Contre le temps, Tome 2 (French Edition)
En apercevant la première flèche se planter…
En apercevant la première flèche se planter dans le tronc d’arbre tout près d’Edenna, Ashton s’immobilise. Contrairement à ses compagnons de voyage, il ne partage pas cet engouement à l’idée de voir la mer pour la première fois. Certes, il est assez curieux de découvrir à quoi cela ressemble, mais rien de plus. Aussi, il a laissé ses amis se réjouir et les a suivis pour courir en direction de la grande étendue d’eau.
Néanmoins, depuis qu’ils ont atteint la petite forêt de palmiers, une impression désagréable l’envahit, comme pour l’avertir d’un danger. De ce fait, il remarque aussitôt la menace et se tourne vers la jeune femme qui vient d’éviter l’arme de peu. Quand une nouvelle flèche atterrit tout près d’Askel, Edenna hurle pour que tout le monde l’entende :
— Arrêtez-vous !
Cette alerte est surtout destinée au frère de la jeune élue et à Heni puisqu’Ashton s’est déjà immobilisé et qu’Astrid est beaucoup plus calme, modérant sa joie, contrairement aux autres. D’un coup d’œil, Ashton observe la réaction d’Edenna, qui fronce les sourcils et se met en position d’attaque, prête à défendre ses proches. Sa posture est pleine d’assurance, comme toujours, toutefois sa détermination se fait bien plus farouche. C’est sans aucun doute à cause, ou grâce, à ce qu’elle a vécu ces dernières semaines.
Ashton voudrait prendre les commandes et lancer son poignard sur la Biorphée qui se trouve dans les arbres et les toise depuis leur entrée dans le bosquet, mais il n’en fait rien et feint ne pas savoir d’où vient le danger. Parce qu’au moment où il a aperçu la femme, il y a plusieurs longues minutes déjà, le visage de Gaïa lui est apparu, rassurant. Aussi, alors qu’il s’apprêtait à annoncer à tout le monde la présence de l’intruse, il s’est ravisé. Il a toute confiance en la Terre-Mère. Encore maintenant, il reste en arrière et laisse Edenna agir à sa guise. Il sent au fond de lui que c’est ce qu’il doit faire.
— Montrez-vous ! s’exclame la jeune femme d’un ton implacable.
La voir si menaçante et pleine de volonté remue Ashton. Ainsi, elle est si belle, que son cœur connaît un raté de quelques microsecondes dans sa poitrine avant de reprendre un rythme normal. Se fustigeant de ressentir ces émotions alors qu’il l’a blessée, Ashton détourne les yeux.
C’est là qu’il aperçoit la Biorphée sauter du palmier au-dessus d’eux. Elle atterrit avec une telle agilité que le rebelle ne s’y trompe pas. Qui qu’elle soit, la jeune femme, d’environ le même âge qu’Edenna, Heni et lui, est une guerrière aguerrie. Ses yeux bleu-vert les toisent avec une férocité qui ne rassure pas Ashton. Il resserre sa prise sur son poignard, accroché à la ceinture de son pantalon. Même s’il fait confiance au jugement de Gaïa, cela ne l’empêche pas de rester prudent.
Quoi que cette femme veuille, il est indéniable qu’elle est prête à tout pour l’obtenir. Son expression menaçante, sa posture droite et son arme pointée sur eux ne trompent pas. Ils auraient tort de la sous-estimer. Un peu plus grande qu’Edenna de plusieurs centimètres, ses cheveux roux et bouclés volent autour d’elle dans la légère brise, ce qui lui donne un air dangereux. Des taches de rousseur ornent son nez et ses joues, ce qui atténue la dureté de ses traits avec une touche de douceur. Ses vêtements de peaux sont semblables aux leurs, mais beaucoup plus courts. Son pantalon et son t-shirt laissent entrevoir des jambes fermes ainsi que des bras musclés. Nul doute que la jeune femme est très entraînée.
Un silence pesant s’installe entre eux durant lequel chacun s’observe avec méfiance. Au bout de quelques minutes, Ashton perd patience et fait un pas en avant pour se placer stratégiquement devant Edenna, en signe de protection. En le voyant s’approcher d’elle, l’inconnue tend un peu plus son arc et s’écrie avec défiance :
— N’avance pas ou tu ne seras plus jamais capable de marcher.
Le jeune guerrier remarque que Heni déglutit d’appréhension et pose une main sur l’épaule d’Askel pour le décaler derrière lui, mais la menace ne lui fait à lui, ni chaud ni froid. Car si elle semble dangereuse, il en va de même pour lui. Jamais il ne se laissera blesser aussi facilement. De plus, il sait qu’Edenna le suivrait s’il devait combattre la jeune femme. Ses prunelles émeraude ne quittent pas sa cible et analysent la situation avec une grande concentration.
