Contre le temps, Tome 2 (French Edition)

Audrey C. · Chapitre 28 sur 38

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Contre le temps, Tome 2 (French Edition)

— Vas-y, Ed !

Sans plus attendre, Edenna se redresse, tend son arc en direction de la bête qui court dans sa direction, fuyant Heni, qui hurle derrière elle, et décoche une flèche. Si la première ne touche que sa patte arrière droite et la fait tomber au sol dans un geignement atroce, la deuxième l’atteint en plein cœur et abrège ses souffrances. Satisfaite de son travail malgré la tristesse qui l’envahit à l’idée d’avoir ôté une vie, la jeune femme remet son carquois sur son épaule. Dans un cri de joie, Heni attrape le lapin qui pend au bout de sa main, tête en bas. Du sang continue de s’écouler de ses blessures et tache l’herbe.

— Bien joué, Ed !

Arrivé à la hauteur de celle-ci, il lui offre une tape amicale sur le dos pour la féliciter avant de se diriger vers leurs compagnons, qui les attendent un peu plus loin, le sourire aux lèvres. Après avoir poussé un petit soupir, la guerrière le suit, son ventre criant famine. Cela fait maintenant dix jours qu’Ashton et lui les ont rejoints pour ce long voyage en direction du Sud. Si les premières journées ont été plus que compliquées, la rancœur étant encore bien présente au sein de leur groupe, cela va beaucoup mieux, à présent. Chacun fait des efforts, comme il le peut.

Bien qu’elle ait assuré son pardon à Heni, l’élue avoue avoir beaucoup de mal à le regarder dans les yeux. À chaque fois, elle revoit son père agoniser dans son sang, le visage enfoui dans la terre. Certes, elle apprécie de retrouver son meilleur ami, cependant cela reste difficile pour elle d’outrepasser tout ce qui est arrivé ces dernières semaines. Il tente par tous les moyens de recréer leur lien d’autrefois et organise par exemple des parties de chasse comme ce matin, afin qu’ils soient de nouveau tous les deux. Malgré tout ce qu’elle ressent à son égard, cela lui fait plaisir. Cela lui donne l’impression d’être revenue dans le passé, lorsque la vie était plus simple.

— Eh, regardez ce que nous vous rapportons ! s’exclame Heni lorsqu’ils arrivent à la hauteur de leurs compagnons assis à même le sol, discutant de choses et d’autres. Du bon lapin à manger pour ce midi !

Askel se lève vivement et pousse un cri de joie. Même si elle reste silencieuse, Astrid affiche un sourire satisfait également. Il faut dire que cela fait bien quatre jours qu’ils n’ont pas dégusté de viande et qu’ils se contentent des rares plantes comestibles qu’ils trouvent. C’est-à-dire très peu, pour eux cinq.

En effet, après les prairies, le paysage s’est de nouveau transformé au fil de leur avancée et a laissé place à d’immenses champs d’herbes hautes et à toutes variétés de fleurs. Ils ressemblent grandement à ceux qu’Edenna a vus plusieurs fois dans les visions de son autre vie, mais en beaucoup plus négligés. Les animaux sont assez nombreux mais ils ont essuyé une forte pluie il y a trois nuits de cela, qui a duré de longues heures. Ils ont donc dû se réfugier dans différents abris.

— Astrid, Askel, Edenna, allez chercher de quoi préparer un feu, ordonne Ashton, de son visage autoritaire et froid. Heni et moi allons nous charger de dépecer le lapin pendant ce temps.

Si l’envie de protester monte à la gorge de la jeune femme, elle ne dit rien et obéit, ravie de s’éloigner de l’homme qui lui provoque encore mille tourments à chaque fois qu’elle le voit. C’est plus fort qu’elle, dès qu’elle se retrouve en sa présence, elle éprouve le désir d’aller se blottir tout contre lui rien que pour humer son odeur si rassurante. Mais à chaque fois, elle se rappelle sa trahison, et une profonde tristesse l’envahit, jusqu’à lui couper le souffle. Jour après jour, elle a l’impression de se perdre entre ces deux sensations, ce qui lui est insupportable. Tout serait beaucoup plus simple si elle arrivait à le haïr comme il le mérite. Malheureusement, cela n’est pas le cas et elle se sent attirée vers lui, sans qu’elle en connaisse la raison.

