Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
Éberlué, Viktor observe Ashton quitter la tente,…
Éberlué, Viktor observe Ashton quitter la tente, le laissant là, seul et désorienté. Le chef avait prévu diverses éventualités cependant, il n’aurait jamais imaginé celle-là. Qu’Edenna cherche à fuir était prévisible, toutefois, qu’elle réussisse à le faire sans effort en emmenant son frère et sa mère en même temps, ne l’était pas. Comment a-t-elle pu détacher ses liens ? Est-ce à cause de Grigore qui se trouvait sur place comme le lui a indiqué Ashton ? Malgré ce que le chef pense de son fils, il ne le croit pas capable d’une telle chose. Son garçon a beau être stupide à bien des égards, il ne l’est pas à ce point.
Mais alors, comment ? Est-ce grâce à sa nature d’élue ? Gaïa, la Terre-Mère, que le peuple Biorphée chérit tant depuis des siècles, serait-elle responsable ? Dans ce cas, pourquoi ? Elle devrait savoir que les rebelles ne font pas cela de gaieté de cœur. Ils agissent pour la survie de leur race. Pourquoi personne ne peut-il le comprendre ?
Viktor se laisse tomber sur sa chaise en bois, las. Le regard toujours rivé sur l’ouverture entre les grandes peaux qui forment son abri, il se passe la main sur le visage. Avec vivacité, il frotte ce dernier, dans l’espoir vain d’effacer ce qu’il vient d’arriver. Mais cela n’est pas possible. Si des événements inexplicables se produisent sur Terre, ce n’est pas pour autant que la magie existe, pas plus que le retour dans le passé. Ce qui est fait est fait. C’est trop tard. Le problème est de savoir comment affronter la situation, à présent.
Peu de personnes sont au courant de la nature d’Edenna, puisque Viktor craignait que son peuple ne se soulève à cette nouvelle, autant pour soutenir l’élue que pour tenter de la tuer. Le chef en a conscience, chaque Biorphée est sur la corde raide depuis un moment déjà à cause des catastrophes qui surviennent de plus en plus sur leur planète. S’ils n’assistent qu’à peu d’entre puisqu’ils sont sans cesse en mouvement, cela ne veut pas dire qu’ils y sont insensibles. Ils sont passés par des endroits ravagés par des tremblements de terre ou des tempêtes à de nombreuses reprises… Et leur fréquence ne fait qu’augmenter. Tout le monde sait que l’échéance arrive à son terme. Si les prophètes ont dit vrai, alors leur temps est compté.
Le problème étant de découvrir quoi faire…
L’un des deux élus est connu, mais le deuxième reste introuvable. Comment le débusquer ? Où chercher ? La Terre est si vaste… Et ensuite ? Que doivent-ils faire ? S’ils se basent sur le comportement d’Edenna, ils ne savent pas eux-mêmes ce qu’ils doivent accomplir pour tous les sauver. Ses poings se serrent à cette pensée. Pourquoi tout ne peut-il pas être plus simple ? Depuis son enfance, le chef des rebelles vit dans la complexité, les situations alarmantes s’enchaînant les unes après les autres.
Quand pourront-ils enfin être libres et heureux ?
Parfois, il se dit que les humains avaient raison de vivre comme bon leur semblait sans se préoccuper des conséquences. Au moins, ils profitaient de leur existence sans limites et n’avaient aucun regret. Les Biorphées, eux, sont pieds et poings liés. Ils doivent sans cesse faire attention à ce qu’ils font et se restreignent pour que Gaïa ne pâtisse pas de leurs plaisirs. Mais elle, a-t-elle de la considération pour ses créations ? Parce que la vision des ravages qu’elle laisse derrière elle alors qu’ils n’ont encore rien fait pour lui nuire rend Viktor de plus en plus perplexe.
— Karl a aperçu Ashton et Heni quitter le camp. Que se passe-t-il ?
Viktor sursaute en entendant la voix grave et inquiète de son second. Vivement, il se lève pour lui faire face, les sourcils froncés avec sévérité. Encore une fois, Ivar est entré dans sa tente de manière si silencieuse qu’il ne s’en est pas rendu compte. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir demandé de nombreuses fois à son ami de s’annoncer ! Tout comme Ashton. Cependant, voyant qu’Ivar n’est pas d’humeur à s’excuser et attend visiblement des réponses, Viktor ancre son regard grave au sien avant de déclarer d’une voix morne :
— Edenna, Astrid et Askel se sont enfuis.
