Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
L’expression sombre, Grigore observe ses amis s’amuser…
L’expression sombre, Grigore observe ses amis s’amuser joyeusement dans le ruisseau, chacun essayant de couler l’autre pour prouver sa force. Assis à même le sol, tout près de l’eau, le jeune homme n’a qu’une envie : partir d’ici pour aller retrouver Edenna.
Cela fait maintenant des jours qu’elle s’est enfuie avec sa famille à cause d’Ashton et que celui-ci a fichu en l’air toutes ses chances de l’accompagner. S’il n’était pas intervenu, il y serait parvenu, il en est certain. Mais non. Il a fallu encore une fois que l’enfant prodigue s’en mêle et gâche tout pour tourner la situation à son avantage. Évidemment, ce n’est pas à Grigore que l’on a proposé de suivre la jeune élue pour la surveiller, mais au guerrier. Lui, on le pointe encore et toujours du doigt en l’accusant d’être le fautif. La bonne majorité du camp pense que c’est lui qui a libéré Edenna et ses proches.
Avec rage, il tape du poing le sol, faisant trembler la terre sous lui.
— Merde !
Alertés par son cri, ses quatre amis se tournent vers lui et cessent leurs enfantillages pour afficher une mine soucieuse. Inquiets, ils sortent de l’eau, ruisselants, aussi nus qu’à leur naissance, pour le rejoindre. L’air étant agréablement chaud depuis quelques jours maintenant et les Biorphées n’étant pas de nature très pudique, surtout en présence de proches, aucun d’eux ne tente de se cacher des autres.
— Eh, ça va ? demande Soeren en posant une main sur son épaule pour la serrer avec douceur.
— Non.
Comme toujours, il n’essaie pas de dissimuler ses états d’âme auprès de ses amis. Avec eux, il peut être lui-même sans craindre d’être trahi ou jugé. Tous les cinq se côtoient depuis leur plus jeune âge et ne se sont jamais quittés. Ensemble, ils ont grandi et appris à se battre, à devenir de véritables guerriers dans la communauté. Ils sont connus pour être inséparables : les cinq, comme on les appelle. Malgré son statut de fils du chef des rebelles, ses compagnons ont toujours agi avec lui comme avec n’importe lequel d’entre eux et le traitent avec le même égard que les autres.
Aussi, il ne s’embête pas à cacher son air mauvais alors qu’il crache avec véhémence :
— Cela fait seize jours maintenant qu’Edenna s’est enfuie et mon père refuse toujours que j’aille la rejoindre. Pire, il ne me donne aucune nouvelle d’elle ! Pourtant, je sais très bien qu’Ivar est parti surveiller Ashton et Heni et qu’il est revenu au camp il y a deux jours pour l’informer des avancées.
Sentant sa haine envers son père, Ashton et tous ceux qui le considèrent comme un incapable l’envahir, Grigore attrape une pierre et la lance avec une force étonnante en direction du ruisseau. Elle va bien au-delà et s’écrase avec violence contre le tronc d’un arbre avant de retomber au sol, en morceaux.
— À l’heure qu’il est, je devrais être aux côtés d’Edenna. Je devrais être en train de la séduire pour qu’elle tombe amoureuse de moi et que je puisse la faire mienne. Enfin. Mais non, il faut encore que mon père agisse sans me consulter, préférant confier cette mission à Ashton, comme toujours.
Les muscles tendus, il se lève subitement et tourne le dos à ses amis pour tenter de se calmer. Ses narines frémissent sous la rage qu’il ressent envers l’homme qui l’a conçu. Depuis la mort du géniteur d’Ashton, il ne lui porte plus aucune attention.
La mine dégoûtée, Alrik se redresse et commence à s’habiller en maugréant :
— J’adore ton père, sincèrement, je l’ai toujours admiré depuis que je suis gamin. Mais plus les semaines passent et plus je pense qu’il devrait donner sa place de chef. Il a fait son temps et, à mon sens, il n’est plus capable de nous diriger.
Étonné, Grigore se tourne vers ses compagnons, les sourcils relevés. Delf acquiesce, en accord avec ses paroles, et ajoute :
— Son affection pour Ashton trouble son jugement et il ne voit pas qu’en réalité, il n’est pas digne de confiance. C’est le meilleur guerrier de la communauté, certes, mais il n’en reste pas moins un homme. Or, depuis la mission avec la jeune élue, il n’est plus le même.
Grigore ne s’étonne pas qu’il connaisse la nature d’Edenna ; il leur a livré ce secret. En dehors d’eux, très peu de personnes chez les rebelles sont au courant. D’ailleurs, s’il n’avait pas surpris une conversation entre son père et Ivar, jamais il ne l’aurait su lui-même. Un goût amer lui envahit la bouche à cette pensée. Encore une fois, son père n’a pas jugé bon de lui faire part de cette information des plus importantes, à lui, son fils.