— Qui êtes-vous ?
La voix d’Ashton claque dans l’air avec une telle force que leur vis-à-vis paraît surpris et fronce un peu plus les sourcils. Une légère ride se forme entre ses deux yeux, signe qu’elle ressent tout de même une certaine inquiétude, malgré son assurance. Il faut dire qu’ils sont cinq contre elle, avec en prime un cheval qui pourrait lui arracher la tête en un mouvement de mâchoire.
En pensant à Lyra, Ashton jette un rapide coup d’œil vers la bête et remarque que celle-ci ne semble pas du tout méfiante. Au contraire, elle broute le peu d’herbe qu’elle trouve au sol et les observe à peine. Cela renforce l’idée que l’intruse ne représente pas un danger pour eux. Maintenant, reste à savoir quel va être son rôle dans toute cette histoire.
Comme si elle lisait dans ses pensées, ses mains se resserrent sur son arc tendu alors qu’elle déclare avec assurance :
— Je me nomme Linna et je suis la protectrice de ce sanctuaire. Je vous laisse cinq minutes pour quitter les lieux ou vous devrez goûter à la brûlure de mes flèches.
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Jouant de sa prestance naturelle, Linna carre un peu plus les épaules. Elle observe chacune des personnes qui lui fait face pour qu’ils la prennent bien au sérieux. Combien ne l’ont pas fait et ont trépassé, ces dernières semaines ? La jeune femme ne saurait le dire. Ce qui est certain, c’est qu’ils étaient beaucoup trop nombreux à son goût, essentiellement des solitaires, mais également des Biorphées venant de divers villages, en particulier des rebelles. Et à présent, elle porte le poids de toutes ces morts.
Parce ce que c’est son devoir.
La prophétesse a été très claire : personne ne doit l’atteindre en dehors de ceux désignés par Gaïa. C’est-à-dire les élus. Tous les autres, quels qu’ils soient, doivent opérer un demi-tour et quitter les lieux. S’ils ne le font pas, Linna s’occupe de les éliminer. Si chaque vie ôtée lui tord le ventre à tel point qu’elle doit se retenir de ne pas se vider l’estomac sur-le-champ, la jeune femme suit la règle avec beaucoup de minutie, consciente de son importance.
De ce fait, ces cinq intrus ne feront pas exception. S’ils ne déguerpissent pas dans les prochaines minutes, elle se verra dans l’obligation de les tuer tous, un par un. Même si cela risque de ne pas être simple au vu de leur nombre et de leur dextérité. Linna l’a bien remarqué depuis leur arrivée, les trois personnes qui doivent avoir son âge ont l’air aussi entraînées qu’elle. Si jamais elle doit les éliminer, elle va devoir faire preuve d’une grande ruse.
D’autant plus qu’il y a parmi eux un enfant et un cheval. Linna espère de tout cœur ne pas avoir à mettre fin à l’existence du premier tout comme elle prie au plus profond d’elle pour que la bête n’en fasse pas de même avec la sienne. C’est déjà extrêmement étonnant qu’elle les suive et n’ait pas encore tenté de décapiter ou de piétiner l’un d’eux. C’est à n’y rien comprendre. Comme si… ils avaient quelque chose de spécial.
Linna fronce les sourcils en remarquant que le cheval se trouve à quelques mètres de la jeune femme brune. Même alors qu’elle broute, elle effectue des petits cercles pour toujours rester à sa hauteur. Il s’agit de l’un des animaux les plus féroces de ce monde, pourtant celui-ci n’a pas l’air le moins du monde agressif. Il se contente d’observer la scène du coin de l’œil et de bouger la tête, comme s’il était en confiance.
Étrange…
— Nous n’avons pas l’intention de partir d’ici.
Linna sursaute en entendant le ton implacable de la jeune femme qui lui fait face. Même si l’un des deux hommes s’est placé de manière à être devant elle, sûrement pour la protéger, elle n’échappe pas à son regard.
Ses cheveux noir de jais ondulés et emmêlés lui arrivent en dessous des épaules et volettent autour d’elle, lui donnant une allure de véritable guerrière. Ses yeux d’un vert profond et ses traits déterminés lui prouvent qu’elle ne compte pas repartir d’ici sans avoir obtenu ce qu’elle souhaite.
À présent, reste à savoir ce qu’elle cherche, justement.
Lina resserre encore sa prise autour de son arc et plante son regard dans le sien avant de déclarer avec une froideur mesurée :
— Je crois que vous n’avez pas compris. Je ne vous laisse pas le choix. En aucun cas vous ne passerez.
