De si jolies boîtes
Chapitre 10
Maxime et Juliette allèrent ensemble accueillir Simon à la gare lorsqu’il revint le dimanche. Il trimballait comme promis une valise plus grosse que lui qui devait contenir une armée de costumes et soupira d’aise lorsqu’il la poussa dans le coffre avant de poser ses fesses sur la banquette arrière de la petite Twingo verte.
– Merci. Des nouvelles de ma colocataire ?
– Pas encore, répondit Juliette, l’air sombre. Elle ne répond à aucun de mes messages, et je n’ai pas vraiment eu le temps de passer à l’atelier.
– Des soucis au restaurant ?
– Principalement le boss en charge, intercepta Max avant de prendre un coup de coude dans les côtes.
– Rien de grave, compléta Juliette manifestement peu désireuse de s’étendre sur le sujet.
Ils roulèrent tranquillement jusque dans la banlieue sud, Max et Simon discutant mangas, cosplay, et un tas d’autres trucs qui dépassaient Juliette dans les grandes largeurs. Cette dernière se désintéressa de la conversation pour réfléchir à son principal problème du moment, à savoir : Ludovic.
La journée du samedi avait laissé une amertume certaine, et il était désormais impossible d’ignorer les dysfonctionnements du restaurant. Marshal avait donné sa démission, et il avait fallu gérer le week-end avec les commis, résolument moins bons et atrocement pressés d’emboîter le pas à leur supérieur en fuite après cette unique journée avec Ludo sur le dos. Juliette avait déboulé dans son bureau après le service pour lui dire que ce n’était plus possible, qu’il fallait recruter quelqu’un et ne pas le décourager comme il l’avait fait avec Marshal. Ludovic avait dit oui, s’était excusé et avait affirmé qu’il avait compris et que tout irait bien à l’avenir, qu’il avait passé une annonce et qu’ils auraient quelqu’un dès lundi. Juliette n’était pas soulagée pour autant. Ce n’était pas la première fois qu’il lui faisait le plan.
Hélas, dès qu’il commençait à s’excuser et à admettre ses fautes avec un air de chiot malheureux, elle perdait ses moyens et se laissait convaincre que ça allait changer. Elle se faisait l’impression d’être dans une relation malsaine avec un manipulateur, sauf qu’en plus, Ludo n’était pas son mec. Toute cette lucidité et ne pas réussir à décrocher pour autant… Elle se détestait.
Ils gagnèrent la banlieue sans problème, le dimanche n’étant pas le jour le plus chargé en matière de circulation parisienne. Max aida Simon à sortir la valise du coffre où elle s’était encastrée avec une efficacité redoutable. À l’atelier, il y avait manifestement quelqu’un en activité malgré l’heure matinale. La musique était à fond.
– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? demanda Juliette, éberluée.
– Philip Glass, répondirent en même temps Simon et Max avant de se regarder et de se sourire.
L’échange échappa à Juliette. Elle ouvrit la porte de l’atelier après avoir frappé en vain, et Syphilis en profita pour passer entre ses chevilles. Simon le récupéra de justesse.
– M’est avis que ton chat n’est pas fan de l’ambiance musicale.
– Il préfère Bérurier Noir.
Ils entrèrent ensemble. Dans la cuisine désormais vivante et désordonnée, des plats commandés étalaient leurs boîtes vides près de l’évier, de même que des verres contenant de l’eau, de la peinture ou un autre liquide non identifié. Il y avait des vêtements dans le couloir, qui semaient la route du Petit Poucet entre la chambre et la salle de bains. De la porte ouverte sur l’atelier montaient la musique et un étrange bruit de grattement. C’est là qu’ils se rendirent en premier.
Clémence s’était mise au travail.
Elle était en jeans et en tee-shirt malgré la fraîcheur de la saison et s’acharnait délicatement sur une toile entièrement blanche dont elle ôtait des éléments que les trois autres ne pouvaient voir. Près d’elle, trois autres toiles déjà peintes évoquaient des horizons brumeux entre lumière et obscurité. Les ombres évanescentes qui naissaient sur la ligne médiane figuraient une fumée diffuse, sur l’une colorée, et les autres en noir et blanc. Les trois tableaux évoquaient une même idée d’horizon parfois central et parfois légèrement décalé, en volutes floues et subtiles. Juliette avait l’impression de contempler une matinée d’hiver.
– Clem ? tenta-t-elle.
