Comme de l'amour dans l'air: La Famille Sullivan, New York, tome 5 (French Edition)
Chapitre Dix-Sept
— Merci de m’avoir amenée ici.
Cordelia baissa les yeux vers la longue étendue de sable devant eux.
— Je n’arrive pas à croire que nous sommes les seuls sur la plage.
— C’est parce que tout le monde à New York est coincé au bureau, expliqua-t-il en souriant.
Ils avaient tous les deux beaucoup de travail, mais elle n’arrivait pas à s’en inquiéter. Pas quand Alec venait de la faire s’envoler de toutes les manières possibles. D’abord avec son avion, puis avec son corps.
Elle glissa une main dans la sienne, adorant à quel point il était naturel d’être près de lui. Elle n’avait jamais imaginé tomber amoureuse d’un ami. Elle était plus avisée à présent.
— Je suis allée à Long Island auparavant, mais jamais à Fire Island. Maintenant que je suis là, je me rends compte que j’ai raté quelque chose. Tu vas devoir me ramener de force dans la limousine pour reprendre l’avion.
— Ton jardin te manquerait trop, même pour une nuit.
Elle rit, sachant pertinemment qu’il avait raison.
— C’est vrai, mais ça ne veut pas dire que je ne vais pas apprécier chaque seconde que nous passerons ici aujourd’hui.
Elle l’embrassa à ce moment-là, juste parce qu’elle en avait envie.
— Combien de fois est-ce que tu es venu ici auparavant ?
Il contempla la mer.
— Pas souvent ces dernières années. Mais quand j’étais petit, nous venions souvent ici.
Elle fut touchée qu’il l’amène dans un endroit qui avait un sens profond et une histoire pour lui.
— Toute ta famille ?
La main d’Alec se resserra autour de la sienne.
— Mon père…
Lorsqu’il marqua une pause, elle crut qu’il n’allait pas finir sa phrase.
— Il a gagné beaucoup d’argent avec les peintures de ma mère. Parfois, quand elle était de bonne humeur, elle décidait soudain qu’elle voulait voir l’océan et il louait un avion. Juste comme ça, nous venions ici pour jouer dans le sable.
Alec avait grandi avec des jets privés et la fortune de sa famille. Une semaine auparavant, elle aurait supposé que tout cet argent et ces privilèges l’auraient rendu intouchable. Mais à présent, elle savait que tout l’argent du monde n’aurait pas pu protéger Alec de sa douleur.
— Ma mère adorait l’eau.
Il avait cessé de marcher et il regardait au-delà des vagues qui s’écrasaient dans le sable, au-delà du bleu qui s’étirait à l’horizon. Presque comme s’il scrutait le passé.
— Elle adorait jouer dans les vagues, même si elles étaient froides et brutales. Mon père avait peur qu’elle se fasse du mal. Il lui demandait de revenir sur la berge. Il la suppliait de revenir. Mais elle ne l’écoutait pas. Elle se contentait de rire et de lui dire qu’elle était heureuse.
Alec déglutit difficilement.
— Enfin heureuse. Jusqu’à ce que nous montions dans l’avion et que nous retournions en ville, où elle se refermait sur elle-même.
Cordelia était contente qu’Alec lui raconte ses souvenirs de ses parents, même s’ils n’étaient pas faciles. D’après elle, il avait gardé tout cela enfoui trop longtemps.
— Elle n’aimait pas la ville ?
— Elle aimait l’océan autant que tu aimes ton jardin.
Sa voix grave était basse à présent, à peine audible par-dessus le bruit des vagues.
— Mon père avait dû savoir que la ville la tuait. Je ne sais pas pourquoi il n’a pas déménagé ici. Peut-être qu’elle ne serait pas morte s’il l’avait fait.
— Ou peut-être que ce n’était pas aussi évident, argumenta Cordelia.
D’après le peu de choses qu’Alec avait dit sur sa mère, Cordelia imaginait une femme compliquée avec plus de nuances et de contours qu’un peintre de premier ordre comme le père d’Alec puisse voir.
