Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
— Je pars à la cueillette. À…
— Je pars à la cueillette. À tout à l’heure !
Après avoir salué ses compagnons de voyage, Linna s’éloigne en direction de la forêt qui borde la mer. Elle est assez dense pour contenir divers buissons à baies. Certes, il y en a peu, mais c’est toujours mieux que rien.
— Attends-moi ! s’exclame soudain une voix derrière elle.
En se retournant, elle découvre Heni qui accourt vers elle avec une expression indéchiffrable. Visiblement, il a eu du mal à choisir s’il devait la suivre ou non. Cela se lit dans ses yeux. Depuis leur rencontre deux jours plus tôt, il est étrange à son égard. Tantôt distant, tantôt attentionné. Elle ne sait que penser de lui et cela ne lui plaît pas. Pourtant, il interagit sans arrêt avec ses amis. Avec eux, il est doux et souriant. Tout le contraire de son comportement envers Linna. Lorsqu’il fait enfin attention à elle, ce n’est que pour lui offrir un faible rictus. Cela s’arrête là. Alors le voir se positionner à côté d’elle la surprend. Certes, il reste à bonne distance et ne la regarde pas, néanmoins il est ici.
Dans un soupir, elle secoue la tête pour écarter ces pensées de son esprit. Cela ne sert à rien de trop réfléchir à quelque chose sans importance. Après tout, une fois qu’ils auront retrouvé Saphiana, ils se sépareront et ne se reverront sûrement jamais.
— Tu ne nous as pas dit, d’où viens-tu ?
Face à cette question inattendue, Linna s’immobilise, obligeant Heni à faire de même pour ne pas la devancer. Ses yeux sont fixés aux siens avec une telle intensité qu’elle sent son cœur s’accélérer dans sa poitrine. Passé la surprise, elle reprend sa marche avant de répondre de manière désintéressée :
— De partout et de nulle part.
Du coin de l’œil, elle le voit froncer les sourcils d’incompréhension. Aussi, elle précise :
— Je suis une solitaire.
Heni acquiesce et ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais la referme aussitôt. Il se tait durant plusieurs secondes avant de lui demander :
— Tu aimes ta vie ?
Linna tourne la tête vers lui.
— Curieuse question.
— Mais légitime.
La femme hausse les épaules.
— Tu sais, j’ai toujours vécu ainsi. Mes parents ont décidé de fuir très jeunes leur village pour être ensemble et m’ont élevée de cette même façon. Je n’ai jamais eu affaire à aucune des communautés et je n’en ai jamais vraiment ressenti l’envie non plus. Je suis heureuse. Alors oui, j’aime ma vie. Elle n’est pas parfaite, parfois il m’arrive de me sentir très seule, mais c’est la mienne.
Heni hoche la tête, comme s’il comprenait le point de vue de Linna. Son expression devient pensive.
— Et où sont tes parents, aujourd’hui ?
Le visage de la jeune femme s’assombrit.
— Morts.
Bouleversé, il s’arrête et attrape son bras pour l’obliger à lui faire face. Ses traits sont si navrés qu’une chaleur étrange naît au creux du ventre de Linna. Le voir ainsi avec elle lui fait bien plus plaisir qu’elle ne l’aurait pensé. Elle se met même à espérer qu’à partir de maintenant, leur relation évolue. Ce qui n’a aucun sens pour elle qui a toujours vécu loin des civilisations. Cependant Heni a raison. Depuis qu’elle a rencontré Saphiana et que cette dernière lui a donné pour mission de surveiller les abords de la mer dans l’attente des élus, beaucoup de choses ont changé pour elle.
Tout d’abord, elle s’est mise à espérer que leur monde puisse enfin être sauvé pour qu’elle continue à vivre sans craindre pour ses futurs enfants. Parce que si elle refuse de se mêler aux autres, c’est en partie pour cette raison. S’ils sont tous voués à mourir, autant ne pas s’attacher. Perdre un être proche est encore plus douloureux que de succomber soi-même.