— Et moi, je crois que c’est toi qui n’as pas bien saisi, reprend-elle, déterminée. Nous ne bougerons pas d’ici. Nous avons un but à atteindre : rejoindre la mer, et rien ne nous détournera du chemin. Pas même toi.
Elle ne l’avouera jamais, mais Linna est sincèrement impressionnée par la jeune femme. Son impétuosité n’a d’égales que son assurance et sa volonté. C’est ce qui l’incite à ne pas les tuer sur-le-champ et à demander, avec une grande curiosité :
— Pourquoi ? Que comptez-vous y faire ?
D’un coup d’œil, son vis-à-vis scrute les personnes qui l’entourent. Elle garde le silence plusieurs longues secondes avant de se décider à répondre :
— Parce que nous le devons. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais c’est ainsi. Cela fait des semaines que nous voyageons et ce n’est pas maintenant, si près d’atteindre notre objectif, que nous allons reculer.
L’homme près de l’enfant acquiesce. Tout comme la femme qui doit être la mère de la brune, étant donné leur ressemblance.
Et c’est là que Linna comprend.
Leur venue, leur détermination, leur but, le cheval… ils ne sont autres que ceux qu’elle attend depuis le début. Ravie de ce constat, elle abaisse son arc, la mine beaucoup plus affable.
— Vous êtes les élus, n’est-ce pas ? s’enquiert-elle avec douceur.
La brune tique un instant, surprise qu’elle l’ait découverte, mais hoche la tête. Elle ne sait visiblement pas comment réagir. Aussi, pour la rassurer, Linna enchaîne, une pointe d’enthousiasme dans la voix :
— Cela fait des semaines que je vous attends, je suis ravie de vous avoir enfin trouvés !
L’homme devant elle fronce les sourcils, méfiant.
— Comment ça ?
— C’est vous, le deuxième élu, n’est-ce pas ?
Tous les regards se tournent vers lui. Mais cette fois, ils expriment une sidération qui met le doute à Linna. Se serait-elle trompée ?
— Vous vous méprenez, répond-il d’une voix glaciale, comme s’il lisait dans ses pensées.
— Je suis la seule élue ici, continue la jeune femme. Pourquoi dites-vous que vous nous attendiez ?
Linna range son arme, rassurée par l’identité des cinq Biorphée qui lui font face, et hausse les épaules de façon détachée.
— Parce que c’est le cas.
Comme personne ne semble saisir où elle veut en venir, elle pousse un léger soupir avant de reprendre, impatiente :
— Ce n’est pas vraiment le sanctuaire que je protège, mais la prophétesse.
De nouveau, l’incompréhension se lit sur les visages. Tout près d’eux, le cheval émet un hennissement qu’elle considère comme joyeux. Cela l’incite donc à poursuivre :
— Elle m’a avertie de votre venue. Du moins, de celle des deux élus.
Linna n’a jamais apprécié être le centre de l’attention. Elle a presque toujours vécu seule, préférant la solitude à la compagnie de ses congénères. Pourtant, elle doit dire qu’en cet instant, elle aime se sentir importante aux yeux de ces personnes. En particulier de l’élue ; elle ne cesse de la toiser avec curiosité. La guerrière espère sincèrement qu’elle saura satisfaire la prophétesse et qu’ainsi, il existera un espoir que les élus de la prophétie les sauvent tous de cette mort qui les attend et se rapproche de plus en plus.
— Mais comme il n’y a que vous, reprend-elle en pointant la brune, j’ai dû mal comprendre.
Elle hausse les épaules et continue :
— Quoi qu’il en soit, je suis ici pour vous.
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— Qu’entendez-vous par là ? l’interroge Heni d’une voix sombre.
Il a gardé le silence depuis que la jeune femme est apparue parce qu’il souhaitait avant tout connaître la raison de sa présence ici et de son agressivité. Mais à présent, il ressent le besoin de dialoguer avec elle. À la seconde où il a vu Linna, cette dernière l’a chamboulé. Il ne saurait expliquer comment ni pourquoi, mais elle l’a touché en plein cœur. Littéralement. Lorsqu’il a posé les yeux sur elle, au moment où elle a atterri devant eux après avoir sauté du palmier, il a eu l’impression de ressentir des milliers de picotements à l’intérieur de sa poitrine.
Ça ne lui était jamais arrivé.
Et maintenant qu’il observe la jeune guerrière si sûre d’elle, le visage irradiant de joie, il doit avouer qu’il la trouve belle. Plus que quiconque. Même Edenna, qu’il croyait dotée d’une beauté inégalable, n’a pas ce petit quelque chose qui rend Linna radieuse.