— Ses émotions n’étaient peut-être pas liées à un endroit.
— Ou à des gens.
L’amertume inonda les mots d’Alec et elle eut envie de l’apaiser.
— Elle était présente pour nous quand elle en avait envie, puis elle disparaissait le reste du temps. Même quand elle était dans la même pièce ou à la table du dîner, il fallait faire des efforts pour attirer son attention.
Le cœur de Cordelia se brisa pour Alec, pour l’homme qui avait survécu à une enfance sans savoir comment montrer à sa mère qu’il avait besoin d’elle. Pas étonnant qu’il était aussi déterminé à vivre sans l’amour d’une femme maintenant qu’il était adulte. Elle ne pouvait pas lui en vouloir de refuser de se retrouver dans une situation similaire avec une femme.
— Tu t’es occupé de tes frères et de ta sœur, pas vrai ? Quand elle était là sans être là.
— Quand ils s’approchaient trop d’une cuisinière chaude ou qu’ils manquaient de tomber dans les escaliers, quand ils avaient faim ou qu’ils étaient sales, raconta-t-il. Quelqu’un devait prendre soin d’eux. Quelqu’un d’autre qu’une femme de ménage ou une nourrice. Quelqu’un qui tenait vraiment à eux, qui n’était pas payé pour être là. Mon père était trop occupé à peindre, trop obsédé par elle pour intervenir.
Le visage d’Alec se transforma en une expression de dégoût différente de la tristesse qu’il affichait quand il parlait de sa mère.
— Bon sang, je ne sais pas s’il remarquait que nous étions là. Parce qu’il ne voyait rien d’autre qu’elle.
Alec n’avait pas seulement eu besoin de l’attention de sa mère, il avait eu besoin de celle de son père aussi. Et il n’avait eu ni l’une ni l’autre.
— Est-ce que tu en as déjà parlé avec ton père ?
Il lui lâcha la main, puis passa ses doigts dans ses cheveux.
— C’est censé être une après-midi amusante, pas une séance de thérapie.
Il avait beau avoir détourné le sujet, sa réponse était claire. Non, il n’avait jamais parlé de rien avec son père. Cordelia n’était pas surprise, étant donné qu’Alec avait été réticent à s’impliquer dans sa fête d’anniversaire.
Dans tous les cas, il avait raison de dire que la conférence de presse de la matinée avait été plus que suffisante pour une seule journée. Elle n’allait pas abandonner l’idée de l’aider à réparer sa relation avec son père, toutefois elle pouvait laisser ce sujet de côté pour la journée.
Elle ramassa une branche qui s’était échouée sur la plage et elle gribouilla avec dans le sable.
— Parle-moi de tes frères et sœurs. Hier, dans mon cottage, je me suis rendu compte que je ne sais pas grand-chose d’eux.
Du coin de l’œil, elle vit les épaules d’Alec se détendre.
— Harry a quinze mois de moins que moi. Comme il l’a dit à tes parents, il enseigne l’histoire médiévale à Columbia. Il a toujours aimé lire et il est ravi de rester assis seul dans une pièce remplie de livres pour apprendre. C’est un sacré professeur aussi. Ses étudiants l’adorent et j’ai assisté à assez de conférences pour comprendre pourquoi. Il ne te dit pas juste ce qu’il s’est produit dans le passé, il donne vie aux événements.
Elle détourna le regard de ses dessins dans le sable.
— Comment ça ?
— Il joute depuis qu’il est adolescent, avec un cheval, une armure et tout.
Harry semblait tellement doux, mais curieusement, cela lui allait bien. Et cela expliquait pourquoi il était étonnamment imposant et musclé pour un professeur.
— Est-ce que tu sais jouter ? demanda-t-elle.
— Je n’ai pas pu résister à l’occasion de me battre contre mon petit frère. Un jour, j’espère le vaincre, mais ce n’est pas encore arrivé. Harry est un adversaire féroce, annonça-t-il avec fierté.
— On reconnaît nos adversaires, confirma-t-elle en souriant. Et Suzanne ?
