Contre le temps, Tome 2 (French Edition)

Audrey C. · Chapitre 11 sur 38

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Contre le temps, Tome 2 (French Edition)

En avisant le regard noir des deux…

En avisant le regard noir des deux femmes, Ashton se dit qu’il a tout intérêt à rester prudent. S’il est conscient de sa force ainsi que de ses capacités, il sait également à quel point une mère est prête à tout pour protéger ses enfants. Surtout la grande Astrid, épouse de feu Solveig, l’ancien chef redouté du village du Nord.

Depuis petit, il entend parler de ce couple tant respecté par les différents villages. Sans même les avoir rencontrés, Ashton les admirait. Ils ont réussi à construire un lieu de vie paisible et sain pour leur peuple sur la base de la cruauté et de la froideur du père de Solveig. S’ils n’avaient pas été ses ennemis, Ashton aurait été ravi de se retrouver parmi leurs guerriers. Mais ce n’est même pas envisageable, après tout ce qu’il leur a fait.

Edenna le toise avec une telle haine qu’Ashton en a le souffle coupé. Sans pour autant montrer son trouble, il ancre son regard bleu océan à celui, émeraude, de la jeune femme, afin de le sonder. Toute trace de souffrance a disparu et est remplacée par une sérénité et une détermination farouche qui surprennent le rebelle. Comment est-ce possible ? Il y a quelques minutes à peine elle gémissait encore de douleur en appelant Baptiste en vain, les larmes s’écoulant le long de ses joues creuses.

Certes, son apparence est la même, toutefois la puissance qu’elle dégage est telle qu’elle a l’air d’une véritable guerrière. Une guerrière prête à tout pour protéger les siens et atteindre son but, Ashton en est convaincu. S’il se sent étrangement heureux de savoir qu’elle ne souffre plus, il doit bien avouer qu’il ressent une certaine appréhension en la jaugeant. La lueur sombre qui anime ses iris ne lui dit rien qui vaille…

En prenant soudain conscience qu’elle n’est plus attachée et que les lianes qui la tenaient captive sont dénouées sur le sol humide et poisseux de la grotte, Ashton serre la mâchoire et évalue la situation. Il remarque Grigore, toujours posté non loin d’eux, l’expression satisfaite, et décide de prendre les choses en main. D’une voix dure et sèche, il ordonne :

— Grigore, laisse-nous.

L’incrédulité se peint aussitôt sur le visage de celui-ci.

— Quoi ? Mais…

— Grigore ! le coupe Ashton, qui commence à perdre patience.

Comme il s’y attendait, le fils de Viktor lui lance un regard noir, si froid que s’il avait des flèches à la place des yeux, Ashton serait déjà mort. Toutefois, le guerrier n’a pas peur de lui et le lui fait bien comprendre en se redressant davantage pour paraître encore plus imposant, dardant sur lui ses prunelles sombres. Conscient qu’il ne fait pas le poids, Grigore relève le menton pour le défier un instant avant de tourner les talons, les traits tirés par la rage. Ashton ne doute pas qu’il tentera de se venger, comme à chaque fois qu’il se sent rabaissé. S’il ne le craint pas, le jeune homme espère avoir rêvé la lueur machiavélique qu’il a entraperçue une microseconde dans les iris de Grigore. Même si ce dernier est une mauviette, Ashton sait que sa ruse n’a d’égale que sa cruauté. S’ils ne sont pas assez vigilants, ils risquent d’en payer le prix…

Secouant la tête pour écarter ces pensées de son esprit et se concentrer sur le problème présent, Ashton reporte son attention sur Edenna, qui le fixe toujours avec autant de hargne. Après avoir évalué la situation, il comprend qu’il est le seul armé. Néanmoins, il ignore de quoi est capable Edenna, maintenant. Il ne la croyait pas à même d’ôter une vie, mais en cet instant, il n’est plus sûr de rien. Ces dernières semaines ont été un véritable enfer pour elle et il semblerait qu’elle n’en soit pas ressortie indemne.