Quand elle se tourne vers lui pour répondre en le fixant de ses yeux bleu-vert, Heni se retient de déglutir devant tant d’intensité. C’est rare qu’une femme lui fasse autant d’effet. Pour tout dire, c’est la première fois. Mais pourquoi ? Qu’a-t-elle de plus que les autres ? Pour quelle raison se sent-il attiré vers elle ? Est-ce un message de Gaïa ? Ou simplement la conséquence de son abstinence depuis plus de quinze jours ?
— Il y a de cela quelques semaines, Saphiana, la prophétesse, est venue me trouver. Elle m’a demandé mon aide pour la protéger le temps que vous la rejoigniez. Maintenant que c’est fait, j’ai pour mission de vous conduire à elle.
— Où est-elle ?
La jeune femme se soustrait au regard de Heni pour se tourner vers Edenna.
— À plusieurs jours d’ici.
— Non ! se lamente Askel, n’en pouvant visiblement plus de marcher.
Il est encore un enfant. À son âge, Heni restait sans cesse au village à jouer avec Edenna. Ils adoraient partir en expédition, mais ne dépassaient jamais les limites de leur territoire. Autant dire que c’était bien peu par rapport au chemin qu’ils ont parcouru ces dernières semaines. Askel est courageux. Jusqu’ici, il ne s’est jamais vraiment plaint.
— Comme nous nous trouvons à une grande distance de Saphiana, renchérit Astrid d’un ton où perce la curiosité, cela veut dire que vous ne pouvez pas la protéger. J’imagine donc que vous n’êtes pas la seule à qui elle a demandé de l’aide, n’est-ce pas ?
Linna la regarde avec un certain respect. Astrid a toujours eu le sens de la réflexion. Alors que tout le monde était focalisé sur les raisons de la présence de Linna sur ces terres, elle a analysé tout ce que cela implique. La mère de sa meilleure amie a toujours impressionné Heni, tout comme son père, d’ailleurs. S’il a également aimé ses parents, Solveig et sa femme ont, eux, une place particulière dans son cœur. Ils étaient comme un modèle pour lui. Le couple qu’ils formaient était exceptionnel. Ils ont parcouru beaucoup de chemin ensemble et n’ont jamais failli.
— En effet, répond finalement la jeune femme, quelques secondes plus tard. Nous sommes plusieurs solitaires à protéger l’entrée à la mer, sur une espèce de demi-cercle de plusieurs dizaines de kilomètres. Nous avions plus de chance de vous trouver ainsi.
Ashton acquiesce.
— Il est vrai qu’Edenna nous a dit devoir aller vers le Sud, mais c’est vaste. Nous aurions raté Saphiana si vous n’aviez pas été là.
Linna hoche la tête pour lui donner raison. Le silence s’installe de nouveau au sein du groupe. C’est finalement Askel qui le brise en s’avançant vers la jeune femme, la main tendue.
— Moi, c’est Askel. Enchanté.
Surprise, Linna ne réagit pas tout de suite. Mais alors que le petit garçon commence à faire la moue, déçu, elle saisit son avant-bras pour le serrer.
— Moi de même.
Suivant son fils, la matriarche s’approche à son tour.
— Je m’appelle Astrid, je suis sa maman, mais aussi celle d’Edenna.
La principale intéressée vient à sa rencontre.
— Merci d’accepter de nous guider, déclare-t-elle avec humilité. J’espère que ce voyage se déroulera sans encombre.
La jeune femme lui répond d’un petit sourire sincère, les prunelles brillantes d’admiration pour l’élue.
— Je n’en doute pas.
Comme ni Ashton ni Heni ne se présentent, Edenna lève les yeux au ciel et se met sur le côté pour le faire à leur place.
— Le grand gaillard au visage d’ange, là-bas, c’est Heni. On peut dire que c’est un ami.
Ses sourcils se froncent, néanmoins il ne se formalise pas du doute de la réplique d’Edenna. Il est trop heureux qu’elle le nomme ainsi. C’est un bon début.
— Et lui, c’est Ashton. Ne fais pas attention à son regard froid ni à sa posture menaçante, il n’est pas méchant.
Le concerné darde sur elle son regard furieux et marmonne dans sa barbe :
— Ça, c’est ce que tu crois.
Edenna fait comme si elle ne l’avait pas entendu et se retourne vers Linna en soupirant.
— Il est toujours comme ça.
Les présentations terminées, Linna propose au groupe de quitter les lieux sur-le-champ. Leur voyage va être long, plus ils partent tôt, plus ils rejoindront Saphiana rapidement. Alors que les deux jeunes femmes ouvrent la marche, Ashton et Heni restent en arrière et observent la troupe sans vraiment d’intérêt.
Le guerrier semble aussi déprimé que lui. Il n’en montre rien, mais Heni a appris à le connaître ces derniers jours. Quelque chose le perturbe, c’est certain.
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