Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
Debout dans sa grande tente de fortune,…
Debout dans sa grande tente de fortune, Viktor converse avec Ivar et deux autres de ses guerriers de confiance pour trouver une solution au problème de la jeune élue. Edenna s’est enfuie il y a maintenant presque deux semaines et il faut la retrouver avant qu’elle ne leur échappe définitivement.
Si ce n’est pas déjà fait…
Ivar n’étant rentré qu’hier, cela fait donc quatre jours que l’incendie a eu lieu. Cela signifie qu’Edenna et sa famille ont eu le temps d’avancer un peu plus en direction de leur but : le Sud, si le second de Viktor ne se trompe pas.
S’ils souhaitent les rattraper avant que quelque chose de fâcheux ne se produise, il va falloir qu’ils se concertent et trouvent une solution imparable. Car à présent ils sont au courant qu’Edenna est liée à Gaïa d’une manière bien plus profonde qu’ils ne le croyaient de prime abord, et cela fait d’elle un être des plus dangereux. Qui sait ce qu’elle est capable de faire ? Après tout, Ivar les a informés l’avoir vue s’emporter très souvent, et étant donné les regards que lui portaient ses proches, cela ne semblait pas habituel chez la jeune femme.
Leur dernier espoir réside en la présence d’Ashton à ses côtés. Heni ne compte pas, car le jeune homme n’est pas un pur rebelle. Il n’est pas venu les trouver parce qu’il souhaitait que la communauté les attaque. Au fond, il voulait juste faire du mal à Ashton, rien de plus. C’était un acte irréfléchi qui a eu de lourdes conséquences pour lui. En effet, cela n’a rien changé pour Viktor, il connaissait déjà le lieu où ils vivaient et leur situation grâce à Ashton et Ivar.
Mais ça… il n’a pas besoin de le savoir.
Poussant un long soupir de lassitude, épuisé par tous ces problèmes, Viktor se met à espérer de plus en plus fort que son protégé ne les trahira pas. S’il a toute confiance en Ashton, il ne peut s’empêcher d’avoir un mauvais pressentiment. Va-t-il réussir à leur ramener Edenna ? Essaiera-t-il seulement ?
Alors que ses pensées commencent à prendre un tournant négatif, des exclamations se font entendre à l’extérieur et surprennent les quatre hommes, qui s’immobilisent. Les sourcils froncés, ils s’échangent des regards pour savoir si l’un d’eux connaît la raison de cette effervescence. Comme ce n’est pas le cas, ils décident de sortir pour aviser la situation.
Le cœur de Viktor connaît un raté dans sa poitrine lorsqu’il comprend ce qui est en train de se produire. Devant lui, un énorme attroupement entoure son fils, perché sur une chaise de bois pour être vu de tous. Avec une expression déterminée, il s’écrie à pleins poumons :
— Mes amis, le temps est venu pour moi de réclamer ce qui m’est dû : le rôle du chef des rebelles. Cela fait bien trop longtemps maintenant que mon père refuse de me le transmettre alors qu’il aurait dû le faire. Ses années d’existence augmentent irrémédiablement et très bientôt, il ne pourra plus nous protéger. VOUS protéger. Aussi, aujourd’hui, je me présente devant vous pour vous demander de faire un choix : souhaitez-vous que mon père garde le pouvoir ? Ou bien pensez-vous qu’il doit me le léguer ?
Les traits de Viktor se teintent d’effroi devant un tel discours. Jamais il n’aurait imaginé son fils capable d’un coup d’État. Certes, il connaît son ressentiment à son égard ainsi que son désir de devenir le prochain chef des rebelles, et ce le plus rapidement possible, cependant il ne s’attendait pas à ce qu’il tente de se l’approprier de cette manière.
Pour autant, il ne se sent pas en danger. Son peuple lui est fidèle depuis des décennies, et il ne l’a jamais déçu jusque-là. De plus, beaucoup s’imaginent que Grigore n’est qu’un gamin imbu de lui-même et sot. Qui voudrait lui donner un tel pouvoir ?
— Et pourquoi on te suivrait ? l’interroge Egil, en écho à ses propres pensées. Qu’as-tu de plus à nous offrir que ton père ?
L’expression de Grigore est pleine d’assurance tandis qu’il braque ses iris implacables dans ceux de l’homme.
— L’honnêteté.
Les sourcils froncés par l’incompréhension, Viktor observe les siens discuter entre eux à voix basse, provoquant très rapidement un brouhaha presque assourdissant. D’un coup d’œil, Viktor s’aperçoit qu’Ivar est tout aussi effaré que lui.