— Dire qu’elle est brillante est un euphémisme. Je te jure, elle comprend des choses sur les ordinateurs, les réseaux et les systèmes électroniques qui n’ont pas encore été inventés.
— C’est ce qu’elle fait ? Elle invente des choses ?
— Sa spécialité, c’est la sécurité, mais si elle voit quelque chose d’autre qui doit être fait, elle se concentre dessus.
— Et son petit ami, Roman ? Il a l’air vraiment gentil.
— Il a travaillé pour moi il y a quelques années et nous sommes devenus amis. Quand elle a eu des ennuis l’année dernière, nous avions besoin que quelqu’un veille sur elle pour s’assurer que personne ne lui fasse de mal. Roman est le premier type qui m’est venu à l’esprit.
Alec sembla serrer la mâchoire quand il ajouta :
— Je n’aurais jamais cru qu’il tenterait sa chance avec elle, cela dit. Sinon…
Dissimulant son sourire en voyant à quel point il était un grand frère protecteur et adorable, Cordelia déclara :
— Je sais que ce n’était pas ce que tu avais imaginé, mais ils ont l’air heureux ensemble.
Il laissa échapper un soupir avant de hocher la tête.
— C’est le cas. Il la traite bien et elle a l’air vraiment heureuse. Et il sait ce qu’il lui arriverait s’il faisait un pas de travers.
Cordelia haussa les sourcils.
— Tu t’assurerais qu’il le regrette.
Il hocha la tête d’un air très sérieux.
— Oui. Harry et Drake aussi.
Avec des frères comme eux, elle était surprise que Suzanne parvienne à sortir avec quelqu’un. En parlant de frères…
— Ma mère s’est presque évanouie hier quand elle a réalisé qu’un de ses peintres favoris était assis dans mon salon.
— Elle a raison d’être impressionnée par Drake.
Alec semblait tout aussi fier de son frère cadet que de Suzanne et Harry.
— Il était toujours en train de dessiner ou de peindre. Dès le début, son talent était évident. Stupéfiant, en réalité, même quand il était petit.
— J’adorerais voir son travail.
— Tu l’as déjà vu. C’est la première peinture que tu vois quand tu entres dans le hall de S&W Aviation.
Elle écarquilla les yeux.
— Cet incroyable panorama montagneux ?
— Drake sera ravi de savoir que ta mère n’est pas la seule fan de son travail.
Elle était perplexe. Non seulement par le don de Drake, mais par tous les Sullivan qu’elle avait rencontrés. Quatre personnes extraordinaires qui étaient si gentilles, si généreuses, même envers une parfaite inconnue comme elle.
— Tu as une sacrée famille, pas vrai ?
— Les gens le pensent toujours, en particulier quand tu prends en compte mon cousin Smith et ses Oscars, et mon cousin Ryan et ses victoires aux championnats du monde.
Il haussa les épaules.
— Mais pour moi, ce sont juste les personnes avec qui j’ai grandi, des gens qui seront toujours là pour moi, tout comme je serai toujours là pour eux.
Il désigna le dessin de Cordelia dans le sable.
— Est-ce que tu essayais de dessiner une fleur ?
Elle n’avait pas vraiment fait attention à ce qu’elle faisait, car elle avait été absorbée par ce qu’il lui racontait.
— Je suppose que oui. Je ne suis jamais très loin de mon jardin, pas vrai ?
Elle lui tendit le bâton.
— C’est à toi.
Les vagues commencèrent à effacer son dessin dans le sable quand le contour de l’avion qu’il dessinait devint clair. Cependant, la meilleure partie était celle de la femme dessinée avec de simples traits qui pilotait l’avion, les cheveux volaient dans le vent et un grand sourire sur les lèvres.
— Pas mal, commenta-t-elle, ravie de le voir détendu à nouveau.
— Tu crois pouvoir faire mieux ?
Elle rit, plus que prête à relever le défi, et elle prit le bâton pour se concentrer sur son deuxième dessin.
— Qu’est-ce que tu dis de ça ?
