Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
Aussitôt qu’Edenna lui a donné son assentiment,…
Aussitôt qu’Edenna lui a donné son assentiment, Ashton court en direction de l’endroit où Askel a disparu. Celui-ci a pris de l’avance, mais le guerrier a une bonne endurance et est très rapide. Aussi, il ne tarde pas à le retrouver, après à peine quelques minutes. Assis au bord de la rivière, ses jambes ramenées contre son torse et la tête enfouie dans celles-ci, le petit garçon est secoué de sanglots. Cependant, aucun son ne sort de sa bouche. Seules ses épaules qui bougent par intermittence trahissent sa peine.
Fier de voir Askel tenter de refréner sa souffrance alors que, Ashton le sait, l’enfant voudrait pouvoir la laisser jaillir entièrement, le jeune homme s’avance vers lui avec lenteur afin de ne pas le brusquer. En l’entendant, le petit frère d’Edenna se redresse pour croiser ses prunelles bleu océan. Quand il reconnaît Ashton, il sèche ses larmes pour ne pas paraître faible devant l’homme qu’il considère comme son modèle.
— Que fais-tu là ? demande-t-il d’un ton neutre.
Troublé par l’assurance dont il fait preuve, Ashton ne répond pas et se contente de s’asseoir tout près de lui. Les jambes étendues, il se tient à l’aide de ses mains, qu’il pose derrière lui. Les paupières fermées, il laisse la légère brise lui chatouiller le visage et lui rafraîchir la peau. Ces temps-ci, les températures sont très élevées, presque insupportables. Les arbres se font rares au milieu de ces grandes plaines et n’offrent que peu d’ombre.
Lorsqu’il sent Askel plus apaisé, Ashton se décide à déclarer, d’une voix douce :
— Tu sais, ta mère et ta sœur ne veulent que ton bien. Tout ce qu’elles ont fait jusqu’ici, c’était pour te protéger.
Brusquement, le garçon se tourne vers lui, les yeux flamboyant d’une rage à peine maîtrisée. Ainsi, il ressemble tant à Edenna lorsqu’elle se met en colère contre lui qu’Ashton doit se contenir pour ne pas sourire.
— Elles m’ont menti, Ash ! Je ne suis plus un enfant, je peux tout entendre !
Le guerrier se retient de lui affirmer que si, justement, il n’est encore qu’un gamin. Après tout, même s’il est très mature et intelligent pour son âge, il n’en reste pas moins qu’il n’a que huit ans. Cependant, le rebelle a conscience qu’il ne peut pas le lui dire, car cela risquerait de le braquer davantage, or ce n’est ce qu’il souhaite. Ashton doit à tout prix calmer Askel ou il pourrait faire une bêtise. De plus, ils ont déjà assez d’Edenna à fleur de peau, ils n’ont pas besoin que son frère soit dans le même état. Cela deviendrait ingérable.
— Je sais que tu as l’impression que tout ton monde est en train de s’effondrer. Tu as perdu ton foyer, tes amis, ta maison, ton père, et maintenant tu as la sensation que ta sœur ainsi que ta mère t’abandonnent. Mais ce n’est pas le cas. Elles sont bel et bien présentes et prêtes à tout pour te protéger. Pour te rendre heureux.
— Mais…
— Elles sont comme toi, Askel, le coupe-t-il. Ta mère a perdu son mari ainsi que tous ses repères et c’est pareil pour ta sœur qui se retrouve, en plus, avec tout un tas de responsabilités à assumer. Elles souffrent autant que toi mais, elles, elles tentent de le cacher pour ton bien. Tu ne devrais pas leur en vouloir de souhaiter t’épargner.
Le petit frère d’Edenna baisse la tête, comme pris en faute, alors qu’il se rend compte de la justesse des mots d’Ashton. Bien évidemment, il n’avait pas vu les choses de cette manière, empêtré dans sa propre douleur. Aussi, constatant qu’il a toute son attention, le rebelle en rajoute une couche, d’une voix un peu dure pour qu’Askel comprenne bien son erreur en tenant rigueur à ses proches de tout ce qui arrive.
— Je ne connaissais pas très bien ton père, mais je suis certain qu’il n’apprécierait pas que tu agisses ainsi.
Comme il le pensait, c’est la goutte de trop pour le garçon. Il acquiesce, vaincu, avant de lâcher un long sanglot qui crispe tous les muscles d’Ashton. En quelques secondes à peine, les yeux d’Askel s’humidifient de larmes qui coulent à flots le long de ses joues. Peiné, le jeune homme détourne le regard pour ne pas assister à ce spectacle déchirant. D’un mouvement, il entoure les épaules du gamin pour le ramener contre son torse et enfouit son visage contre son t-shirt de peaux pour camoufler ses pleurs. À chaque tremblement de son corps, Ashton sent son cœur se serrer de tristesse. Il n’a jamais été très empathique, mais l’attachement qu’il a pour Askel est sincère et sa souffrance le percute de plein fouet.
Si seulement il pouvait la réduire !
À peine a-t-il cette pensée que les traits de Gaïa apparaissent dans son esprit. Son expression est douce et rassurante. Encourageante même. Mû par une intuition, Ashton pose l’une de ses mains sur le bras dénudé de l’enfant et la deuxième sur son crâne. Avec tendresse, il applique une légère pression alors qu’il ferme les paupières, concentré sur sa tâche. Peu à peu, une chaleur bienfaisante le submerge et atteint ses paumes. Un petit picotement se fait ressentir sur le bout de ses doigts.
