Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
Lorsqu’un long hennissement lugubre résonne entre les…
Lorsqu’un long hennissement lugubre résonne entre les arbres, Edenna s’immobilise et lève la main en l’air pour inciter Askel ainsi que sa mère à faire de même. Les sens en alerte, elle observe l’obscurité qui les entoure avec une acuité nouvelle, à la recherche de Lyra.
Quand, soudain, elle perçoit un mouvement droit devant eux, à quelques centaines de mètres à peine, elle ne perd pas de temps et s’élance vers la bête qui rugit de plus en plus fort au fur et à mesure qu’elle s’approche d’elle, comme si elle sentait sa présence et l’appelait.
— Edenna ! s’exclame Astrid, l’inquiétude perçant dans sa voix.
Sans l’écouter, la jeune femme continue de courir jusqu’à ce qu’elle se retrouve au pied de l’immense trou qui garde prisonnière Lyra. Une rage sourde l’inonde. Comment ont-ils pu l’enfermer de la sorte, sans possibilité de bouger, durant des semaines ? C’est tout simplement ignoble. Les poings serrés, la guerrière s’imagine torturer puis tuer de ses propres mains tous ces êtres sans cœur pour qu’ils comprennent ce que cela fait. Elle voit leur sang couler, leurs yeux exorbités par la souffrance…
Le regard de Lyra, qui s’accroche au sien, la sort de ses pensées noires. Ses naseaux frémissent sous l’émotion. L’élue n’aurait jamais cru cela possible cependant, en avisant son magnifique pelage ainsi que sa marque blanche entre ses deux iris, elle se rend compte qu’elle lui a manqué. Et cela a l’air d’être réciproque, car les sabots de la bête raclent le sol alors qu’elle hennit bruyamment et remue sa tête de droite à gauche pour tenter de se défaire des liens qui l’entravent.
— Par Gaïa ! s’écrie Astrid en apercevant la bête.
Avec rapidité, elle attrape le bras d’Askel pour le forcer à se placer derrière elle et recule, observant tour à tour le visage de sa fille et le cheval. L’incompréhension ainsi que l’angoisse se mêlent dans son regard. À tel point qu’Edenna décide de la rassurer avant qu’elle ne fasse une bêtise.
— Tout va bien, maman. C’est Lyra. Elle ne nous fera aucun mal.
Les yeux exorbités par l’horreur, sa génitrice secoue la tête.
— C’est un cheval, Edenna ! Un CHEVAL ! Aucun de ces animaux n’est gentil ! Viens ici tout de suite !
En remarquant sa peur et celle de son frère qui tremble derrière elle, ses petites mains fermement accrochées à son pull, la jeune femme se rend compte qu’ils ne savent pas qu’elle est l’une des deux élus de la prophétie. Son cœur s’accélère à cette constatation. C’est pour cela qu’ils la regardent comme avant, sans aucun jugement ni appréhension dans les yeux.
Les rebelles ont gardé le secret, désireux de ne pas ébruiter cette nouvelle, sûrement pour ne pas risquer une rébellion. Toute la communauté est-elle au courant, au moins ? Ou bien Viktor n’a-t-il dévoilé cet état de fait qu’aux guerriers en qui il a confiance ? La guerrière ne saurait le dire, mais elle doit bien avouer qu’elle se sent soulagée, en cet instant. Si elle n’est pas encore prête à les informer, ce n’est pas pour autant qu’elle souhaite qu’ils le soient par des tierces personnes. Lorsqu’ils l’apprendront, ce sera de sa bouche et avec ses mots.
Une douce chaleur l’envahit soudain de toute part, signe que Gaïa est en accord avec elle. Rassurée, elle se redresse un peu plus pour montrer à sa mère qu’elle ne craint rien. Edenna pousse un long soupir en comprenant qu’elle ne la croit pas et décide de jouer le tout pour le tout. Elle saute avec agilité pour atterrir sur le dos de Lyra, écartant les bras pour garder l’équilibre le temps qu’elle s’immobilise. La jeune femme ignore le cri d’angoisse de sa mère et s’allonge à plat ventre sur Lyra, appréciant la douceur de son pelage aussi noir que la nuit tandis qu’elle attrape les lianes qui l’entravent une à une pour défaire tous les nœuds qui l’empêchent de s’enfuir d’ici.