Toutefois, maintenant qu’elle a rencontré Edenna, l’espoir de pouvoir se construire une famille devient de plus en plus fort en elle. D’autant que ces deux derniers jours, elle a appris à vivre en compagnie d’Ashton, Astrid, Askel, Edenna et Heni, et elle doit bien avouer qu’elle aime cela. Oh, il y a aussi Lyra, cependant la bête ne se fait que rarement remarquer. Elle se contente de quémander des caresses à Edenna de temps en temps, de la suivre à la trace et de hennir lorsqu’elle se sent bien.
— Je suis vraiment désolé, Linna. Je comprends ta souffrance.
La voix douce du jeune homme la sort de ses pensées. Avec un œil neuf, elle l’observe sous toutes les coutures et se surprenant à apprécier son apparence. Ses cheveux bruns mi-longs lui tombent dans les yeux et son visage sérieux le rend très séduisant. Tandis qu’il retire sa main de son bras, Linna imagine ce qu’elle ressentirait si elle se blottissait tout contre lui.
Gênée et furieuse de penser à cela alors qu’ils sont en train de parler de ses défunts parents, elle se raidit et recule d’un pas, détournant le regard.
— C’était il y a deux ans maintenant. C’est toujours douloureux, mais c’est supportable. J’ai appris à vivre avec l’idée que je ne les reverrai plus jamais. Au moins, ils sont tous les deux réunis. C’est simplement dans un autre monde que le mien.
Le regard de Heni devient comme hanté par des démons très profonds. Ses traits expriment une telle tristesse, une telle souffrance, que Linna ne peut rester insensible. D’un geste, elle attrape sa tête et l’amène contre son épaule dans une étreinte maladroite. Ne sachant pas comment agir maintenant qu’elle a franchi le pas alors qu’elle se le refusait quelques minutes plus tôt, elle ferme les yeux, dans l’attente de voir la réaction du jeune homme. Et quelle n’est pas sa surprise lorsqu’il entoure sa taille de ses bras pour la serrer tout contre lui. À voir son comportement ces derniers jours à son égard, elle pensait qu’il la repousserait. Linna est contente qu’il ne l’ait pas fait. La respiration régulière, apaisée, elle se laisse aller. Elle se sent comme hors de son enveloppe corporelle. Seule la présence de Heni lui prouve qu’elle se trouve bien dans la réalité et pas dans un songe.
Quand le guerrier se détache lentement d’elle, la jeune femme a du mal à reprendre pied. Elle ressent encore ses mains sur elle, son souffle dans son cou, ses cheveux contre sa joue…
— Merci, murmure-t-il d’une voix si rauque et tendre qu’elle en rougirait. J’ai également perdu mes parents il y a peu.
Elle acquiesce. Linna comprend à présent sa peine. Même si Heni est un homme fort, il a été brisé par cette réalité. Leur mort a détruit quelque chose en lui.
— Il y a environs trois ans, dévoile Linna la gorge nouée, ma mère est subitement tombée malade. Elle ne mangeait plus rien, maigrissait à vue d’œil et vomissait tous les jours le peu qu’il y avait dans son estomac. Sans parler du sang qu’elle régurgitait… Il ne lui a fallu que quelques semaines pour nous quitter, mon père et moi, dans d’atroces souffrances.
Linna déglutit et prend une grande inspiration avant de continuer :
— Ivre de chagrin, mon père s’est doucement laissé dépérir jusqu’à disparaître à son tour, à peine trois mois plus tard.
Elle ravale les larmes qui lui montent aux yeux et enchaîne avec plus d’assurance, son regard plongé dans celui du jeune homme :
— J’ai énormément souffert en me retrouvant seule. J’ai même ressenti l’envie de les rejoindre. Pourtant, j’ai fini par me reprendre. Parce que je sais au fond de moi que ce n’est pas ce qu’ils auraient souhaité pour moi. Ils m’aimaient et de là où ils sont, je suis persuadée qu’ils m’observent, me protègent. Alors pour eux, je vis comme je l’entends et profite de chaque instant sans jamais rien regretter. Tu devrais y penser, Heni.
Les traits de ce dernier se ferment et il se détourne.
— Mais nous ne sommes pas pareils, toi et moi. Jamais ils ne pourront me pardonner mes actes. Comment le pourraient-ils alors que j’en suis moi-même incapable ?
Sur ces mots, il reprend son ascension en direction du bosquet, laissant Linna totalement troublée.
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