Les secondes s’égrènent et Ashton sent Askel se détendre contre lui. En quelques minutes à peine il se calme complètement, la tête posée sur le torse du guerrier et les yeux fixés sur l’horizon avec un intérêt nouveau. Une certaine tristesse persiste, mais bien moindre. Autant rassuré qu’éberlué par ce qu’il vient d’accomplir grâce à l’aide de la Terre-Mère, Ashton prend une grande inspiration. Il se surprend même à embrasser les cheveux du garçon, toujours silencieux.
Lorsque ce dernier se lève soudain, l’expression déterminée, Ashton se demande ce qu’il se passe.
— Tu as raison. Elles n’y sont pour rien. Je vais aller m’excuser.
Fier de lui, Ashton lui offre un sourire et le pousse tendrement en direction de l’endroit où le petit groupe doit les attendre avec impatience. De son côté, le jeune homme ne se sent pas encore prêt à les rejoindre et se laisse tomber en arrière, s’allongeant à même le sol. Jamais il n’aurait imaginé qu’une mission chamboulerait à ce point son existence. Depuis qu’il a rencontré Edenna, toutes ses croyances sont remises en question. Il devait juste livrer le village du Nord aux rebelles et revenir à la communauté sans un regard derrière lui, mais Ashton en est incapable. Le sort de ces personnes lui importe bien plus qu’il ne le laisse penser. Que cela soit Edenna, Askel ou Astrid, il ne souhaite que leur bonheur. Pourtant, c’est en partie à cause de lui s’ils ont perdu un membre de leur famille : Solveig.
Askel est un petit garçon adorable doté d’une volonté et d’un courage surprenants. D’une certaine façon, il rappelle à Ashton l’enfant qu’il était lui-même et cela lui donne envie de l’aider à devenir encore plus fort pour affronter le monde qui l’entoure.
Astrid, même si elle n’a pas de lien particulier avec lui, est remarquable. Ashton l’admire. Sa témérité et sa bonté lui ont plu dès le premier jour. Peu de femmes peuvent endurer tout ce qu’elle a vécu jusqu’ici sans ciller.
Quant à Edenna… Ashton ne saurait toujours pas en expliquer la raison, mais elle l’attire irrémédiablement. Dès l’instant où il a posé les yeux sur elle, il a compris qu’elle ne lui serait pas indifférente. Au-delà de son caractère et de sa force mentale qui le rendent admiratif, il apprécie sa générosité, sa pureté. Malgré ses éclats de colère de ces derniers jours, Edenna est la femme la plus gentille qu’il connaisse. Elle offre sans rien espérer en retour et pardonne les erreurs. Sans parler de sa beauté naturelle… Ashton a de plus en plus de difficulté à garder le contrôle pour ne pas lui montrer à quel point elle lui plaît. Sa maîtrise de lui-même est mise à rude épreuve ces temps-ci…
Alors que ses pensées commencent dangereusement à dériver sur la belle brune qui hante son esprit depuis des semaines maintenant, un bruit de pas lui parvient, tout près. Surpris, il se relève et dégaine son poignard, qu’il tend devant lui, prêt à se défendre si besoin. Toutefois, l’importune n’est autre qu’Astrid, le regard neutre, sans émotion. Elle le toise avec un intérêt qui dérange Ashton.
Rassuré sur l’identité de l’intrus, celui-ci range son arme dans la ceinture de son pantalon avant de demander de sa voix naturellement froide :
— Il y a un problème ?
La femme secoue la tête sans le lâcher de ses prunelles si semblables à celles d’Edenna.
— J’étais inquiète pour mon fils alors je vous ai suivis. J’ai entendu votre discussion.
Ashton n’est pas étonné. Il se doutait bien que la mère ou bien la sœur du petit le ferait. Aussi, il s’est focalisé sur Askel et n’y a pas prêté plus ample attention. Après tout, il n’a rien fait ni rien dit de répréhensible.
— Merci d’être là pour lui.
Le jeune homme hausse un sourcil d’étonnement. Il ne s’attendait pas à ce qu’une femme de sa prestance le remercie, surtout après tout ce qu’il a fait. Comme il ne répond pas, elle enchaîne d’une voix un peu moins sèche :
— Je ne sais pas pourquoi, mais mon fils semble s’être énormément attaché à toi. S’il t’a pardonné tes erreurs, c’est qu’il y a une bonne raison.
Tout comme elle, Ashton ne comprend pas comment Askel a pu continuer à le côtoyer. Certes, le garçon a refusé de lui parler pendant plusieurs jours, néanmoins, il a bien vite fait abstraction de ses fautes.
— C’est pourquoi j’accepte de te donner une seconde chance.
Éberlué, Ashton écarquille les yeux. Celle-là, il ne s’y attendait pas du tout.
— Je n’oublierai jamais tes actes, mais je suis prête à faire des efforts. Pour mon fils et pour ma fille. Parce que malgré tout, elle aussi tient énormément à toi. Bien plus que tu ne le penses.
Sur ces derniers mots, Astrid se retourne avant de s’éloigner, le laissant seul et bouleversé. Ce qu’elle vient de dire à propos des sentiments d’Edenna à son égard le trouble bien plus qu’il ne l’aurait imaginé.
Pour la première fois depuis longtemps, les battements de son cœur s’accélèrent légèrement dans sa poitrine.
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