— Que veux-tu dire par là ? demande une femme tout près de Grigore, qui penche la tête pour le regarder.
Un sourire machiavélique se forme sur ses lèvres lorsqu’il se tourne vers ses quatre amis de toujours, postés à ses pieds. Leur expression ne trahit aucune peur. Bien au contraire, leur posture est aussi droite que celle de son fils, ce qui ne présage rien de bon.
— Mon père et ses fidèles vous ont menti.
Sa voix claque dans l’air comme une détonation et le silence le plus total suit sa déclaration. Les visages se crispent et affichent une mine abasourdie. De son côté, Viktor serre les poings le long de son corps, comprenant enfin où son fils veut en venir.
Edenna.
Lentement, Grigore redresse la tête pour ancrer son regard dans celui de son père, dont l’expression reste indéchiffrable. Il sait ce qui l’attend mais se refuse à dire quoi que ce soit pour éviter de se trahir. Tout ce qu’il a fait jusqu’ici, c’était pour la survie de son peuple. Il n’a rien à se reprocher.
— Durant plusieurs semaines, nous avons eu parmi nous l’un des deux élus annoncés dans la prophétie et ils ont jugé bon de nous cacher cette information, pourtant capitale.
Des exclamations outrées s’élèvent tout autour d’eux alors que les hommes et les femmes qui entourent Viktor suivent les yeux de Grigore pour se tourner vers leur chef. Pour la première fois, leur visage n’a rien d’avenant et trahit une déception et une colère que l’homme n’aurait jamais cru voir chez les siens.
— Eh oui, mes amis ! jubile Grigore en levant les mains de manière théâtrale pour inciter ses vis-à-vis à se focaliser sur lui. Edenna, la jolie fille de feu Solveig, l’ancien chef du village du Nord, n’est autre que l’une des deux élus !
— C’est quoi, ce délire, grogne Ivar tout près de lui, le regard dur et la mâchoire serrée. Pour qui se prend ce petit con ? Il ne sait rien du tout.
Désireux d’apaiser la tension qui monte dans les veines de son ami, Viktor pose une main sur son avant-bras, comme pour lui assurer que tout va bien. Pourtant, il a conscience que ce n’est pas le cas. La noirceur dans les prunelles de son fils le prouve. De toute sa vie, jamais il ne les a vues ainsi. Grigore a très souvent eu des accès de colère, il tient ce trait de caractère de son père, qui était pareil dans son enfance. Cependant, à ce moment précis, cela va bien au-delà d’un simple mécontentement. Une véritable rage ainsi qu’une haine sans nom semblent le contrôler.
Or, Viktor a appris à ses dépens que se laisser diriger par ses émotions est la pire des solutions, surtout lorsqu’elles sont aussi obscures que celles qui habitent son fils. Par conséquent, pour la première fois depuis longtemps, une peur intense s’immisce au creux de son ventre. L’avenir promet d’être bien plus sombre qu’il ne l’imaginait…
Inconscient des pensées de son père, Grigore enchaîne d’une voix forte et accusatrice :
— C’est pour cette raison qu’ils l’ont gardée enfermée dans la grotte, contrairement aux autres.
De nouvelles protestations fusent de toute part autour d’eux, faisant déglutir Viktor avec peine.
— Alors je vous le redemande, continue le jeune homme avec beaucoup plus de calme et d’assurance, êtes-vous toujours prêts à suivre un homme qui vous a dissimulé une information si importante ou préférez-vous vous joindre à moi ? Je vous promets une chose : je serai totalement transparent avec vous. Mon but ultime est de soumettre tous les villages et je compte bien utiliser tous les moyens pour y parvenir. Êtes-vous avec moi ?
Comme seuls quelques chuchotements lui répondent, il s’écrie :
— Reprenons le pouvoir qui nous est dû ! Notre liberté !
Contrairement à ce que Viktor pensait, son peuple n’hésite qu’une microseconde avant de hurler à pleins poumons en levant les poings en signe de soutien :
— Vive les rebelles ! Vive Grigore !
À cet instant, le chef sait qu’il a perdu. Les épaules droites, le regard noir, il affronte son fils dont le sourire en coin ne laisse rien présager de bon. Il le toise un moment puis se détourne pour s’éloigner de cet attroupement, qui annonce la fin de son pouvoir, mais également le commencement de nombre de catastrophes, il le pressent.
OceanofPDF.com