— Que comptes-tu faire, à présent ? finit-il par lui demander d’une voix prudente, les yeux toujours plongés dans les siens pour bien lui montrer qu’elle ne lui fait pas peur.

Sous son ton froid, Askel s’accroche à la taille d’Edenna, l’expression faussement assurée. Aucune animosité ne transparaît dans ses traits, cependant, la crainte de perdre à nouveau sa sœur est plus forte que son affection pour Ashton. Bien que cela le rende un peu triste, le jeune rebelle le comprend. Il admire même le garçon pour cela.

Ayant remarqué l’intérêt que le guerrier porte à Askel, Edenna passe son bras autour de ses épaules pour le serrer contre elle, montrant ainsi à Ashton qu’elle ne compte pas le lui céder. Plus jamais il ne la quittera.

— Nous allons partir d’ici, s’exclame-t-elle soudain avec une force qui surprend Ashton. Si tu oses te mettre en travers de mon chemin, tu le regretteras.

Il se doutait qu’elle ferait preuve de résistance, surtout maintenant que plus aucune entrave ne l’empêche de retrouver sa famille, mais il ne pensait pas qu’elle déciderait de s’enfuir. Après tout, plus rien ne l’attend nulle part. Bien que cette constatation noue le ventre d’Ashton, c’est un fait ; tout ce qui faisait autrefois sa vie a disparu. Non seulement ils risquent de se faire prendre avant d’avoir atteint l’extrémité du camp, mais en plus, les guetteurs ne les laisseront jamais passer, même s’ils parviennent à parcourir tout ce chemin. Tout le monde connaît l’identité de la famille de Solveig, et encore plus celle d’Edenna, enfermée depuis des semaines.

En imaginant ce que Viktor pourrait leur faire, Ashton sent une angoisse sourde monter le long de son échine et tendre tous ses muscles. Cette fois, il ne saurait dire si cela provient de Gaïa ou bien de lui. Peut-être un peu des deux. Dans tous les cas, il ne peut laisser Edenna se faire prendre. Et comme elle n’est pas décidée à abandonner l’idée de quitter cet endroit, ce qu’Ashton peut comprendre, alors il va l’aider.

L’expression, sévère, il scrute les trois personnes qui lui font face avant de déclarer avec autorité :

— Longez la falaise sur plusieurs kilomètres en faisant toujours en sorte d’être dissimulés par les hauteurs. Les guetteurs ont des regards affûtés, mais négligent un peu trop ce qui sort du camp, préférant s’occuper de ce qui y entre. Une fois arrivés à la prochaine grotte, cachez-vous-y et restez-y pendant une quinzaine de minutes jusqu’au roulement. C’est le moment où les sentinelles sont le moins concentrées. Ensuite, courez sans vous arrêter, droit devant vous en veillant à être discrets et silencieux. Lyra est enfermée dans un trou et attachée à divers arbres à plusieurs kilomètres au sud d’ici. Vous ne pourrez pas la louper, avec le boucan qu’elle fait.

Il marmonne ces derniers mots à voix basse, plus pour lui-même que pour ses interlocuteurs. Il se souvient encore de la difficulté qu’ils ont eue à l’éloigner d’Edenna sans qu’elle ne les piétine ni les déchiquette. Au début, ils ne souhaitaient que la libérer sans avoir à la tuer. Aussi, ils sont grimpés haut dans les arbres et l’ont détachée. Mais elle revenait sans cesse au bivouac. Ils ont donc dû se résoudre à la garder prisonnière comme ils le pouvaient, très loin, afin qu’elle ne cause pas de soucis. Heureusement, depuis qu’il est allé lui demander de se calmer, elle semble plus silencieuse.

Voyant qu’aucun des trois Biorphées ne bouge, se méfiant visiblement d’Ashton et ne lui faisant pas confiance, celui-ci fronce les sourcils avec sévérité avant de renchérir, plus fort :

— Ne perdez pas de temps ! Vous n’aurez pas de deuxième chance pour quitter cet endroit.

