Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
— Allez, plus vite que ça !…
— Allez, plus vite que ça ! éructe un rebelle. Le linge ne va pas se laver tout seul !
Astrid serre les dents lorsque l’homme la bouscule et manque de la faire tomber dans la rivière. Sans lui porter attention, elle se concentre sur sa tâche du jour, frottant avec vigueur le vêtement de peaux sale qu’elle a entre les mains. Depuis que son peuple a été capturé et emmené au camp des rebelles, ces derniers en profitent pour les exploiter. Ils leur donnent les corvées qu’ils jugent ingrates et fatigantes, comme la récolte des baies, le dépeçage des animaux, la préparation des repas, le nettoyage du linge, etc.
Si beaucoup se sont d’abord révoltés, indignés à l’idée d’être relégués au rang de simples esclaves, tout le monde s’est vite calmé et plié aux ordres après avoir vu un homme être sauvagement abattu pour avoir refusé une tâche qui lui avait été assignée. Depuis ce jour, chacun prend sur lui et effectue son travail dans le silence, sans se plaindre. Car ils savent tous qu’au moment où ils se rebelleront, ils seront exécutés, sans aucun remords. La communauté ne les garde en vie que par nécessité. Rien d’autre. Seuls les enfants de moins de quinze ans sont épargnés et confinés en permanence dans les tentes qui leur ont été attribuées à leur arrivée. Ils n’ont droit d’en sortir que pendant quelques minutes chaque jour et sous haute surveillance. Il n’y a que la nuit que les adultes les retrouvent.
À la pensée que son fils est en sécurité, Astrid pousse un léger soupir de soulagement et s’active un peu plus. Si elle supporte toute cette humiliation, c’est uniquement pour ses enfants. Afin qu’Edenna et Askel ne se retrouvent pas orphelins. Parce qu’elle le sait bien, son bien-aimé n’est plus de ce monde. Les rebelles n’ont pas eu besoin de l’en informer pour qu’elle l’ait compris. Jamais son mari n’aurait laissé ces êtres abjects capturer son peuple de son vivant. Et comme elle ne l’a plus vu depuis l’attaque…
Elle en a déduit qu’il était mort.
Si ce constat lui déchire le cœur, elle prend sur elle. Oh, elle rêverait d’avoir un moment à elle pour pouvoir pleurer son amour perdu. Mais elle ne peut pas se le permettre en de telles circonstances. Elle se refuse à montrer une once de faiblesse à ses ennemis, et ces derniers ne leur laissent aucune intimité. Les uniques instants pendant lesquels ils sont livrés à eux-mêmes sont les moments où ils se rejoignent tous ensemble sous la grande tente. Elle n’est donc jamais seule. En tant que femme de l’ancien chef du village du Nord, elle se doit de rassurer et d’encourager son peuple. Du moins, ce qu’il en reste… Une petite centaine de personnes à peine, davantage de femmes et de enfants, ont survécu et sont maintenant éparpillée en deux groupes.
Alors qu’Astrid s’occupe des Biorphées dans sa tente, Heni, qui a été enfermé dans le deuxième abri, se charge des personnes présentes dans celui-ci. Si elle trouvait le jeune homme étrange et vraiment sombre avant la bataille, à présent, elle a l’impression de peu à peu retrouver le garçon qu’elle a toujours connu. Et cela la rassure. Parce qu’elle sait qu’elle n’est pas seule, qu’il la soutient, même de loin. Un simple échange de regard pour s’assurer que tout le monde va bien quand ils se croisent lui suffit. Porter ce poids seule aurait été bien trop difficile et elle est heureuse de pouvoir compter sur lui pour l’épauler.
— Il est l’heure, on range tout ! beugle un guerrier derrière elle. Plus vite que ça !
Sans se faire prier, elle essore le vêtement qu’elle était en train de laver et le pose dans le grand panier en osier rempli de linge propre, à sa droite. La dizaine de femmes qui l’accompagne l’imite, leur mine trahissant une fatigue extrême. Il faut dire que cela fait plusieurs heures qu’elles travaillent sans pause. Peu parviennent à supporter tout cela sans broncher…
Parmi elles se trouvent des femmes provenant du village de l’Est. Astrid aimerait les questionner pour savoir comment les rebelles sont arrivés à bout de leur peuple, toutefois elle n’en a pas encore eu l’occasion. Tout comme les survivants du village du Nord, ils ont été mis à l’écart dans deux autres grandes tentes et elle ne les côtoie que rarement, lors de leurs corvées. Elles sont sans cesse épiées et surveillées. Il est donc impossible d’entamer une conversation. D’autant plus que les rebelles ordonnent un silence absolu durant l’exécution des tâches. Au moindre bruit, les coups pleuvent.
Lorsqu’ils sont tous prêts à partir, leur panier rempli sous le bras, le groupe regagne le campement d’un pas assuré. Plus elles se rapprochent, plus les hurlements de sa fille lui parviennent et lui glacent le sang. Astrid a bien tenté de la voir, cependant, jamais elle n’a réussi à en obtenir l’autorisation. Depuis leurs retrouvailles dans la grotte, juste après l’attaque, elle n’a plus eu aucun contact avec elle ni aucune nouvelle.
L’impuissance d’Astrid face à ce que son aînée est en train de subir la détruit. Pour autant, la mère de famille ne perd pas espoir. Un jour, elle sauvera sa fille. Son fils. Son peuple. Et elle les emmènera loin d’ici pour recommencer une autre vie.
Elle se le promet.
OceanofPDF.com