Contre le temps, Tome 2 (French Edition)

Audrey C. · Chapitre 5 sur 38

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Contre le temps, Tome 2 (French Edition)

Allongé à même le sol, les bras…

Allongé à même le sol, les bras croisés derrière la tête, Ashton fixe le ciel étoilé avec une fascination presque morbide. Cela fait maintenant deux longues heures qu’il n’a pas bougé, appréciant cette solitude. Les arbres qui l’entourent forment un cocon rassurant dans lequel il peut laisser libre cours à ses pensées, sans restriction. Si quelques branches et feuilles l’empêchent d’apercevoir l’étendue vaste et bleu foncé qui lui fait face, elles ne gâchent en rien le paysage. Au contraire, il a la sensation de se trouver devant l’un des tableaux humains qu’il a déjà vus dans l’une de ses visions.

Sa mâchoire se contracte de nouveau en se rendant compte que, quoi qu’il fasse, ses pensées le ramènent inévitablement à Edenna. Ses délires se font de plus en plus fréquents et intenses, comme s’ils empiraient au fur et à mesure que le temps défile. Ashton a l’impression qu’Edenna n’existe plus et qu’elle a été transportée dans la vie d’Andréa. Dans son passé à elle. Ce soir encore, la jeune femme s’est mise à crier le nom de Baptiste avec tant de souffrance dans la voix qu’Ashton n’a pas pu le supporter. Il a ressenti le besoin de s’éloigner du village, recherchant la solitude qui l’a toujours rassuré, apaisé.

À quelques kilomètres de leur campement, en plein centre de cette immense forêt, tout près d’un petit ruisseau qui émet un doux bruit relaxant, en contact avec la nature, il se sent bien. Complet. À sa place. Là, il n’a plus la sensation de commettre une erreur. Loin de toute cette pression qui pèse sur lui à cause des attentes de Viktor et d’Ivar, il a l’impression de souffler enfin. S’il ne regrette pas d’avoir accompli son devoir envers sa communauté, persuadé qu’il l’a fait pour le bien de tous, il ne peut s’empêcher de culpabiliser en ce qui concerne Edenna. Le regard froid et dégoûté qu’elle a posé sur lui à l’instant où elle a compris qui il était et ce qu’il avait fait, le hante encore. Même s’il n’en montre rien et garde une expression indéchiffrable en toute circonstance, le fait que la jeune femme ait perdu confiance en lui le peine. Pourtant, c’est sa faute. Et s’ils ne font rien, ils vont finir par la tuer et ils auront tout perdu.

Étrangement, ce n’est pas tant de voir tout ce pour quoi ils ont tous travaillé si dur pendant des années partir en fumée qui le terrifie. Non, ce dont il a peur, c’est de ne plus jamais revoir Edenna. Parce que même s’il tente par tous les moyens d’effacer ce qu’il ressent lorsqu’il se retrouve en présence de la jeune femme, celle-ci ne cesse de le hanter. Le souvenir des baisers qu’ils ont échangés reste ancré dans son esprit, comme pour lui rappeler que sans lui, elle serait en train de vivre une vie paisible auprès des siens, heureuse.

Un long soupir de lassitude s’échappe de ses lèvres avant qu’il ne se lève pour rentrer au campement. Cela ne sert à rien de se demander ce qui aurait pu arriver s’il avait agi autrement puisque, de toute évidence, ce n’est pas le cas. Le fait est qu’il a accompli son devoir et qu’ils continuent d’assiéger les derniers villages encore debout afin d’agrandir la communauté de manière drastique, montrant ainsi qu’ils sont les plus à même de diriger leur peuple. La liberté et le pouvoir qu’ils recherchent depuis tant d’années sont à leur portée et ils comptent bien en profiter.

En arrivant aux abords de leur campement, Ashton vérifie que les sentinelles chargées de surveiller les alentours effectuent bien leur travail et passe devant les tentes où sont installés les survivants des villages de l’Est et du Nord, pour s’assurer que tout est bien en ordre.