Edenna le fixe à présent avec un mélange de haine et de surprise. Elle ne sait pas comment réagir et reste indécise jusqu’à ce qu’Askel la tire par le bras, invitant sa mère ainsi que sa sœur à partir. Ce doit être ce qui la décide, car elle hoche la tête en direction d’Ashton, comme pour le remercier, avant de s’élancer vers la sortie, sans plus se préoccuper de lui.

L’expression indéchiffrable, le jeune guerrier les observe jusqu’à ce qu’il ne puisse plus les voir, priant pour que tout se déroule sans anicroche. Bien qu’il ne saisisse pas comment cela est possible, plus Edenna s’éloigne de lui et plus le nœud au creux de son ventre se fait imposant et l’empêche presque de respirer. Quand il se rend compte qu’il ne supporte pas de se trouver loin d’elle, Gaïa amplifiant ses sensations pour le lui faire comprendre, il quitte à son tour la grotte pour rejoindre la tente de Viktor, les poings serrés le long du corps. Sans même attendre d’y être invité, il entre dans l’espace privé du chef des rebelles. Ce dernier se retourne rapidement vers lui, son poignard brandi devant lui, les traits tendus. En découvrant l’identité de l’importun, il baisse son bras et grommelle :

— Annonce-toi, la prochaine fois, bon sang.

Sans perdre de temps, Ashton l’informe de la situation, désireux d’en finir au plus vite, pour retrouver la jeune femme.

— Edenna, Astrid et Askel ont quitté le camp, Vik.

Ce dernier se redresse, l’expression grave, soudain intéressé.

— Que s’est-il passé ? gronde-t-il d’une voix sourde qui dissimule mal son mécontentement.

— Edenna a demandé à Grigore de lui amener sa mère et son frère après avoir miraculeusement réussi à défaire ses liens. J’ai ordonné à ton fils de quitter les lieux pour m’occuper de la situation, mais je n’y suis pas parvenu. Edenna dégageait une telle puissance surnaturelle que je n’ai rien pu faire pour l’empêcher de s’enfuir.

Bien évidemment, ce n’est pas du tout la réalité. Ashton aurait très bien pu retenir Edenna, s’il l’avait voulu. Après tout, en tant que deuxième élu, sa force rivalise avec la sienne. Cependant, cela serait revenu à exposer sa nature d’élu, ce à quoi il n’est pas encore prêt.

Avec rage, Viktor frappe brutalement la planche de bois qui constitue son bureau, la brisant en deux sous la violence du coup. Ashton ne cille pas devant cet accès de colère, habitué aux humeurs de son ami. Les narines frémissantes, le chef des rebelles tente de reprendre son calme alors qu’il demande avec gravité :

— Que préconises-tu ?

Sans hésiter, Ashton répond, ses prunelles plongées dans celles de son mentor :

— Cela ne sert à rien de les ramener de force. Edenna a entièrement repris conscience et semble bien déterminée à se venger de ce que nous avons fait. Si nous l’obligeons à revenir, je crains qu’elle ne nous détruise, tout simplement. Son regard n’est plus le même. Une lueur sombre y brille, ce qui n’est pas bon signe. Aussi, je propose de les suivre de loin pour les garder à l’œil, sans agir.

Viktor fronce les sourcils.

— Et je suppose que tu t’estimes apte à effectuer cette mission ?

— Je ne m’estime pas, j’en suis certain. Personne ici ne connaît Edenna mieux que moi et je suis le plus doué en ce qui concerne la dissimulation et la discrétion.

Un muscle de la mâchoire de Viktor tressaute à cette dernière affirmation, comme s’il voulait le contredire, mais aucun son ne sort de sa bouche. Avec intensité, il toise le jeune guerrier, comme pour le jauger. Ce n’est qu’au bout de longues minutes durant lesquelles Ashton a la sensation de perdre patience que Viktor finit par acquiescer avec solennité.

— Très bien. Suis-la. Si tu obtiens la moindre information importante, tu reviens directement me prévenir. Ne me déçois pas.