Une fois libre de ses mouvements, le cheval hennit de joie et se cabre sur ses deux pattes arrière. Amusée, la guerrière rit en s’accrochant à sa longue crinière ondulée pour ne pas tomber au sol. Avec difficulté, l’animal bondit pour atteindre l’extrémité du trou et pousse de toutes ses forces pour réussir à en sortir. Après plusieurs tentatives infructueuses, il y parvient enfin. Heureuse, Lyra se met à galoper à vive allure en effectuant des cercles autour d’Askel et d’Astrid, pas du tout rassurés.
Plusieurs minutes plus tard, décidant qu’elle s’est assez dégourdie, Edenna intime à la bête de se calmer. Au pas, elles se dirigent jusqu’à leur famille, qui s’immobilise, une lueur impressionnée sur le visage. Le cheval se penche en avant pour s’allonger, permettant ainsi à la jeune femme de descendre de son dos sans encombre. De nouveau sur la terre ferme, elle s’approche de sa mère, un sourire ravi sur les lèvres.
— Tu vois ? Elle n’est pas méchante, maman. Je t’assure que nous n’avons rien à craindre.
— Mais… comment est-ce possible ?
Son murmure est à peine audible tandis qu’elle continue de les fixer toutes les deux avec attention. Apercevant Askel, qui s’est largement détendu et qui scrute Lyra avec curiosité derrière elle, la guerrière lui tend la main.
— Viens.
Après un instant d’hésitation, il la rejoint en trottinant. Devant le cheval, elle fixe ses prunelles dans les siennes pour lui transmettre tout l’amour qu’elle porte à ces deux êtres afin qu’il comprenne bien qu’il ne doit pas leur faire de mal. Ensuite, l’élue approche lentement la main de son frère jusqu’au visage de Lyra pour la poser entre ses deux yeux qui les observent avec intelligence. Au contact de sa peau, la bête baisse la tête en signe de soumission, le souffle apaisé. Comme elle constate qu’il n’y a plus aucun danger, Edenna lâche les doigts d’Askel, qui est émerveillé. Il paraît si petit à côté de Lyra que c’en est presque amusant. Même si celle-ci pourrait le réduire en bouillie, elle fait preuve d’une certaine douceur qui réchauffe le cœur de la jeune femme. La scène est tellement inédite, extraordinaire, qu’elle grave chaque détail dans sa mémoire.
Enfin rassurée, Astrid s’approche, les bras tendus le long de son corps, prête à protéger ses enfants en cas de danger. Arrivée à la hauteur de sa fille, elle la serre contre elle. Ses membres tremblent de toute part.
— C’est tout simplement magique, ma chérie. J’ai toujours su que tu étais quelqu’un d’exceptionnel.
Bouleversée par ses mots, la concernée lui rend son étreinte avec force et ferme les yeux pour ne pas laisser le chagrin l’envahir. Elle a bien trop pleuré ces dernières semaines. Elle s’est juré de ne plus être faible et elle a bien l’intention de tenir cette promesse.
Aussi, elle s’écarte d’elle et lui offre son plus beau sourire.
— Je ne sais pas comment c’est possible, mais le fait est qu’un lien nous unit, Lyra et moi. Je te raconterai tout sur notre rencontre plus tard, mais pour le moment nous devons nous éloigner du camp.
Bien que la curiosité brille dans ses yeux, la matriarche acquiesce. Son expression redevient soucieuse tandis qu’un pli d’inquiétude se forme sur son front. Tout comme son aînée, elle sait qu’ils ne sont pas encore en sécurité, même si Ashton a couvert leur fuite. Comme il l’a prédit, les sentinelles se sont relayées et ont discuté quelques minutes, ce qui les a rendues moins attentives. Ils ont profité de ce laps de temps pour s’élancer vers leur liberté et ont longé la falaise en espérant trouver Lyra rapidement. Sans poser de questions sur l’identité de cette dernière, Astrid et Askel ont suivi Edenna.