« Tu comprendras très bientôt, jeune élue. »

La douce voix de Gaïa ne parvient pas à apaiser l’élue. Aussi, elle se focalise sur son petit frère, qui s’attelle à sa tâche avec la plus grande attention, la mine joyeuse. Si la tristesse est toujours visible dans son regard, elle l’est moins qu’au moment où il a appris la mort de leur père. Elle ne sait comment, mais Ashton a réussi à le calmer. Depuis qu’il est revenu, après leur discussion, l’amertume a disparu de ses traits et elle a pu retrouver leur relation si fusionnelle.

— Eh, regardez, il y a une forêt, là-bas !

Curieuse, la guerrière se tourne vers l’endroit qu’Askel désigne et aperçoit un petit bosquet. Cependant, contrairement à chez eux, les arbres ne sont pas des sapins, des bouleaux ou des chênes, mais des palmiers, si elle ne se trompe pas. Cela signifie que la mer est toute proche. Revigorée par cette pensée, elle pose une main sur l’épaule de son frère.

— Bien vu. Nous irons aussitôt après avoir mangé. Elle est à plusieurs kilomètres d’ici et nous sommes affamés.

Il acquiesce, content de sa trouvaille, et part ramasser des pierres ainsi que quelques brindilles. Astrid et sa fille font de même, en silence. Une fois leurs bras chargés, elles rejoignent les garçons, qui ont terminé de vider l’animal. En entendant un hennissement joyeux, Edenna tourne la tête et voit Lyra effectuer des petits sauts pour tenter de gober un papillon blanc qui s’amuse à venir tout près d’elle avant de s’éloigner. Cette vision lui arrache un sourire.

Lorsque leur repas est enfin prêt, le petit groupe se rue sur la nourriture, affamé. Heni laisse échapper un gémissement de plaisir alors qu’Askel dévore littéralement son morceau. Les yeux fermés, la jeune femme savoure la texture de la viande qui semble fondre sur sa langue. Que cela fait du bien ! Elle a l’impression de revivre. Son petit frère, dans un soupir bienheureux, avale sa dernière bouchée et s’allonge sur l’herbe. Un sourire ravi sur les lèvres, il pose ses deux mains sur son ventre.

— Tu aurais dû manger moins vite, le réprimande sa mère en fronçant les sourcils. Tu vas avoir mal à l’estomac, maintenant.

— Mais c’était trop bon et j’avais trop faim ! se défend Askel avec une moue boudeuse qui fait rire son aînée.

Heni ne tarde pas à rejoindre celle-ci en voyant Astrid lever les yeux au ciel et rouspéter à voix basse. Seul Ashton ne dit rien, comme à son habitude, et se contente de les observer, l’expression indéchiffrable. Quand ses prunelles dérivent sur l’élue avec intensité, elle s’empresse d’avaler son ultime bouchée. La gorge nouée, elle se met debout pour aller boire de l’eau à même la rivière, quelques mètres plus loin.

Afin de ne pas risquer de se déshydrater, surtout avec la chaleur de ces derniers jours, ils ont décidé de remonter cette source. Certes, cela rallonge leur trajet, car contrairement à ce qu’ils aimeraient, celle-ci n’a pas un tracé linéaire, cependant ils préfèrent cela plutôt que mourir de soif. De plus, quel que soit le temps que la suivre leur demande, la finalité est la même : elle se jette dans la mer, ce qui constitue leur but ultime, puisque celle-ci se trouve au sud. Même si Edenna ne sait toujours pas ce qui les attend là-bas, cette attirance inexplicable vers ce point précis du globe est constamment présente au creux de son ventre.