D’un hochement de tête, Ashton lui assure que ce ne sera pas le cas. Pourtant, il n’en est pas si sûr… En effet, les prochains jours risquent d’être décisifs dans l’avenir des Biorphées. Ashton le sent au plus profond de lui.

Et sincèrement, il ne pense pas que ce sera comme le conçoit et l’espère le chef des rebelles…

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Le dos

 

collé contre le tronc d’un immense arbre, la respiration la plus silencieuse possible, Heni tente de se cacher des regards alors qu’il réfléchit. Le semblant de conversation qu’il vient de surprendre le trouble. Edenna a réussi à détacher ses liens toute seule ? Elle s’est enfuie avec Astrid et Askel ? Mais où vont-ils aller ? Plus rien ne les attend en dehors du camp. Heni a vu l’état dans lequel les rebelles ont laissé leur village. Presque toutes les cabanes ont succombé sous leur violence, tout comme une partie de leurs magnifiques arbres. Le terrain piétiné n’est plus que chairs et sang, il dégage une puanteur difficilement descriptible.

Heni frémit en se remémorant ces images atroces. Il est allé prévenir leurs ennemis du voyage

d’Edenna et Ashton et est en partie responsable de ce massacre. Il ne peut s’empêcher de s’en vouloir. Détruire tout ce qui caractérisait son foyer n’était pas ce qu’il souhaitait. Jaloux, il a profité que sa bien-aimée et ce malfrat partent loin du village pour inciter les rebelles à les attaquer. Il avait dans l’idée de les laisser éliminer Ashton pendant que lui-même sauverait Edenna, dans l’espoir d’acquérir une place encore plus importante dans son cœur. Mais il s’est fourvoyé. Son intervention n’a fait que précipiter l’assaut que leurs adversaires avaient l’intention de mener contre leur village. Ainsi, il leur a suffi d’attendre qu’Edenna revienne de sa mission pour la prendre au piège.

Le ventre de Heni se noue. À cause de lui, tous ceux qu’il aime sont aujourd’hui soit morts, soit

sous l’emprise des rebelles. Lors de l’attaque, il a perdu ses parents et se retrouve à devoir s’occuper de ses petits frères tout en sachant que c’est en partie sa faute s’ils sont devenus orphelins. Le jeune homme ne comprend pas comment il a pu tomber aussi bas. Où est passé l’homme aguerri, fier et courageux sur lequel on pouvait compter ? À présent, il n’en reste plus rien. Un traître, lâche et meurtrier, a pris sa place. L’obscurité a enseveli le cœur de Heni et il ne voit pas comment arranger la situation.

Si tant est que cela soit possible…

Finalement, il ne vaut pas mieux qu’Ashton. Même si ce dernier est en réalité un rebelle et qu’il a

trahi tout le monde, au moins, ce n’était pas sa propre famille qu’il a menée à la mort. De plus, malgré sa position, il a toujours protégé Edenna. Il ressent visiblement quelque chose pour la jeune femme bien qu’il tente de le cacher.

Heni pousse un long soupir avant de se décider. Il a déjà abandonné Edenna une fois, la blessant

de la pire des manières, tant par ses mots que par ses actes. Même s’il lui en veut encore, il ne la laissera plus jamais tomber. Il est bien déterminé à racheter ses fautes, quoi qu’il lui en coûte. Parce qu’au-delà de tout ce qui s’est passé, Edenna lui manque. Terriblement. Après ce qui est arrivé à ses parents, il se retrouve avec de grosses responsabilités qu’il ne se sent pas prêt à endosser. Et la jeune femme est la seule personne qu’il lui reste. Ses frères, ce n’est pas la même chose, Heni ne peut pas se confier à eux…

Tout ce qu’il espère, c’est qu’Edenna pourra un jour lui pardonner ses erreurs. Mais rien n’est

moins sûr. Il n’arrive déjà pas à se pardonner à lui-même…

Sans plus attendre, il sort de sa cachette et se dirige à grandes enjambées vers l’endroit d’où

Ashton vient de partir. En à peine quelques minutes de course, il parvient à le rattraper, non loin de la limite du camp. Le jeune rebelle ne tarde pas à le remarquer et se retourne vivement pour saisir l’importun par le col de ses vêtements de peaux avant de le plaquer contre le tronc de l’arbre le plus proche. Son expression est si glaciale que Heni déglutit et lève les mains en l’air pour lui signifier qu’il ne lui veut aucun mal.