— Egil m’a confié ne plus le reconnaître, enchaîne Lennart. Il m’a raconté l’avoir vu péter les plombs lors d’une partie de chasse, il y a quelques jours. De plus en plus souvent, il paraît être perdu dans ses pensées et se fait surprendre par n’importe qui. Même alors qu’il savait qu’Egil et Alrek l’accompagnaient, il a dégainé son arme lorsque le premier a posé sa main sur son épaule. Or, en vingt-sept années d’existence, cela ne lui était jamais arrivé.
Intéressé par ce que son comparse lui apprend, Grigore tend l’oreille et réfléchit. Si Edenna est sa plus grande force, lui donnant envie d’aller plus loin pour repousser ses limites, elle paraît également être la faiblesse d’Ashton. Lui qui a toujours été un homme redoutable et redouté de tous, maître de lui-même et imbattable, semble être en train de changer à cause de la jeune femme. À cette nouvelle, un sourire naît sur les lèvres de Grigore.
— Moi, je vous dis qu’il l’aime, l’élue, reprend Alrik. Ça crève les yeux. Soeren ricane.
— Ashton, tomber amoureux ? La seule personne qu’il aime est lui-même. Il est aussi froid que la glace, je ne vois pas comment il pourrait éprouver des sentiments pour qui que ce soit.
— Détrompe-toi, renchérit Grigore, soudain moins tendu. Ashton fait preuve de faiblesse depuis l’apparition d’Edenna dans sa vie. Ce n’est pas un hasard. Ce qui m’intéresse, c’est de savoir jusqu’où il est prêt à aller pour elle. A-t-il l’intention de tous nous trahir ?
Delf se passe une main sur le visage, visiblement très contrarié par cette idée. Les yeux fixés sur le sol, il semble perdu dans ses pensées, tout comme le reste du groupe. Durant de longues minutes, chacun garde le silence, hagard, jusqu’à ce que Lennart se redresse brusquement, les traits illuminés.
— Et si tu prenais de force la place de ton père ?
Étonné, mais aussi quelque peu choqué par cette suggestion, Grigore se tourne vers son ami, les sourcils froncés. Depuis que son paternel lui a dit qu’il serait le prochain à diriger la communauté, lorsqu’il était enfant, Grigore a toujours brigué ce rôle. Pour autant, il n’a jamais envisagé cette possibilité. Malgré tout le mal que lui a fait son géniteur et la haine grandissante qu’il ressent à son égard depuis des années, il n’a jamais pensé recourir à une telle extrémité. Viktor reste l’homme qui l’a élevé et aimé. Du moins, par le passé.
— C’est vrai, acquiesce Delf, une lueur intéressée dans les prunelles. Après tout, tu la mérites, et de loin.
Bombant le torse avec fierté face à cette affirmation, Grigore sent la confiance monter en lui. D’autant plus lorsque Alrik renchérit à son tour :
— Comme il n’est pas prêt à te la donner, prends-la. Elle te revient de droit.
Plus les secondes s’égrènent et plus cette idée s’incruste dans son esprit. Il est de plus en plus excité. Un sourire machiavélique se forme sur son visage en imaginant son père se mettre à genoux devant lui en signe de soumission. Mieux ! Il voit Ashton, le dos courbé et la tête baissée, à ses pieds. Cette vision est tellement jouissive qu’un grognement appréciateur s’échappe de ses lèvres. S’il n’y avait jamais songé, à présent, il n’attend plus que le moment où il arrivera enfin à ses fins et sera au sommet de la hiérarchie.
Soeren se lève pour le rejoindre et pose une main sur son épaule en signe de soutien avant de plonger son regard confiant dans celui de son ami.
— Quoi que tu décides, nous te suivrons.
Grigore ne réfléchit pas plus longtemps. Avec une nouvelle détermination, il se redresse, le menton bien droit alors qu’il plante ses iris résolus dans ceux de ses plus proches alliés.
— Vous avez raison, déclare-t-il d’une voix assurée, grave. Il est temps d’aller chercher ce qui m’est dû. J’ai déjà bien trop attendu, acceptant de me faire humilier et rabaisser pour avoir grâce à ses yeux, en vain. Je vais aller lui demander gentiment de me laisser sa place. Et s’il me la refuse encore…
Sa mine s’assombrit d’une lueur dangereuse.
— Je me verrai dans l’obligation de la lui prendre de force. Et je ne reculerai devant rien, cette fois. Rien.
Les acclamations de ses compagnons répondent à son discours sorti du cœur. Plus que de simples paroles, il s’agit d’une promesse. À présent, il ne se laissera plus faire. Il l’a bien trop fait par le passé. Il est temps de montrer à tous qui il est vraiment. De quoi il est capable.
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