Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
En voyant Astrid suivre Ashton, Heni se…
En voyant Astrid suivre Ashton, Heni se dit que se présente là le moment de discuter avec son amie de toujours, de crever l’abcès. Après tout, ils n’ont pas eu l’occasion de parler tous les deux depuis l’accès de jalousie qui l’a poussé à lui dire des horreurs. Aussi, il laisse Lyra brouter l’herbe pour rejoindre l’élue, quelques mètres plus loin. Le regard fixé sur l’endroit d’où le rebelle vient de s’en aller, Edenna semble totalement perdue. Son visage est dénué d’émotion, comme vide.
Heni sent son cœur se serrer dans sa poitrine en prenant conscience qu’à cause de lui, une part d’Edenna a disparu : sa joie et son insouciance. Certes, il préfère son caractère bien trempé ainsi que son assurance, néanmoins ces traits de sa personnalité faisaient partie d’elle. Alors voir que sa meilleure amie n’est plus tout à fait la même le bouleverse bien plus qu’il ne le montre. Cela le motive d’autant plus à lui fournir des explications pour pouvoir ensuite la soutenir comme il aurait dû le faire bien plus tôt, au lieu de la traiter avec si peu d’égard.
Comme elle ne bouge pas à son approche, Heni se racle la gorge pour annoncer sa présence. La jeune femme sursaute et se retourne pour lui faire face. Elle pousse un long soupir en l’apercevant, lasse.
— Que fais-tu ici, Heni ?
Son indifférence blesse ce dernier, cependant, il décide de ne pas en faire cas. Après tout, c’est sa faute s’ils en sont là, aujourd’hui. Il prend une profonde inspiration et redresse les épaules avant de déclarer d’une voix douce pour ne pas la brusquer :
— J’aimerais que nous discutions, tous les deux.
D’un geste, elle écarte ses paroles avant de se détourner pour rejoindre Lyra.
— Sincèrement, je n’ai pas la tête à ça.
Heni fronce les sourcils devant le comportement d’Edenna. Il peut comprendre son ressentiment envers lui, mais pas ce désintérêt. La jeune femme a toujours été une personne franche qui privilégie le dialogue pour résoudre les problèmes. Aurait-elle tant changé, ces dernières semaines ?
Refusant de la laisser partir ainsi, Heni l’attrape par le bras.
— C’est important, Ed, et tu le sais.
Dans ses prunelles émeraude, il voit la colère poindre alors qu’elle se dégage de son emprise pour se placer face à lui, les bras croisés sur sa poitrine. Sa position est tellement défensive, cela peine le jeune homme, il n’est pas habitué à tant de distance de sa part.
— Très bien. Dans ce cas, je t’écoute.
Profitant qu’elle accepte de lui parler, même si ce n’est pas dans les conditions qu’il espérait, Heni ne se fait pas prier. Après avoir pris une inspiration pour se donner du courage, il se lance :
— Je sais que je me répète, mais je suis sincèrement désolé pour tout ce que j’ai fait, Ed. Tu ne peux pas savoir à quel point je regrette mes actes tout comme mes paroles. Pour ma défense, je t’ai sincèrement aimée durant tellement d’années, sans rien recevoir en retour, que cela m’est monté à la tête et j’ai agi sous le coup de la détresse.
Son expression se durcit sur ces derniers mots, la rendant plus féroce. D’un geste brutal, elle pointe son index accusateur en direction de son ancien meilleur ami, la mâchoire serrée.
— Tu oses encore te trouver des excuses ?
— Non, je…
— Tais-toi ! le coupe-t-elle avec virulence. Bon sang, Heni ! Tu ne m’as pas juste blessée, tu n’as pas seulement trahi ma confiance, ni même celle de tous nos proches, tu as conduit nos ennemis tout droit vers notre village ! Vers la mort ! Ils ont tué des dizaines et des dizaines des nôtres, dont mon père, bordel !
— Mes parents aussi, Ed ! s’écrie-t-il en sentant son cœur se flétrir un peu plus à chaque seconde.
Sous la souffrance, il se laisse tomber au sol, le poids de ses actes est trop dur à porter, tout à coup.
— Mes parents aussi… répète-t-il dans un murmure misérable.
Visiblement choquée par ce qu’elle vient d’apprendre, la jeune femme reste immobile et silencieuse pendant plusieurs longues secondes, que Heni perçoit comme étant une éternité. À tel point que s’il ne la voyait pas à ses côtés, il pourrait croire qu’elle est partie.
— Co… comment ? bégaie-t-elle en s’installant tout près de lui, le regard perdu.
— Ma mère s’est fait surprendre par un rebelle alors qu’elle tentait de mettre mes frères en sécurité, avec les autres enfants. Elle a essayé de les protéger en se battant contre lui, mais elle n’était pas assez forte. Son assaillant l’a tuée d’un coup de poignard en plein cœur. Mon père, en avisant la situation, a poussé un hurlement terrible avant de massacrer l’homme qui venait d’ôter la vie de sa femme. Mais… dans un moment d’inattention, tandis qu’il prenait le corps inerte de ma mère dans ses bras, une flèche lui a transpercé le crâne.