Lorsque des sanglots étouffés lui parviennent, le jeune homme s’immobilise, les sens aux aguets. Un silence total l’entoure, à tel point qu’il croit avoir rêvé, un instant. Mais quelques secondes plus tard, un nouveau geignement brise ce calme. Tout d’abord, il décide de faire comme s’il n’avait rien entendu et commence à reprendre sa route jusqu’à son abri de fortune. Après tout, cela ne le regarde pas. Ashton n’est pas quelqu’un qui réconforte. Il est plus facile pour lui de trahir et de faire mal. Cependant, en reconnaissant la petite voix du frère cadet d’Edenna, il se fige et serre les poings. Même si ce gosse le fait sortir de ses gonds la plupart du temps, il doit bien avouer qu’il s’est attaché à lui. Et la simple idée de le savoir là, à pleurer tout seul, lui donne la nausée. Il voudrait s’en ficher et partir d’ici, toutefois il en est incapable.

Aussi, après avoir marmonné un juron, il fait demi-tour et entre dans la grande tente. Tout le monde dort à poings fermés au fond, les uns contre les autres. Sur sa droite, Ashton aperçoit la silhouette frêle du petit garçon recroquevillé, à l’écart du groupe. Surpris, il va le rejoindre à pas lents, silencieux, peu désireux qu’on le remarque. En l’entendant, Askel retient sa respiration et relève la tête pour croiser le regard bleu océan du jeune homme. Aussitôt, il se redresse et sèche ses larmes à l’aide de ses manches pour qu’Ashton ne les voie pas.

Mais c’est trop tard.

Sans rien dire, le guerrier tend la main au garçon. Ce dernier s’empresse de la saisir et se met debout avant que le jeune rebelle ne l’entraîne à l’extérieur. Une fois à l’écart des oreilles ainsi que des regards indiscrets, Ashton attire Askel contre lui dans une étreinte spontanée. Sans réfléchir aux conséquences de son acte, il garde ses bras autour de ses épaules alors que l’enfant enfouit son visage dans le vêtement de peaux d’Ashton pour laisser libre cours à son chagrin.

— Edy a mal, Ash…

Le murmure désespéré d’Askel serre le cœur du jeune homme, qui ne sait comment réagir. Depuis le début de leur captivité, le petit est resté fort, montrant un courage sans borne qui a impressionné Ashton. Quand il a compris que ce dernier les avait trahis, il a d’abord eu une réaction virulente et s’est jeté sur lui pour le labourer de coups. Mais en voyant qu’Ashton le laissait le frapper sans se défendre, Askel s’est adouci. Durant plusieurs jours, il a refusé de lui parler. Ce n’est que depuis peu qu’il accepte de rester en sa compagnie sans l’éviter.

Même s’il ne le dira jamais, Ashton doit bien avouer que cette distance l’a fait souffrir. Lorsqu’il était au village du Nord, il a appris à connaître l’enfant et s’est attaché à lui. Il est un peu le petit frère qu’il n’a jamais eu. Son courage et sa détermination à vouloir préserver ceux qu’il aime lui font penser au garçon qu’il était, quand ses parents étaient encore en vie. Aussi, il n’a pas réussi à s’éloigner de lui comme il aurait dû le faire il y a bien longtemps. De plus, maintenant que son père et Edenna ne sont plus là pour protéger l’enfant, il s’est donné pour mission personnelle de le faire. Certes, sa mère est présente à ses côtés, mais ce n’est pas pareil. Ce dont Askel a besoin est une figure paternelle.

Serrant les dents pour retenir le soupir de culpabilité qui le démange, Ashton caresse les cheveux de l’enfant avant de lui souffler d’une voix grave :

— Je sais, mon grand.

Comment a-t-il pu penser qu’il n’entendrait pas les hurlements d’Edenna alors qu’ils résonnent dans tout le camp, en permanence ? Jusque-là, Askel a réussi à rester fort, sûrement pour sa mère, dont la douleur d’avoir perdu son bien-aimé est immense. Car même si personne ne le lui a dit, elle l’a compris. Le grand Solveig n’est plus. Tout cela est trop pour le petit garçon qu’il est ; il craque.

— Va te coucher, il est tard. Je vais aller voir Edenna, d’accord ?

Les yeux d’Askel trouvent les siens, pleins d’espoir.

— Guéris-la.