— Quoi ? Mais comment est-ce possible ?
Les yeux de son interlocuteur s’écarquillent de surprise et d’incompréhension. Cette expression est si rare chez son guerrier que Viktor sent un sourire ironique se former sur ses lèvres. D’un geste de la main, il écarte son interrogation.
— Là n’est pas la question. Le fait est que personne n’a rien pu faire. J’ai chargé Ashton de les suivre pour les surveiller. Heni s’est joint à lui, je les ai vus partir ensemble.
Viktor pousse un soupir avant de marmonner dans sa barbe, plus pour lui-même que pour son ami :
— Au moins, cet importun ne nous gênera plus.
Un long silence répond à sa déclaration, pendant lequel Ivar réfléchit, ses prunelles dures plongées dans celles de son chef avec insistance. Ce n’est que plusieurs secondes plus tard qu’il lui demande :
— Que préconises-tu ?
Viktor détourne la tête pour fixer le vide un instant, lui-même incertain de la démarche à suivre. Rien de tout cela n’était prévu dans son plan initial. Ce dernier avait pour objectif de venger sa femme et d’abolir le système politique des villages pour que les rebelles puissent enfin affirmer leur mode de vie et évoluer librement. Mais à présent, il est tellement pris de court par tous ces événements inimaginables qu’il se sent perdu. Son but premier est de protéger son peuple. Et pour cela, il n’a pas d’autre choix que de croire en Ashton. Ce gamin a toujours été fort et intelligent. Viktor lui fait confiance presque aveuglément depuis des années déjà.
Proche de son père depuis l’enfance, il a vu le garçon grandir et évoluer au fil des années. Lorsqu’il est devenu orphelin, il n’a pas hésité un instant à prendre la place de son ami pour endosser le rôle de figure parentale, lui apprenant à son tour tout ce qu’il savait. Parfois même au détriment de son propre fils… Viktor s’en rend compte maintenant. Pourtant, c’était ce qu’il devait faire. Ashton a toujours été impulsif et colérique. Sans aucun doute, il serait devenu quelqu’un de bien sombre s’il s’était retrouvé seul, livré à lui-même. Tout ce que Viktor espère, c’est que Grigore comprendra, un jour, les raisons pour lesquelles il a agi ainsi. Même s’il en doute fortement vu le comportement de ce dernier et la froideur et l’amertume dont il fait preuve en sa présence.
La culpabilité lui rongeant les tripes, le chef des rebelles fixe le bracelet fait de bois et de lianes que son fils lui a confectionné alors qu’il était enfant.
— Nous devons faire confiance à Ashton. Nous n’avons pas d’autre choix.
Contrairement à ce qu’il avait craint, Ivar s’empresse d’acquiescer, sans opposer aucune résistance.
— Nous devons garder le secret sur Edenna pour le moment. Si les autres apprennent que celle qui avait le pouvoir de tous nous sauver se trouvait parmi nous s’est enfuie, nous risquons de créer un soulèvement. D’autant plus que sa captivité ne s’est pas déroulée dans la douceur… Personne n’a pu échapper à ses hurlements.
De nouveau, son second hoche la tête pour lui montrer son soutien. Tout comme lui, il est conscient de la précarité de la situation. Un seul faux pas et une guerre risque d’éclater au sein même de leur communauté. Et ce n’est pas envisageable. Ils ont bien assez à gérer entre les villages, Edenna, Grigore et leur survie.
— Je pense qu’il serait tout de même plus sage de surveiller Ashton. Je ne doute pas de ses capacités, mais si ce que je soupçonne est vrai, ses sentiments pour Edenna pourraient bien nous mener à notre perte.
Bien que Viktor ait envie de reprendre son ami, car il n’aime pas que l’on dénigre Ashton, il sait pertinemment qu’Ivar a raison. Lui aussi a pu constater les crispations du jeune homme lorsqu’Edenna était évoquée et ses coups d’œil constants en direction de la grotte où elle était retenue. S’il a bien camouflé ce qu’il ressent, Viktor et Ivar le connaissent trop bien pour n’avoir rien remarqué. Par conséquent, il se frotte une nouvelle fois le visage avant d’abdiquer.
— Vas-y. Trouve-le et assure-toi que ce n’est pas le cas. Au moindre souci, rentre me prévenir. Nous ne bougerons pas d’ici. Cela vaut mieux, vu les circonstances.
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