont élevés selon ce principe. Si tu ne peux pas te défendre dans un terrain de boue, tu mérites de tomber.

Pendant qu’il prenait plaisir à voir les enfants jouer, elle se permit de l’observer. De bien le regarder comme elle avait uniquement pu le faire dans le Bed and Breakfast, quand elle s’était réveillée quelques minutes avant lui. C’était vraiment un homme terriblement beau. Mais ce n’était pas que ses traits parfaits qui avaient gagné son cœur, c’était sa douceur, sa gentillesse et sa générosité.

— Ta famille est super, dit-elle.

Son cœur semblait encore plus doux et mou que d’habitude.

— Je sais.

Il regarda en direction de la mère et du père de Cordelia, qui participaient en posant des vases de fleurs sur chaque table.

— Je suis content que tes parents soient là aujourd’hui. J’aime savoir qu’ils sont toujours là pour toi. Même si je croyais avoir été clair en disant que je voulais qu’ils soient là en tant qu’invités et non pas en tant que personnels bénévoles.

— Crois-moi, ils préfèrent aider que traîner avec un verre à la main.

— Tout comme toi.

Son regard était chaleureux quand il se tourna vers elle.

Il tendit la main pour écarter une mèche de cheveux du visage de Cordelia et les genoux de celle-ci faiblirent comme ils le faisaient toujours, et comme ils le feraient certainement à jamais.

— Suz m’a envoyé un message. Ils sont en route et devraient arriver bientôt.

— J’ai hâte que ton père voie tout ce que vous avez fait pour son anniversaire, toutes les personnes que vous avez rassemblées pour faire la fête et, en plus de ça, le fantastique dîner que tu as préparé. Il va être tellement touché.

Malheureusement, il n’en fallut pas plus que parler des émotions de son père pour que le visage d’Alec se referme.

— Si tu es sûre que tout va bien de ton côté, je ferais mieux de retourner en cuisine.

— Je vais vérifier une dernière fois que tout est en place, je vais renvoyer les enfants avec leurs parents pour qu’ils se lavent et je vais aller me doucher moi-même.

Elle baissa les yeux vers ses vêtements.

— Je te jure que je ne me roulais pas dans la boue avec les enfants, mais on dirait que je l’ai fait.

— Tu avais envie de jouer avec eux, pas vrai ?

— Qui n’en aurait pas envie ?

Il ne discuta pas et une image d’Alec quand il avait trois ou quatre ans apparut soudain dans l’esprit de Cordelia. Avant que le poids du monde ne tombe sur ses épaules. Avant qu’il ne perde les deux personnes les plus importantes au monde pour lui : une à cause du suicide et l’autre à cause du chagrin. Il avait sûrement été aussi maladroit, vilain et heureux que Smith Junior, qui était en train d’étaler de la boue sur les joues de sa sœur. Jackie, en revanche, affichait un grand sourire comme s’il s’agissait d’un traitement de spa de première catégorie.

Alec et Cordelia avaient tous les deux des choses à faire, mais aucun d’eux ne bougea pendant plusieurs longs moments. Finalement, Cordelia s’obligea à s’éloigner en disant :

— On se voit dans la grange plus tard.

* * *

Cordelia ignorait qu’Alec avait été sur le point de lui prendre la main et de sauter dans la boue avec les enfants. Trois semaines auparavant, il ne l’aurait même pas envisagé. Cependant, avant que Cordelia n’entre dans sa vie, il aurait été peu probable qu’il passe autant de temps à travailler sur le menu de la fête d’anniversaire de son père pour le perfectionner.

Ou même d’y assister.

Maintenant qu’il avait donné plus de responsabilités à ses cadres, il avait pu réduire ses heures de travail à S&W Aviation cette semaine-là et il avait pu passer la plus grande partie de son temps dans la cuisine. Les employés de la coopérative d’agriculteurs locale connaissaient désormais son nom, mais ils comprenaient aussi précisément qu’il avait un haut niveau d’exigences en ce qui concernait les produits qu’il achetait pour mettre ses recettes à l’essai.