Un hoquet d’épouvante s’échappe des lèvres d’Edenna en imaginant la scène. Elle connaissait très bien les parents de Heni, elle avait l’habitude de les côtoyer depuis sa naissance. Combien de fois l’ont-ils accueillie pour dîner ? Ou simplement pour jouer en compagnie du garçon alors qu’ils étaient enfants ?
— Alors tu vois, Ed, je sais très bien que je suis un monstre. Quel homme tuerait ses propres parents ? Détruirait son foyer ? Tout cela à cause d’un accès de folie motivé par une jalousie excessive ? Personne.
Heni croise le regard bouleversé de son amie de toujours. Si cela l’attriste de la rendre un peu plus malheureuse, il entrevoit malgré tout un espoir. L’espoir qu’elle réussisse à lui pardonner ses torts. S’accrochant à cette faible étincelle, il se place face à elle et attrape ses mains pour l’inciter à ancrer son regard au sien.
— Je sais que je ne le mérite pas, mais…
Sous l’émotion, sa voix s’étrangle dans sa gorge et le force à s’arrêter quelques minutes pour déglutir avec peine. Ses prunelles s’embuent sans qu’il puisse le contrôler alors qu’il reprend :
— Je t’en prie, Ed, il faut que tu m’aides. Je ne me reconnais plus. Je ne me supporte plus… J’ai besoin de toi !
Ne sachant pas comment réagir, Edenna reste silencieuse, les yeux légèrement écarquillés. Elle observe Heni se laisser aller contre elle et poser sa tête sur ses genoux repliés en tailleur. Son corps est secoué de sanglots incontrôlables. Cette souffrance qu’il a refoulée ces dernières semaines, parce qu’il ne se sentait pas en droit de pleurer ses proches, est en train de sortir d’un coup avec une intensité qui les surprend tous les deux. Heni n’a jamais été un pleurnichard. Les fois où Edenna l’a vu en larmes peuvent se compter sur les doigts de la main. Cela doit être la raison pour laquelle elle ne le repousse pas et enfouit ses doigts dans ses cheveux pour les caresser tendrement.
— Chut, calme-toi.
Avec une douceur qui étonne le jeune homme, elle embrasse son crâne à plusieurs reprises, sans cesser de lui souffler des paroles rassurantes à l’oreille. Il reste d’abord inconsolable, mais peu à peu, ses plaintes se tarissent jusqu’à totalement disparaître. Au-delà de se sentir mieux, Heni ressent une once de bonheur l’envahir. Même si ce n’était pas son intention, son mal-être a touché Edenna. Le voir être mal l’a ébranlée et a brisé les barrières qui l’empêchaient de voir sa sincérité et ses profonds remords.
— Je n’étais pas au courant pour tes parents, je suis vraiment désolée, Heni.
Il lui répond d’un hochement de tête, ne sachant pas quoi lui dire. Toujours collé à Edenna, il se relève et essuie les derniers vestiges de ses larmes en tentant de reprendre contenance. La jeune femme, quant à elle, pousse un long soupir épuisé avant de se lever, une main tendue vers lui. Surpris, il reste immobile.
— Je ne vais pas te mentir, je t’en veux énormément, Heni. Plus que tu ne peux te l’imaginer. Le fait que tu sois en partie responsable de notre descente aux enfers me fait ressentir de la colère à ton égard.
Le cœur du jeune homme se serre.
— Malgré tout, je crois en toi. Je sais qu’au fond, tu es une bonne personne. Comment pourrais-je te juger d’avoir pété les plombs alors que moi-même je ne suis pas capable de me contrôler, ces derniers temps ?
Désabusée, elle secoue la tête, comme pour éloigner des pensées désagréables de son esprit. Elle plonge ensuite ses prunelles dans celles de son vis-à-vis avec une intensité troublante.
— Je ne te promets pas de retrouver notre complicité en quelques jours. Cela va prendre un moment. Mais je suis prête à te donner une chance. Au nom de notre amitié. Car tu es, et tu as toujours été, un pilier dans ma vie.
Avec l’impression de rêver, Heni reste silencieux, la bouche légèrement ouverte de stupéfaction. Jamais il n’aurait pu en espérer autant. Même s’il est venu la voir dans ce but, il s’imaginait qu’Edenna ne lui pardonnerait pas, au vu de la haine et de la colère qui l’animent depuis qu’elle s’est enfuie du camp rebelle.
Comme si elle lisait dans ses pensées, l’expression d’Edenna devient plus sévère, et elle ajoute de sa voix implacable :
— Mais je n’accepterai pas un tel coup de folie une deuxième fois, sache-le. C’était la première et la dernière.
Heureux, bien plus qu’il ne le lui avouera jamais, Heni saisit la main qu’elle lui tend toujours et se relève pour l’enlacer avec force. Enfouissant sa tête dans les cheveux emmêlés de son amie, il inspire profondément pour humer son odeur et murmure avec une grande douceur :
— Oui. Je te promets de me reprendre. Merci, Ed. Merci infiniment.
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