Une bonne heure plus tard, repus et reposés, le petit groupe reprend sa marche vers la petite forêt qu’a aperçue Askel plus tôt. La rivière va dans la même direction, ce qui ne doit pas être un hasard. Durant le trajet, seuls Heni et le garçon discutent, en tête. La jeune femme est heureuse de constater qu’ils sont toujours aussi proches, malgré les derniers événements. Heni est un grand frère pour son benjamin.

Près d’elle, sa mère reste silencieuse et se contente de les observer. De temps en temps, elle jette également quelques coups d’œil à sa fille, comme pour s’assurer qu’elle va bien. Avant elle en aurait été agacée mais aujourd’hui elle s’en sent rassurée. Cela signifie qu’elle est bien là, à ses côtés.

Ashton, quant à lui, avance derrière eux, les sens aux aguets. Même si sa posture est droite et détendue, la guerrière le connaît assez maintenant pour savoir qu’il est sur ses gardes et prêt à les défendre à tous moments en cas d’attaque, Biorphée ou animale. C’est un peu leur protecteur, si l’on peut dire.

Malgré les craintes de l’élue, Lyra est complètement dans son élément. Elle les suit à sa vitesse, s’arrêtant de temps en temps pour brouter de l’herbe avant de les rattraper en quelques pas. Plus aucune animosité ne transparaît sur ses traits.

Lorsqu’enfin ils atteignent l’orée du bois, Edenna s’immobilise, les yeux plissés pour mieux voir ce qui leur fait face, plusieurs centaines de mètres plus loin. Une fois certaine qu’elle ne rêve pas, une exclamation de joie lui échappe. La première depuis des semaines. Surpris, ses compagnons s’arrêtent pour se retourner dans sa direction, les sourcils froncés par l’incompréhension.

— Ma chérie ? l’interroge Astrid de sa voix douce.

De son index, la concernée pointe l’horizon ; une tache bleue est visible.

— Regardez, c’est la mer ! Nous sommes enfin arrivés !

Pleins d’espoir, ses amis cherchent le point qu’elle désigne. Leur visage s’illumine instantanément en apercevant l’étendue d’eau, à peine perceptible entre les troncs. L’excitation se peint sur leurs traits à l’idée de découvrir cet élément naturel. En effet, d’ordinaire, les Biorphées l’évitent le plus possible. Ces dernières décennies, les catastrophes se sont enchaînées et sont devenues de plus en plus fréquentes et violentes. Les ouragans n’ont pas fait exception et ont ravagé une grande partie de leurs anciens territoires. C’est pour cette raison que tous les villages se trouvent à présent à bonne distance de la mer. Ils ont déjà bien assez à gérer avec les tremblements de terre, les tornades et les incendies.

Le petit groupe ne perd pas plus de temps et s’élance à grande vitesse en direction de cette merveille. Ils sont tellement impatients de découvrir à quoi ressemble cette particularité de la nature qu’ils font totalement abstraction de la réalité. Même Ashton relâche sa vigilance.

Aussi, lorsqu’un sifflement frôle l’oreille d’Edenna et qu’une flèche atterrit sur le tronc du palmier à moins d’un mètre d’elle, elle s’immobilise, le cœur battant à toute allure. En apercevant une autre se ficher juste derrière son frère, elle s’écrie à pleins poumons :

— Arrêtez-vous !

Sans discuter, chacun lui obéit. Ashton parce qu’il a perçu la menace, les autres parce que son ton affolé a suffi à les convaincre. Il en va de même pour Lyra, qui trépigne sur place et se positionne à côté d’elle, en signe de protection. Les sens aux aguets, la jeune femme tente de capter le moindre geste, le moindre son. Malheureusement, un silence pesant les entoure. Elle en frémit. Une goutte de sueur coule le long de son échine alors qu’elle ordonne d’une voix forte :

— Montrez-vous !

Contrairement à ce qu’elle craignait, leur agresseur ne tarde pas à se présenter. Il saute des hautes branches d’un palmier pour se réceptionner sur le sol avec une grâce surprenante. Les yeux de la guerrière s’écarquillent d’étonnement. La silhouette d’une femme se déploie et les menace de son arc, le visage sinistre.

Bon sang… Dans quel pétrin nous sommes-nous encore fourrés ?

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