Cependant, les ingrédients qu’il pouvait obtenir près de son appartement en ville étaient de bien moindre qualité par rapport à ceux que Cordelia faisait pousser. Ses fruits et ses légumes étaient extraordinaires. Pas étonnant qu’il y avait toujours beaucoup de monde dans son centre de jardinage. Elle ne vendait que le meilleur. Tout comme son père biologique, même s’il vendait des voyages en avion et non pas des légumes.

Néanmoins, Alec se surprit à souhaiter que Gordon soit là pour voir Cordelia briller dans son élément. Son ami aurait été tellement fier.

La fierté. C’était un mot auquel Alec avait réfléchi toute la semaine. En particulier après la visite de Cordelia à son père à Summer Lake, quand elle était revenue en disant qu’elle pensait qu’ils étaient similaires.

Il n’avait pas voulu l’entendre, même si en réalité, c’était en partie la raison pour laquelle il ne s’était jamais permis de tomber amoureux. Car il ne pouvait décevoir une femme comme son père avait déçu sa mère.

Heureusement, le simple fait qu’une relation amoureuse ne puisse pas fonctionner ne signifiait pas qu’une relation professionnelle était hors de question. Il avait énormément pensé à la suggestion de restaurant de Cordelia. Quel que soit l’angle sous lequel il la regardait, l’idée semblait bonne. En particulier la partie où il pouvait voir Cordelia et travailler avec elle tous les jours.

— William entre sur le parking !

La tante Mary d’Alec dénoua le tablier qu’elle avait enfilé pour protéger sa robe.

— Les entrées sont prêtes à être retirées par les serveurs, Alec. Nous devrions être tranquilles pendant au moins une demi-heure.

Elle tendit la main.

— Viens, allons saluer ton père ensemble.

Mary Sullivan était une des femmes les plus sages et gentilles qu’Alec connaisse. Elle avait un jour été une top-modèle de renommée mondiale et elle avait épousé l’amour de sa vie, Jack Sullivan, puis elle avait élevé leurs huit enfants seule quand il était mort d’un anévrisme à l’âge de quarante-deux ans. Alec ne l’avait jamais entendue se plaindre, mais parfois, il voyait des lueurs de tristesse dans ses yeux quand il semblait évident qu’elle aimerait pouvoir partager quelque chose avec Jack.

Alec supposa qu’elle avait vu la même chose chez lui au fil des ans, quand il avait souhaité que sa mère fasse encore partie de sa vie, de ses réussites et de ses difficultés. C’était peut-être pour cette raison qu’il se sentait plus proche de Mary que de ses oncles Max et Ethan : Alec et Mary étaient égaux dans leur chagrin. Et il était ravi de sentir la chaleur constante de sa main dans la sienne quand ils sortirent de la cuisine pour entrer dans la zone de réception.

Ses frères, Suzanne et Cordelia avaient fait du bon travail avec la décoration. La grange était à la fois festive et masculine, avec les couleurs bleues et vertes préférées de son père mélangées aux compositions florales et aux lanternes en papier électroniques colorées qui étaient accrochées au plafond. Marcus Sullivan avait offert plusieurs caisses de vin et de mousseux et Jake McCann en avait fait de même avec ses bières artisanales populaires. La cousine Cassie d’Alec avait pris soin d’amener le gâteau d’anniversaire depuis sa boulangerie dans le Maine. Son talent pour la préparation de gâteaux était tel qu’Alec insistait depuis des années pour qu’elle le laisse investir dans une chaîne de produits de la marque Cassie Sullivan. Avec un peu de chance, quand tout le monde aurait goûté le gâteau ce soir-là, les autres membres de sa famille se joindraient à lui pour la pousser à faire croître son entreprise.

Un menu écrit à la main était posé dans chaque assiette. Cordelia avait insisté pour écrire chaque menu elle-même et même s’il avait essayé de la sortir de cette tâche gargantuesque, elle avait eu raison. C’étaient les touches additionnelles des menus écrits à la main et la grande aire de jeu clôturée au fond de la grange qui faisaient toute la différence.