Son ton autoritaire étonne Ashton, qui lui offre un sourire en coin. Même alors qu’il vient de pleurer toutes les larmes de son corps, l’enfant fait preuve d’un aplomb sans borne. Il le surprendra toujours…

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La tête d’Edenna tourne. Elle a la sensation qu’elle est prise dans un étau qui se resserre de plus en plus au fil des minutes. Son corps entier est engourdi et lui donne l’impression d’avoir pris le pouvoir sur elle. C’est comme si elle n’était plus qu’un pantin désarticulé. Ses yeux peinent à s’ouvrir, lourds et douloureux à cause des larmes qui ne cessent de couler le long de ses joues. La fatigue y est pour beaucoup. Elle ne se rappelle pas la dernière fois qu’elle a dormi.

 

Depuis que les rebelles l’ont enfermée ici, dans cette grotte sombre et humide, qui va sans doute devenir le lieu de sa mort à ce rythme-là, tout est embrouillé dans son esprit. Les plantes qu’ils lui ont fait ingurgiter pour la rendre plus docile et l’inciter à parler l’ont fait dérailler. La réalité et les souvenirs s’entremêlent en permanence.

Présent ou passé ?

Elle ne sait pas. Elle ne sait plus. Elle a la sensation d’être folle. Elle n’arrive plus à réfléchir, perdue dans les méandres de ses deux existences.

Andréa ou Edenna ?

Qui est-elle, au fond ? Elle a l’impression de ne plus être elle-même. C’est comme si toute sa vie n’avait été qu’un énorme mensonge et que, depuis qu’il lui a éclaté en pleine figure, plus rien n’avait de sens.

Le décor change soudain et la jeune femme se retrouve devant le visage de Baptiste, magnifique, souriant, alors qu’ils dînent au bord de la mer, le soir de leurs trois ans de relation. L’obscurité et le calme qui les entourent ne sont pas du tout oppressants. Au contraire, une douce chaleur l’envahit tandis qu’elle voit l’homme qu’elle aime se baisser pour emprisonner ses lèvres entre les siennes. Ses mains se placent sur les joues de sa compagne et cette dernière crochète sa nuque, désireuse d’approfondir leur baiser. La passion s’insinue en eux et ils s’allongent sur la nappe qu’ils ont posée à même le sol. À bout de souffle, son amour se détache d’elle. Son regard intense s’ancre au sien et ses lèvres susurrent d’une voix étonnamment sèche, froide et implacable :

— Quelle est la menace qui pèse sur les Biorphées ?

Les sourcils de la guerrière se froncent. Elle ne comprend pas… Que veut-il dire ? Son expression se durcit.

— Quel est ton rôle, en tant qu’élue ? Comptes-tu nous tuer, nous, rebelles ?

Soudain, ses traits se transforment, tout comme le décor autour d’Edenna. Elle se trouve de nouveau dans la grotte, un homme grand et imposant lui fait face dans de longs habits de peaux qui le rendent encore plus sombre. Ses prunelles noires la fixent avec férocité. Il s’agit d’Ivar, le bras droit de Viktor. L’homme qui accompagnait Grigore et Ashton lors de son premier réveil dans cette grotte. L’élue a appris à le connaître au fil des jours ; c’est un homme froid et sans pitié. Du moins, elle pense que c’est lui. Si son esprit ne lui joue pas encore des tours… Elle était tellement perdue dans sa vision qu’elle ne l’a ni vu ni entendu entrer.

Relevant un peu plus la tête pour pouvoir mieux l’observer, elle grimace. Ses cheveux lui collent à la peau à cause de la sueur qui parsème son corps et l’empêchent ainsi de bien voir. Une odeur nauséabonde lui parvient aux narines et elle est pleinement consciente qu’elle provient d’elle.

— De quoi parlez-vous… arrive-t-elle à lui demander dans un murmure rauque.

Avec rage, Ivar attrape son menton entre son pouce et son index et rapproche son visage au plus près du sien. Ses lèvres tremblent alors qu’il prend plusieurs grandes inspirations pour se calmer. Son regard noir ne quitte pas le sien.

— Ma patience a des limites, jeune Edenna. Élue ou pas, si tu persistes à ne rien nous dire de tes intentions, ce sont tes proches qui en souffriront. Nous avons déjà perdu assez de temps.

La jeune femme tique en entendant ces derniers mots et son cœur se serre. Cela fait des semaines qu’elle n’a vu personne à son réveil, en dehors de son frère et sa mère. Elle ne sait même pas qui de son peuple a survécu, et qui a péri… Que sont devenus ceux qu’elle côtoyait tous les jours ? Heni est-il en vie ? Bien qu’elle lui en veuille encore pour tout ce qu’il lui a fait, il reste pour elle quelqu’un d’important et elle serait vraiment bouleversée de découvrir qu’il a été tué comme son père.