Il lui jeta un regard noir quand elle eut terminé de dessiner un poisson avec ses écailles, ses branchies et même ses nageoires.
— Tu m’as joué un tour avec ta simple fleur. Tu as déjà fait ça.
La vague lécha son poisson, effaçant la queue.
— Ton poisson a l’air assez réel pour partir à la nage.
— J’ai suivi quelques cours, admit-elle.
Elle lui donna la branche.
— Mais je dois bien avouer que ton bonhomme en allumettes était brillant. Fais-en un autre.
Lorsqu’il lui prit la branche des mains, elle crut voir quelque chose scintiller dans ses yeux. Quelque chose comme de la joie. Et peut-être même du plaisir en réponse à son compliment.
Sous peu, elle se retrouva face à une famille Sullivan en bonshommes allumettes temporairement gravée dans le sable. Suzanne était assise derrière un ordinateur, Harry était assis sur un cheval, une lance à la main, et Drake peignait.
— C’est un dessin fantastique.
Elle fut triste que les vagues effacent déjà les images, même si c’était peut-être en partie ce qui les rendait si spéciales. Sachant qu’elles ne dureraient pas pour toujours, il fallait les apprécier sur le moment. Tout comme Alec et elle s’appréciaient l’un l’autre. Sans s’inquiéter de l’avenir. Ne pensant qu’au temps plaisant qu’ils pouvaient passer ensemble à ce moment-là.
— Dessine-toi aussi, suggéra-t-elle.
Que dessinerait-il dans le sable ? L’homme d’affaires milliardaire que le monde voyait ? Ou l’homme qu’elle avait eu le privilège de connaître derrière le costume sombre et l’expression cynique ?
Mais elle fut surprise lorsqu’il proposa :
— Fais-le. Dessine-nous.
Ses yeux étaient sombres à présent, aussi intenses à ce moment-là que lorsqu’il l’avait pénétrée et qu’il avait observé le plaisir exploser dans toutes les cellules de son corps à son contact. Cependant, d’une certaine manière, ce moment semblait encore plus important. Plus important même que quand ils avaient fait l’amour, peau contre peau, bouche contre bouche, cœur contre cœur.
Alec voulait savoir ce qu’elle voyait quand elle le regardait. Et elle voulait le lui montrer. Lui montrer à quel point il était spécial de bien des manières.
Spécial, pas juste pour elle, mais pour toutes les personnes qui l’aimaient.
Elle s’éloigna un peu de l’eau, souhaitant avoir quelques minutes de plus pour travailler sur son dessin avant que les vagues ne l’effacent. Elle se mordit la lèvre, se concentrant sur les mouvements de son bâton dans le sable. Alec se tenait silencieusement à côté d’elle et elle savait que son regard n’était pas tourné vers le sable, mais vers elle. Personne ne l’avait jamais observée ainsi, avec autant de concentration. Comme s’il était infiniment fasciné par elle.
Elle sourit en y pensant : quelle femme n’aurait pas envie qu’Alec Sullivan soit fasciné par elle ? C’était un beau rêve éveillé, mais elle savait qu’il valait mieux ne pas trop se faire d’idées. Il ne serait pas toujours à elle, néanmoins cela ne signifiait pas qu’elle ne pouvait pas apprécier chaque moment présent.
Des morceaux d’eux prirent forme petit à petit dans le sable. Elle ne dessina pas d’abord l’un puis l’autre, cela n’aurait pas eu de sens. Car, quand elle imaginait Alec, elle se voyait aussi.
— Voilà.
Elle planta la branche dans le sable à côté d’elle.
— Maintenant, nous sommes immortalisés.
Elle lui sourit.
— Enfin, pour les soixante prochaines secondes.
Cependant il ne souriait pas quand il baissa les yeux vers son dessin. Elle les avait représentés dans son jardin. Il venait de prendre une carotte dans son potager, et il se la faisait voler par un lapin. L’expression du visage d’Alec tandis que le lapin chipait le légume était sa partie préférée du dessin. Car il était clairement heureux que le lapin ait obtenu un tel lot. Si heureux, en réalité, que lorsqu’on regardait l’image, on se demandait s’il avait déterré la carotte pour le lapin et non pas pour le dîner. Elle s’était dessinée à côté de lui, tenant un bouquet de fleurs fraîchement cueillies, riant en voyant la scène.