— Que fais-tu ici ? crache Ashton avec une animosité qu’il ne tente même pas de dissimuler.

Pourquoi me suis-tu ?

Devant le regard sévère, voire meurtrier, de l’homme qui lui fait face, Heni retient son souffle,

réfléchissant à ce qu’il va dire pour ne pas se faire tuer sur-le-champ. Car Ashton en est capable, il en est certain. Sa réputation ici ne laisse aucune place au doute. Tout le monde le décrit comme un homme froid sans pitié et inatteignable. Depuis la mort de son père, le dernier membre de sa famille, il s’est renfermé sur lui-même. Très rares sont ceux qui se rappellent l’avoir vu sourire. Aussi, Heni prend une grande inspiration pour ne pas prononcer des mots qu’il regrettera plus tard.

— Je viens avec toi. Je veux t’accompagner dans cette mission.

Les traits d’Ashton se durcissent un peu plus alors qu’il refuse catégoriquement :

— Non ! Il n’est pas question que je me trimballe un boulet comme toi. Tu n’as rien à faire ici,

rentre au camp.

Sentant le vent tourner en sa défaveur, Heni décide de jouer le tout pour le tout. Il n’est pas

envisageable qu’il abandonne si vite. Il compte bien rejoindre Edenna pour se racheter, qu’Ashton le veuille ou non. Par conséquent, il plonge son regard dur dans celui, sombre, du jeune guerrier et déclare d’une voix calme et sérieuse :

— Si tu ne souhaites pas que j’aille prévenir ton chef que tu as des sentiments pour Edenna, tu

ferais mieux de me laisser t’accompagner.

Les prunelles d’Ashton deviennent de véritables éclairs. Sans que Heni le voie venir, l’homme qui

lui fait face sort son poignard d’il ne sait où pour le coller contre son cou avec une rapidité et une violence qui lui coupent le souffle. Sentant le matériau froid, dur et tranchant contre sa trachée, Heni se retient de déglutir, de peur que la lame ne lui entaille la peau. Les sens en alerte, le cœur battant plus vite qu’il ne le souhaiterait, Heni se fige. Devant lui, Ashton raffermit sa prise sur son vêtement et rapproche son visage, qui transmet une rage difficilement contenue, près du sien.

— Je pourrais aussi bien te tuer sur-le-champ, le menace-t-il d’une voix dénuée de sentiments.

Pour appuyer ses propos, il presse un peu plus l’arme contre sa gorge. Bien que la peur lui noue le

ventre et lui provoque presque la nausée, Heni n’en montre rien. Il a déjà été bien trop faible par le passé. À présent, il est déterminé à changer. Car c’est en partie à cause de cela qu’il n’a jamais osé avouer ses sentiments à Edenna et qu’ils en sont là aujourd’hui. Il serre les poings le long de ses hanches pour se donner du courage et réplique, sur le même ton :

— Mais si tu le fais, Edenna ne te pardonnera jamais.

Un muscle de la mâchoire d’Ashton tressaute alors qu’il prend conscience de cet état de fait. Mais

il se reprend bien vite.

— Edenna t’a rayé de sa vie depuis que tu l’as mise plus bas que terre à cause de ta jalousie

maladive et déplacée. Je doute qu’elle se soucie encore de ton sort à l’heure actuelle.

Ses paroles blessent Heni parce qu’il sait que c’est la vérité et qu’il est fort possible qu’il ait perdu

celle qui l’a toujours écouté, soutenu et accompagné. Celle pour qui Heni aurait donné sa vie avant que sa jalousie ne détruise tout…

— Nous avons passé toute notre enfance ensemble. Tu penses sincèrement que ma mort ne la

touchera pas ?