Mary accompagna Alec jusqu’à ce qu’ils soient avec Harry, Drake et Rosa.

— Trente secondes, annonça Drake lorsque Suzanne lui envoya un message pour lui dire qu’ils étaient sur le chemin en gravier.

Le cœur d’Alec battait plus vite qu’il ne l’aurait dû. Après tout, il attendait juste que son père se présente à la fête. Dissimulant une grande inspiration, il s’efforça de desserrer les dents. En particulier parce qu’il était l’aîné et que tout le monde s’attendait à ce qu’il prenne la direction des événements.

La porte s’ouvrit et William entra dans la grange.

— Surprise ! crièrent cent cinquante voix qui résonnèrent sur les chevrons en bois.

William était clairement ébahi tandis qu’il découvrait le vaste espace.

— Vous m’avez organisé une fête surprise ?

Il le dit d’une manière qui donnait l’impression qu’il ne pensait pas mériter une si grande fête en son honneur.

Alec savait qu’il était temps d’intervenir.

— Joyeux anniversaire, Papa, lui souhaita-t-il en avançant vers son père. Nous avons supposé que pour tes quatre-vingt-cinq ans, il fallait marquer le coup, alors…

— Quatre-vingt-cinq ! s’exclama son père.

Tout le monde rit.

— Soixante-quinze, c’est un grand moment aussi, déclara Alec en souriant. Et c’est l’excuse parfaite pour une autre réunion de famille.

Sur ce, il tendit une bière Adirondacks Brewery glacée à son père, sa préférée, et il laissa les autres lui souhaiter un joyeux anniversaire.

Tandis qu’il retournait dans la cuisine, Harry l’arrêta.

— Bien joué.

Alec haussa les épaules, sachant que son frère n’avait pas attendu grand-chose de sa part.

— Papa avait l’air heureux de voir tout le monde, alors c’est déjà une réussite.

Alec prit une bière d’un des serveurs qui passait près d’eux, puis il franchit la porte battante menant à la cuisine.

Cordelia avait insisté pour donner une place à Alec à la table de son père, avec ses frères, sa sœur et leurs moitiés. Mais il n’avait pas l’intention de l’occuper. Il avait besoin d’être en cuisine toute la soirée.

Les serveurs étaient en train de circuler avec des plateaux de topinambours rôtis, de l’aïoli fumé au paprika, des rouleaux d’été au radis blanc et des radis au vinaigre. La cousine d’Alec, Mia, était déjà venue pour s’extasier sur les entrées. Il en était reconnaissant, même en sachant qu’elle avait tendance à avoir des réactions excessives. Il s’était longtemps demandé si elle trouverait un homme qui pourrait suivre son rythme, toutefois dès qu’il avait rencontré son mari, Ford Vincent, il avait su qu’ils allaient parfaitement bien ensemble. La rock star avait été ravie d’arrêter les tournées pour s’installer à Seattle et Mia n’avait jamais semblé aussi heureuse.

Alec remplit les assiettes de salade de rutabaga rôti avec des pistaches et des oignons roussis tout en repensant aux nombreux mariages et anniversaires des membres de sa famille auxquels il avait assisté au cours des dernières années. Un par un, ses cousins et ses frères et sœurs trouvaient le grand bonheur. Même Lori, sa cousine de San Francisco, que tout le monde avait imaginé rester sans attache et libre pour toujours, attendait un bébé. Alec ne s’était toujours pas remis du fait qu’elle vivait dans une ferme avec son mari, Grayson, sans parler des poules, des cochons et des chèvres. Quand Alec leur avait rendu visite plus tôt cette année-là, à la fin d’un voyage d’affaires, il avait été surpris de voir à quel point il aimait cet endroit au cœur de la nature sauvage de Pescadero. Alec avait toujours supposé que les appartements-terrasses étaient plus en accord avec son style.