L’enthousiasme du poste ne lui laissait aucune chance. Simon haussa les épaules et se dirigea vers la chaîne pour couper le son. Dans le silence, les grattements prirent toute la place. Et puis soudain, semblant réaliser que Philip Glass s’était tu, Clémence se retourna, surprise et échevelée.
– Ah, c’est vous, dit-elle seulement.
Elle se redressa, les cernes hauts et la queue-de-cheval indistincte, les bras tachés de gouttelettes blanches, les mains usées comme celles d’un maçon, et fronça les sourcils.
– Qu’est-ce que vous foutez là ?
Simon écarta les bras pour prendre les autres à témoin.
– J’habite ici, figure-toi.
– Ah.
L’instant d’avant, elle n’avait pas eu l’air de s’en souvenir, mais elle posa ses outils – une fourchette et une truelle microscopique – et passa ses mains maculées de peinture sur son jeans comme si elle voulait en ôter une poussière inexistante.
– Est-ce que ça t’embête, si je reste un peu ? Disons… six mois ?
Simon ouvrit de grands yeux, et Juliette le sentit se tendre.
– Je vais faire le café, déclara Max.
– Bonne idée, dit Clem. J’ai très envie de café mais je n’ai pas eu le temps d’en faire.
Simon avait l’air d’un chat qu’on vient de plonger dans une bassine gelée. Il regardait le désordre de son atelier, les toiles les unes derrière les autres, sa sœur dépenaillée, et semblait naviguer en plein cauchemar. Comparée à son habituel air détaché et serein, cette attitude avait de quoi surprendre. Clémence ne paraissait pas en avoir conscience. Elle frotta de nouveau les mains sur son jeans et emboîta le pas à Max en direction de la cuisine.
– Attends, je suis certaine d’avoir racheté du café, mais tu ne vas pas le trouver.
Quand elle eut disparu, Juliette se rendit alors compte que ce n’était pas sa sœur qui mettait Simon dans cet état. C’étaient les toiles. Il alla les observer les unes après les autres avec une délicate attention. Il ne touchait à rien mais auscultait minutieusement chaque œuvre avant de passer à la suivante, l’air toujours aussi désarçonné. Finalement, il se tourna vers Juliette. On aurait dit qu’il avait pris un verre de trop, ce qui la fit pouffer nerveusement malgré elle. Étrangement, ce simple rire rendit à Simon son sérieux. Il secoua la tête, à la fois incrédule et blasé.
– On l’avait prédit, annonça-t-il, mais ça reste impressionnant. Elle est très douée.
Juliette était manifestement incapable de discerner ce que son frère voyait. Comme il ne lui expliqua rien, elle tenta de trouver quelque chose à dire.
– C’est vrai, dit-elle, c’est beau.
Simon éclata de rire.
– Sœurette, c’est le vin ta spécialité, et je pense qu’il ne faut pas que tu en changes.
Il y avait une légère amertume dans cette remarque qui n’était pas agréable, mais Juliette devina que cette peine ne lui était pas destinée. Et même si elle en comprenait l’origine, elle ressentit un élan de compassion pour son frère, encore une fois second derrière leur aînée dans ce qui aurait dû être son domaine de compétence.
– De toute façon, je n’ai jamais aimé peindre, dit-il, comme s’il lisait dans ses pensées.
– Café ! appela Max depuis la cuisine. Clémence est sortie chercher des croissants, et je crois que Syphilis en a profité pour se faire la malle !
Sans se concerter, Juliette et Simon partirent à la recherche du chat. Ils eurent le temps de le dénicher avant que Clémence ne revienne, et ils s’installèrent tous d’autant plus volontiers pour prendre le petit déjeuner que Max avait pris les choses en main, fait des œufs brouillés, et poussé le vice jusqu’à la supérette du coin pour acheter des muffins, du bacon, des fruits frais et du sirop d’érable. La pâte à pancakes reposait en attendant que les œufs aient été engloutis. Tout le monde mangea avec appétit.
Par-dessus son assiette, Simon observait Clémence, qui dévorait. Max et Juliette, eux, observaient Simon, mais sans doute pas pour les mêmes raisons. Quand on attaqua la salade de fruits frais et les pancakes au sirop d’érable, Clémence poussa un soupir d’aise.
– Ouh, ça fait du bien de manger quelque chose qui n’a pas été surgelé ou réchauffé au micro-ondes.
– Grâce à nous, tu échappes au scorbut, commenta Max en faisant une nouvelle fournée de pancakes.
– Je l’aime bien, dit Simon, rêveur. On peut lui donner une carte de membre de la famille ?
– Je ne suis pas sûre qu’il en ait très envie, déclara Juliette à plat.