— Personne d’autre ne m’aurait dessiné ainsi.
Sa voix était grave et sérieuse.
— Tu ne vois pas ce que je suis vraiment.
Elle baissa les yeux vers le dessin dans le sable, dont les bords étaient déjà brouillés par les vagues.
— Bien sûr que si.
Elle se retourna vers lui. Elle avait besoin de le toucher et elle posa ses mains de chaque côté de son visage.
— Je n’ai vu que ce que tu étais vraiment, Alec.
Il posa sa bouche sur la sienne un instant plus tard. Son baiser était tellement passionné, tellement rempli de désir, qu’elle sut que s’il y avait eu un lit à proximité, ils seraient déjà dessus, nus, leurs membres entrelacés, leurs corps connectés. Il continua de l’embrasser, comme s’il ne pouvait pas se rassasier d’elle. Et elle ressentait exactement la même chose. Comme s’il était tout : le début, le milieu et la fin en même temps.
Finalement, il écarta ses lèvres des siennes, mais il la maintint serrée contre lui, sa joue posée contre son torse, leurs respirations irrégulières, leurs cœurs accélérant l’un au rythme de l’autre. Le soleil commençait à descendre dans le ciel vers l’eau bleue.
— Nous devrions retourner à l’avion. Au cas où le temps changerait.
Ses mots grondèrent de sa poitrine à celle de Cordelia. Elle ne voulait pas partir, elle ne voulait pas que cette journée qu’ils avaient passée ensemble s’arrête, même si elle avait su depuis le début que ce serait le cas.
* * *
Alec ne se souvenait pas de s’être senti aussi bien auparavant.
Il avait donné à Cordelia la joie de voler, du plaisir dans la limousine, le sable et le soleil, et elle lui avait rendu bien plus. Rien qu’avec une branche cassée, la plage de sable et son œil brillant pour tout ce qu’il y avait autour d’elle, elle lui avait montré qu’elle le comprenait comme personne.
Car il ne laissait personne s’approcher suffisamment de lui pour le voir. Pour voir qui il était.
Mais Cordelia n’avait pas eu besoin qu’il la laisse voir en lui. Elle avait trouvé le verrou de son cœur et l’avait ouvert sans même essayer. Avec chaque mot, chaque question, chaque sourire, chaque rire, même chaque larme, elle était entrée plus profondément en lui et avait découvert une nouvelle partie de lui.
Avec plus de temps, qu’allait-elle déterrer d’autre ?
Et pourrait-il vivre avec ce qu’elle trouverait ?
Pendant plus de trente ans, Alec avait été prudent. Circonspect. Au début, il s’était concentré sur le fait de s’en sortir. Puis, sur le fait de déposer sa marque. Il s’était permis de sentir du plaisir, au lit et en dehors, mais les moments de joie pure étaient rares et épars. Le succès de sa sœur et de ses frères, la naissance des enfants de ses cousins, voir ses frères, sa sœur et ses cousins trouver le bonheur : toutes ces choses devaient être célébrées.
Mais pour lui-même, Alec savait qu’il valait mieux ne pas trop en demander. Il pensait qu’il était inutile et frustrant de souhaiter des choses qu’on ne pouvait pas avoir. Enfant, il avait fait de douzaines, des centaines, des milliers de souhaits silencieux, espérant éternellement que sa mère se sentirait mieux. Il avait juré d’être un meilleur fils, d’être parfait, de faire tout ce qu’il fallait, si seulement elle cessait de pleurer. Il en avait tellement voulu à son père de ne pas savoir la faire sourire. De ne pas savoir la rendre heureuse. Si son père avait vraiment aimé sa femme, n’aurait-il pas dû tout arranger ?