Si cette dernière est reconnaissante envers Ashton de les avoir aidés à quitter le camp sans même tenter de les retenir — ce qu’elle ne comprend toujours pas, d’ailleurs —, elle ne lui a pas pardonné ses fautes pour autant. Bien au contraire, elle lui en veut énormément. Sa trahison a été bien pire que celle de Heni. Parce que son meilleur ami avait une raison de lui jeter toutes ces horreurs à la figure. Certes, elle n’était pas justifiée, mais il en avait une.
Ashton, lui, a utilisé la jeune femme. Il l’a incitée à s’attacher à lui et à se dévoiler avant de lui planter un couteau dans le dos. Ils se sont embrassés, bon sang ! Ce n’est pas rien ! Le goût de sa traîtrise est encore amer dans sa bouche. Elle a commis la pire erreur de sa vie en lui accordant sa confiance alors qu’elle ne savait rien de lui. Elle aurait dû se douter que son histoire ne tenait pas debout. Les solitaires sont si rares que ceux que l’on rencontre se comptent sur les doigts de la main. De plus, aucun n’a le comportement d’Ashton. Ils connaissent l’existence des villages, mais ne souhaitent pas y vivre, préférant rester seuls.
En se remémorant les paroles de Gaïa : « Ne te fie pas aux apparences, Edenna. », Edenna se dit qu’elle aurait dû l’écouter dès le début. Elle aurait dû le tuer quand elle en a eu l’occasion, lors de leur rencontre. Ou au moins le faire prisonnier pour qu’ils puissent lui extorquer des informations… Cela aurait évité bon nombre de souffrances !
« Fie-toi à ton instinct, jeune élue. Ne fais pas de conclusion hâtive. »
Le murmure de la Terre-Mère au creux de son oreille la fait sursauter. Cela fait tellement longtemps qu’elle ne communique plus avec elle que la guerrière a perdu l’habitude d’entendre sa voix. Un petit sourire ironique apparaît sur ses lèvres devant cette nouvelle énigme dont le sens lui échappe, encore.
La petite famille passe les heures qui suivent à marcher dans un silence à la fois pesant et rassurant. L’angoisse leur noue toujours le ventre, toutefois l’absence de bruit leur rappelle leur liberté. Même Lyra ne se fait pas remarquer et se contente simplement de souffler par moments. De peur que l’on ne les retrouve, ils ne décident de s‘arrêter que lorsque le soleil se couche de nouveau. En cette saison, avec cette position de la lune dans le ciel, il ne doit pas être plus de vingt heures.
Après s’être nourris de fruits et de baies qu’ils ont cueillis sur le chemin, ils préparent un petit feu pour se réchauffer. Malheureusement, ils n’auront aucun abri cette nuit puisqu’ils ont quitté l’immense falaise depuis plusieurs heures déjà, rendant tout accès à une grotte impossible. À même le sol, recroquevillés les uns contre les autres, Lyra allongée derrière eux pour leur insuffler un peu de sa chaleur, ils sont épuisés. Askel ne tarde d’ailleurs pas à s’endormir, calé entre sa mère et sa soeur. Son petit visage d’ange est si beau en cet instant qu’Edenna passe plusieurs minutes à le contempler. Elle se rend compte qu’il ressemble de plus en plus à leur père, ses traits enfantins disparaissant au fil des années. Elle se détourne et plonge ses yeux hagards dans le feu pour s’empêcher de craquer.