– Je ne suis pas certaine que maman serait d’accord, asséna Clémence à peu près au même moment.
Elle s’assombrit brusquement avant de soupirer une nouvelle fois, de lancer un regard fatigué au plafond, puis un autre décidé à son frère.
– Très bien, dit-elle, je t’écoute.
Simon afficha l’air ennuyé de l’élève pris en faute.
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Tu as envie de rester, tu…
– Non, ce n’est pas de ça que je parle, balaya Clémence avec une agressivité nouvelle. Tu as regardé les toiles, je le sais. Tu es resté à l’atelier, tu les as vues. Je t’écoute.
Simon poussa à son tour un soupir, mais excédé, cette fois-ci.
– C’est super, Clémence, bravo, tu cartonnes, dit-il sur le ton de l’infinie lassitude.
Juliette sentit, avant même que sa sœur ne réagisse, que ce n’était pas du tout ce qu’il aurait fallu dire. Elle nota avant Simon la main de Clémence qui se fermait, son air tendu, sa mâchoire serrée qui la faisait tant ressembler à leur mère.
– Arrête de te foutre de ma gueule.
– Mais je ne me fous pas de ta gueule, je…
– Toi aussi, tu penses que je fais n’importe quoi, c’est ça ? Toi aussi, tu penses que je devrais retourner à mon job, et à mon mec, à ma vie ?
L’ouragan s’était levé et il désarçonna Simon qui ne l’avait pas vu venir. Il n’avait pas réalisé que sa question était sérieuse et qu’elle souhaitait réellement son avis sur ses premiers tableaux. En la traitant comme il l’avait fait, il l’avait mortellement froissée, car Clémence s’était bien entendu méprise sur les raisons de sa désinvolture.
– Je vais te dire, vous croyez bien ce que vous voulez, et c’est peut-être nul ce que je suis en train de faire, mais si je dois me planter, eh bien je le ferai quand même et ce sera au jury de me le dire !
– Clem, ce n’est pas…, commença Simon, se débattant comme un noyé.
– Ce n’est pas parce que maman pense que c’est toi qui as gagné le concours que c’est ce qui s’est passé !
– Mais je sais je…
– C’est moi qui ai gagné ce putain de concours, et tu le sais très bien, c’est moi qui l’ai gagné !
– Mais bordel !
Simon s’était levé à son tour, exsangue.
– Tu crois que je ne le sais pas, que tu l’as gagné, ce concours de merde ? Tu crois que je n’y ai pas pensé, chaque heure de chaque journée de chaque année où j’essayais de percer, sans me rendre compte que ce que je tentais de faire, c’était juste d’être à ta place, d’être un tout petit peu remarquable, moi aussi ? Tu ne comprends pas que t’es la seule ici à croire que t’as besoin de défendre l’idée que t’es la meilleure ?
Il éclata d’un rire de dément.
– Clémence est la meilleure, Juliette, ça te coupe le sifflet de l’apprendre, hein ? Quel scoop, mes aïeux ! Il faut prévenir maman, elle n’en reviendra pas… Oh, attends… mais en fait, elle le sait déjà ! Tout le monde le sait, alors si tu pouvais arrêter de le gueuler sur tous les toits, on se sentirait moins comme de la merde, nous autres en bas !
Clémence reprit son souffle, sembla de nouveau sur le point de crier, puis fondit en larmes sans prévenir et se prit la tête dans les mains comme une enfant inconsolable. Simon lâcha une bordée de jurons. Pour se donner une contenance et une raison d’être debout, il entra en guerre avec les portes des placards dans le but manifeste de nourrir son chat. Max retournait les pancakes avec un stoïcisme impressionnant et Juliette, raide comme un piquet, avait oublié de respirer. On n’entendait plus que les grésillements de la pâte, les miaulements désespérés de Syphilis, les placards malmenés et les larmes de Clémence. Tout dans la cuisine sentait le conflit au sirop d’érable. Juliette aurait voulu avoir une excuse pour fuir. Maxime soupira.
– Je crois que ce qu’essaie de te dire ton frère, Clémence, c’est que tu es très douée et qu’il est fort impressionné par ton travail sur les toiles que tu as commencées.
Il déposa une pile de pancakes devant Clémence, qui ressortit ses yeux et son nez rougis de ses bras croisés, incertaine.