Quand les souhaits et les espoirs d’Alec ne s’étaient pas réalisés, ils avaient été remplacés par la colère. De la colère envers son père parce qu’il avait échoué. Envers sa mère parce qu’elle s’était suicidée. Envers lui-même, par-dessus tout, parce qu’il n’avait rien pu faire alors que toute sa famille explosait.
La semaine précédente, Cordelia avait été plus que ce qu’Alec avait imaginé pouvoir avoir un jour. Il n’en demanderait pas plus. Il ne pouvait pas prendre ce risque. Pas quand elle lui avait déjà tant donné, si librement.
S’ils passaient trop de temps ensemble, il lui ferait du mal. Il blesserait la meilleure amie qu’il ait jamais eue. Il lui ferait du mal comme on lui avait fait du mal toutes ces années auparavant : en la faisant espérer, en la faisant souhaiter des choses qui ne pouvaient pas arriver. En lui faisant penser qu’elle pouvait le changer, changer son esprit, changer son avenir.
Le vol de retour fut sans encombre. Cordelia avait été émerveillée lors du premier vol et elle l’avait exprimé. Mais ils restèrent silencieux, non seulement pendant le vol, mais aussi pendant l’atterrissage, quand il l’aida à sortir de l’avion et lorsqu’il la raccompagna jusqu’à sa voiture.
— Merci pour ce beau vol, dit-elle.
Il ne put résister à l’envie de l’attirer dans ses bras, alors même qu’il était prêt à lui dire au revoir.
— Je voulais juste te rendre heureuse.
Il n’avait pas eu l’intention de lui dire quelque chose d’aussi honnête, mais avec Cordelia, il ne semblait jamais avoir le choix. Depuis le début, il avait su qu’elle méritait sa sincérité. Même si cela était douloureux.
— Tu m’as rendue très heureuse aujourd’hui, Alec.
Elle leva la main et écarta ses cheveux de son front.
— J’espère t’avoir rendu heureux aussi.
Il dut l’embrasser à ce moment-là. Non seulement pour s’empêcher d’ajouter quelque chose – il savait qu’il n’avait pas les bons mots – mais aussi parce qu’embrasser Cordelia était le moyen le plus rapide qu’il connaisse pour être heureux. Il ne désirait qu’une chose : la ramener chez lui et lui faire l’amour. Écouter les sons de son plaisir toute la nuit, jusqu’à ce qu’elle s’endorme, satisfaite, dans ses bras.
Au lieu de cela, il s’obligea à abandonner sa bouche et à retirer ses mains de sa taille. Il se força à faire un pas en arrière.
— Je suis sûr que tu dois vérifier que tout va bien dans ton magasin.
Elle ne répondit pas immédiatement à son rejet évident, soutenant son regard quelques instants de plus, ce qui le mit mal à l’aise.
— Oui. Et je suis sûr que tu as beaucoup de choses à faire au bureau aussi.
Il admira ses grands yeux sincères. La belle rougeur de ses joues. Sa bouche gonflée par les baisers.
— Roman m’a écrit pour nous dire qu’il a organisé un service de sécurité à l’extérieur de ton cottage jour et nuit, toute la semaine.
— Je n’ai pas besoin de gardes du corps, Alec.
— Avec les nouvelles de la conférence de presse qui viennent de tomber, j’ai besoin de savoir que tu es en sécurité.
La nuit précédente, il s’en était assuré en dormant chez elle. Dans son lit. Mais il ne pouvait pas recommencer. Pas s’il voulait s’assurer qu’ils étaient seulement amis et que la situation était claire. Claire, notamment pour lui-même.
Il fut ravi qu’elle ne discute pas sa logique, et encore plus qu’elle passe ses bras autour de lui et qu’elle le serre contre elle. Cependant quand elle le lâcha, qu’elle l’embrassa sur la joue et qu’elle monta dans sa voiture pour partir, il fut tout sauf ravi.
Et il fut rempli de souhaits impuissants, d’autres espoirs stupides, plus nombreux encore que trente ans auparavant…
OceanofPDF.com