Les poings serrés, la jeune femme tente de se calmer en inspirant profondément. Cependant, cela ne fonctionne pas et, peu à peu, les flammes changent de forme pour se transformer en Biorphées. Même sans visage, elle sait qu’il s’agit d’Ashton, de Viktor et de Grigore. Les silhouettes se tordent de douleur alors qu’elles brûlent. L’élue peut sentir l’odeur de leur corps calciné et entendre leurs cris d’agonie tandis qu’ils la supplient de leur pardonner. Ses épaules s’affaissent. Leur pardonner quoi ? Elle est tout aussi responsable qu’eux. Au-delà d’avoir dévoilé ses faiblesses à Ashton, leur ennemi, elle lui a permis à tous de les envahir. C’est en partie à cause d’elle que son père est mort et que leur village a été détruit. Si elle avait été plus méfiante, cela ne serait jamais arrivé. Son cœur se serre en prenant conscience qu’elle a failli à son devoir. Au lieu de protéger les siens, elle les a menés à leur perte.
Quelle piètre cheffe elle ferait…
— Ma chérie… murmure doucement Astrid avec une pointe de souffrance dans la voix. Que t’ont-ils fait ces dernières semaines dans cette grotte ?
Détournant les yeux des flammes dansantes, Edenna plonge son regard dans celui, triste, de la femme qui l’a mise au monde. Bien que la guerrière affiche une expression indéchiffrable pour que ses proches ne décèlent pas son mal-être, sa mère réussit à lire en elle comme dans un livre ouvert. Les iris de celle-ci brillent et ses traits sont tendus à l’extrême. Elle semble avoir vieilli de plusieurs années depuis la dernière fois qu’elles se sont vues alors que cela ne fait qu’un mois. Les épreuves qu’elle a endurées sont gravées dans son esprit à tout jamais et marquent à présent son visage, tiré par l’inquiétude et la douleur. De nouvelles rides sont même apparues.
— Tous les jours, tes cris résonnaient dans le camp, continue la matriarche, un sanglot contenu dans la voix. Malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à obtenir l’autorisation de te rejoindre. Personne n’acceptait me dire ce qu’ils te voulaient ! Je…
— Maman, la coupe sa fille. Tout va bien, maintenant. C’est terminé.
Astrid acquiesce et prend une grande inspiration pour se calmer. Elle a compris que son aînée ne souhaitait pas en parler et encore moins y penser. Sa main attrape la sienne pour la serrer avec force, comme si elle craignait que son enfant ne disparaisse d’un coup. La raison pour laquelle celle-ci ne veut pas répondre à sa question n’est pas seulement les visions qui l’ont bouleversée. C’est aussi et surtout parce qu’il ne faut pas que sa mère saisisse qu’elle est une élue.
— Il est tard et tu es à bout de force, déclare Astrid tout à coup avec tendresse. Dors. Je vais veiller sur vous.
Edenna fronce les sourcils. Elle aussi est épuisée et a besoin de repos. De plus, c’est à cause d’elle-même s’ils sont dans cette situation, c’est donc à elle d’en assumer les conséquences.
— Mais…
— Il n’y a pas de mais, jeune fille, la coupe-t-elle vivement, le regard dur, sans appel. Je suis ta mère et je suis encore capable de protéger mes enfants. Tu as vécu des choses atroces et tu tiens à peine debout, je le vois bien. Alors tu vas me faire le plaisir de poser ta tête de mule sur le sol et de dormir.
Soufflée par tant d’autorité, la jeune femme se recroqueville sur elle-même ; elle a l’impression d’être redevenue la petite fille qu’elle était autrefois. Retrouver sa mère telle qu’elle était auparavant lui fait beaucoup de bien. Tant, que la guerrière n’essaie même pas de répliquer. Un faible sourire sur les lèvres, elle acquiesce et l’embrasse sur la joue avec tendresse.
— D’accord. Bonne nuit, maman.
Les yeux de la matriarche s’adoucissent alors qu’elle observe sa fille se coucher tout près de son frère.
— Bonne nuit, ma chérie.
Et pour la première fois depuis longtemps, bercée par la respiration d’Askel, apaisée par la présence de Lyra et heureuse d’avoir retrouvé sa famille, la nuit d’Edenna est calme. Aucune vision ni aucun cauchemar ne viennent troubler son sommeil, pour son plus grand plaisir.
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