– Et je crois que ce que veut te dire ta sœur, Simon, poursuivit Max en versant le sirop d’érable comme s’il dosait un médicament puissant, c’est qu’elle aurait besoin de ton expertise sur ses toiles pour savoir quelle direction prendre, et si les techniques qu’elle emploie sont satisfaisantes ou perfectibles à la lumière de tes connaissances d’un sujet qu’elle n’a pas étudié.
Simon claqua une énième porte trop fort et Syphilis s’enfuit.
– Bien évidemment, acheva Max, vous pouvez aussi mutuellement croire que l’autre vous méprise.
Il pointa sa spatule vers Juliette.
– Vous semblez tous très doués à ce petit jeu-là.
– J’exige qu’il prenne sa carte de membre de la famille, déclara Simon d’un ton sans appel.
– Est-ce que je suis obligé de psychanalyser l’intégralité du clan Descroix pour obtenir ce résultat ?
– Évidemment.
– Très bien. Je vous ferai un prix de groupe.
Clémence éclata de rire entre ses larmes et se prit la tête dans les mains, désespérée. Max lui servit un café fumant et entreprit de couper des petites bouchées de pancake, comme s’il gérait une enfant récalcitrante. Simon nourrit Syphilis, songeur, et Juliette osa de nouveau respirer un peu.
– Ta technique est atypique, mais elle n’est pas mauvaise, déclara Simon en tournant le dos à la tablée. Tu essaies d’obtenir des effets de matière en malmenant la toile et en utilisant de la colle et de la peinture. La matière peut s’obtenir de plein de façons, pour pas mal de résultats. Si tu me dis ce que tu cherches à faire, je pourrais peut-être t’aider. Mais je te préviens…
Il fit volte-face et lui vola son café.
–... je n’ai pas suivi beaucoup plus de cours que toi.
Clémence le considéra quelques secondes, puis elle hocha la tête en reniflant.
– Je te paierai la moitié du loyer, ou plus si tu veux. Et puis je vais racheter de la peinture et des toiles, promis, je…
Simon balaya l’air de sa cuillère, comme s’il dessinait une formule magique devant lui.
– La moitié, ce sera très bien, et tu achètes ton matériel, oui. Je reprends ma chambre, mais on pourra ajouter un lit dans l’atelier, si tu veux. En échange de ces bons procédés, je veux bien te tuyauter pour la peinture, mais je veux ton avis financier sur ma petite entreprise, madame je-suis-diplômée-d’une-grande-école-de-commerce.
Clémence ouvrit de grands yeux rougis.
– Tu as une petite entreprise ?
Simon se drapa dans sa dignité avec élégance.
– J’ai plusieurs milliers de followers, annonça-t-il.
Clémence resta quelques secondes éberluée, puis elle éclata de nouveau de rire, prit sa fourchette et attaqua les pancakes.
– OK, dit-elle juste après avoir enfourné la première bouchée.
Simon, hocha la tête avec satisfaction.
– Parfait. Et maintenant, si ça ne vous dérange pas, je vais aller me doucher parce que je suis claqué de mon week-end et que je voudrais bien pouvoir lézarder en pyjama dans mon canapé pour le reste de la journée.
– Besoin d’aide pour ta douche ? demanda Max innocemment.
L’intégralité de la fratrie Descroix le toisa, incrédule ou pleine de jugement.
– Quoi ? demanda Max, candide, la spatule toujours à la main.
On finit le petit déjeuner sans plus échanger ni sur les choix de Clémence ni sur les propositions de Maxime. Ce dernier, ayant achevé de détendre convenablement l’atmosphère, mangeait avec appétit tout ce qui traînait encore. Puis il aida les filles à ranger et à faire la vaisselle le temps que Simon revienne et prenne leur relais, leur intimant d’arrêter de faire le ménage chez lui.
– J’ai une nouvelle colocataire pour ça, dit-il sur le ton de l’impatience. Fichez-moi le camp, j’ai un cours particulier de peinture à donner et vous avez certainement mieux à faire que de rester dans mes pattes.
– Ouais, et de rien pour t’avoir ramené chez toi, rappela Juliette, blasée.
– Merci, dit Simon. Tu es merveilleuse.
Juliette haussa les épaules et sortit, Maxime et Syphilis sur ses talons. Il fallut rattraper le chat, le tenir le temps des dernières salutations et, enfin, mettre les voiles.
– J’aime bien ta famille, commenta Max en soufflant un petit nuage de buée une fois dehors. Mais celle que je préfère c’est quand même toi.
Juliette sourit.
– Que dirais-tu de passer l’après-midi à boulotter du pop-corn au cinéma ?
– J’en dis que c’est un chouette projet.
– Alors, faisons ça.
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