Cependant, il n’avait jamais autant eu l’impression d’être chez lui que dans le cottage et le jardin de Cordelia.

Comme par magie, elle entra par la porte, souriante… avec le père d’Alec sur les talons.

— J’ai dit à la star du jour que tu devais être ici.

— Fiston, tu t’es vraiment plié en quatre ce soir.

Son père semblait légèrement étranglé par l’émotion, ce qui alerta immédiatement Alec.

— Je ne savais pas que vous alliez m’organiser une telle fête. Je n’en avais pas la moindre idée. Et Cordelia m’a dit que tu cuisinais toi-même un dîner fait de produits de son jardin.

À ce moment-là, Cordelia fut embarquée par un des serveurs, qui avait besoin de son aide dans la zone principale. Les deux hommes se retrouvèrent seuls.

— Ce n’est pas grand-chose, déclara Alec.

— Organiser un repas pour une douzaine de personnes est déjà difficile, rétorqua son père tout en avançant vers le grand plan de travail en acier inoxydable. Nourrir plus de cent personnes est incroyable.

— Cordelia a de bons produits. Et beaucoup de personnes ont aidé.

Même Alec se rendait compte que ses réponses étaient sèches et pleines de réticence.

— Mais oui, j’ai fait le menu.

— Même quand tu étais tout petit, tu étais un sacré cuisinier.

Son père prit une des capucines comestibles et la fit tourner entre ses doigts tout en parlant, comme s’il avait de la nervosité à diffuser.

— Je me souviens de la première fois où ta mère et moi t’avons trouvé debout devant la cuisinière, en train de préparer des œufs brouillés. Tu ne devais pas avoir plus de quatre ans. J’ai couru pour t’éloigner de la cuisinière, mais elle m’a dit que tu savais ce que tu faisais. Elle m’a montré de quoi tu étais capable, même si tu avais l’air si petit. Il n’a pas fallu longtemps pour que tu passes à autre chose que des œufs brouillés. Mon incroyable petit garçon qui connaissait tous les recoins de la cuisine. Et plus tard…

Quand la fleur tomba de la main de William, Alec réalisa soudain que la peau de son père semblait un peu étrange. Grise et presque brillante.

— Plus tard, tout ce que je voulais, c’était remercier le ciel que tu saches cuisiner, pour que tes frères et Suzanne n’aient pas faim.

— Pas ce soir, Papa.

La voix d’Alec était presque brusque.

— Tout le monde est là pour s’amuser, boire un peu trop et manger du gâteau d’anniversaire. Pas pour ressasser des drames familiaux.

— Quand ?

La voix de son père était tellement basse qu’Alec entendit à peine sa question.

— Si ce n’est pas ce soir, quand vas-tu accepter de t’asseoir avec moi pour arranger les choses ?

— Il n’y a rien à arranger.

Les mots d’Alec semblaient aussi creux qu’il en avait l’impression.

Le teint de William semblait encore plus étrange lorsqu’il rétorqua :

— Tu ne peux pas vraiment croire ça.

— Comment est-ce que tu saurais ce que je crois ?

La voix d’Alec retentit dans la cuisine.

— Tu es sorti de ma vie il y a tant d’années que je ne sais pas comment tu peux imaginer savoir la moindre chose à mon sujet, sur ma vie, sur la personne que je suis et sur ce que je veux.

— Tu as raison. Je ne sais rien de tout ça, Alec. Mais j’en ai envie.

Une guerre fit rage à l’intérieur d’Alec, dans sa tête et dans son cœur, dans le présent et le passé, à travers les bons et les mauvais souvenirs. La même guerre qu’il avait ressassée pendant presque trente ans. Assez longtemps pour qu’il sache que le seul moyen de lutter contre les démons était de faire comme s’ils n’étaient pas là.

— Va profiter de ta fête, Papa, conclut-il.

Puis, il se retourna et sortit par la porte arrière pour aller dans le jardin. Loin de son père. Loin de Cordelia. Loin de tout le monde.

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