Son père…

Les muscles de la guerrière se tendent alors qu’elle prend conscience de la triste réalité : plus jamais elle ne pourra le voir lui sourire. Plus jamais il ne lui touchera affectueusement les cheveux. Plus jamais il ne pourra l’épauler. Plus jamais il ne sera à ses côtés, tout simplement…

Son hurlement de pure souffrance résonne dans la pièce et lui broie les tympans alors qu’elle se cambre en avant pour atteindre son bourreau. Mais les liens qui lui retiennent les poignets l’en empêchent. Tout au plus, elle arrive à plier un peu ses bras. Elle ose au moins espérer que ces ordures n’ont rien fait à son petit frère, ou ils le regretteront.

Comme s’il lisait dans ses pensées, Ivar se redresse, un sourire machiavélique sur les lèvres. Il la surplombe de toute sa hauteur alors qu’il déclare d’une voix calculée :

— Que dirais-tu que je commence par Askel ?

Ne pouvant pas bouger le haut de son corps à cause de ses entraves, Edenna balance ses pieds dans sa direction et l’atteint en plein ventre. Mais sa force s’est amoindrie suite à sa captivité et le rebelle ne cille même pas. Au contraire, son rictus s’élargit. Avec ironie, il lève l’un de ses sourcils, se moquant visiblement d’elle.

— Vous n’avez pas intérêt à toucher un seul de ses cheveux, vous avez compris ? crache l’élue avec une virulence qui la surprend, étant donné son état.

Peu m’importe qu’ils s’en prennent à elle, elle a réussi à le supporter jusque-là et elle continuera jusqu’à son dernier souffle. Mais qu’ils fassent souffrir ses proches, ça, elle ne peut l’accepter.

Les iris d’Ivar s’assombrissent de nouveau alors qu’il hurle, à bout de patience :

— Alors, parle !

— Mais je ne sais rien, bordel !

Son cri est tout aussi puissant que le sien, ce qui étonne le guerrier. Cela fait si longtemps qu’elle jongle entre la conscience et l’inconscience, réussissant à peine à leur répondre, à ses comparses et à lui, qu’il ne s’attendait pas à ça. Mais il n’obtiendra rien d’autre d’elle. Pas parce qu’elle refuse de leur donner ce qu’ils cherchent, mais parce qu’elle ne le sait pas elle-même. Elle n’a aucune idée de son rôle. Elle a déjà questionné la Terre-Mère pour qu’elle l’éclaire, mais elle ne lui dit rien. C’est comme si elle avait disparu de son existence depuis leur visite au village de l’Est. Comme si elle n’avait jamais fait partie de la vie de la jeune femme.

Soudain abattue, celle-ci baisse la tête et se laisse de nouveau aller, retenue uniquement par les lianes. Elle se sent si inutile que c’en est insupportable.

— Je ne sais pas, murmure-t-elle, plus doucement cette fois, désespérée.

À peine a-t-elle prononcé ces mots qu’une nouvelle vision envahit son esprit, avec une telle violence qu’elle se cambre, grinçant des dents pour ne pas hurler. Elle se retrouve de nouveau au centre d’une bataille. Tout, autour d’elle, n’est que chaos. L’odeur de fer la prend à la gorge tandis que les cris des derniers survivants lui glacent le sang. Allongée au sol, blessée au ventre par une balle, elle observe d’un œil hagard la situation précaire. L’ultime camp résistant vient d’être réduit à néant par leurs ennemis. Durant dix mois, ils ont vécu loin de tout, cachés, mais heureux et en vie. À présent, il ne reste plus rien de leurs habitations que des cendres. Les champs qu’ils cultivaient sont piétinés et leurs animaux ont été abattus, de la même manière que leurs maîtres. Leurs assaillants ne souhaitent pas seulement semer la terreur dans le pays. Ils veulent la mort de tous leurs opposants afin de détenir le pouvoir, sans aucune restriction.

Alors que des points noirs commencent à envahir la vision de l’élue, elle entend au loin une voix déclarer avec une froideur qu’elle connaît bien :

— Ça suffit, laisse-la tranquille !

Ashton.

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