Ashton resserre sa poigne autour de son pull de peaux et, sous la rage, le relève légèrement,

obligeant Heni à se redresser pour que cela ne soit pas douloureux. Il lit dans ses yeux que le rebelle a compris. Toutefois, il ne semble pas pour autant enclin à le laisser l’accompagner.

— Pourquoi souhaites-tu absolument venir ? Tu as beau être fort, tu ne connais rien de la vie en

dehors de ton petit village. Tu ne tiendras pas trois jours sans vouloir retrouver la sécurité du clan.

Heni ignore l’insulte, sachant pertinemment que le rebelle tente de le dissuader. Il décide d’être

franc, au moins une fois dans son existence, même s’il aurait préféré que cela se fasse dans d’autres circonstances et avec une autre personne qu’Ashton. Il plonge ses prunelles dans les siennes pour qu’il prenne bien conscience de sa sincérité.

— Parce que je veux me racheter auprès d’elle. À cause de mon amour, j’ai tout foutu en l’air. J’ai

agi en égoïste et regarde où nous en sommes aujourd’hui.

Sur ces derniers mots, Heni pousse un long soupir troublé. Il déteste se mettre ainsi à nu, surtout

devant son rival, cependant, il est prêt à supporter son jugement si c’est pour avoir une chance de se faire pardonner par Edenna.

Étrangement, la poigne d’Ashton se desserre alors qu’il lui demande, intéressé :

— Qui te dit qu’elle acceptera tes excuses ?

Le cœur de Heni devient douloureux. Il essaie le plus possible de ne pas penser à l’éventualité

d’un rejet.

— Personne, finit-il par répondre au bout de plusieurs longues secondes de silence. Il est fort

probable qu’elle m’en veuille à vie. Mais je ne tiens pas à la perdre sans m’être battu.

À son tour, Ashton se tait et toise Heni avec une telle concentration que le jeune homme peut

déceler les tergiversations dans ses yeux plissés. L’attente est si pesante pour Heni qu’il craint qu’Ashton ne refuse. Que fera-t-il si cela arrive ? Comment pourra-t-il rejoindre Edenna sans que le guerrier le voie ? S’il ne l’a pas tué avant… Et ensuite, comment réussira-t-il à se faire pardonner ? S’il n’a pas l’approbation d’Ashton, c’est peine perdue. Cette idée lui donne la nausée. Heni sait que tout est sa faute, mais tout le monde commet des erreurs, non ? La sienne est juste plus grande que celle des autres et très certainement impardonnable.

— Eh merde, s’exclame soudain Ashton en s’éloignant du jeune homme, pour le scruter avec

fureur.

Les poings serrés le long de son corps, ses cheveux noir de jais voletant sous la brise du vent, vêtu

de noir, son poignard fermement tenu dans sa main droite, Heni se dit que le guerrier est terrifiant. Il comprend pourquoi tout le monde le fuit et l’évite comme s’il était porteur d’une maladie contagieuse. En cet instant, il remercie Edenna d’être le seul point commun qu’ils partagent, point commun qui empêche le rebelle de l’abattre sur-le-champ. Car sans cela, il n’ose imaginer dans quel état il serait à présent…

— Fais ce que je dis et rien d’autre, claque soudain la voix grave d’Ashton, qui ne l’a toujours pas

quitté des yeux. Je ne veux pas t’entendre ni te remarquer. Au moindre faux pas, je t’attache à un tronc et t’abandonne, c’est compris ?

Sans même hésiter, Heni acquiesce. Même s’il est bien bâti, les différents entraînements qu’il effectue chaque jour depuis des années ayant sculpté son corps, il ne doute pas un seul instant qu’Ashton le détruirait, s’il le souhaitait. Aussi, il ne tarde pas à rejoindre le jeune homme, qui a déjà fait demi-tour, peu désireux de le mettre en colère.

 

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