De si jolies boîtes
Chapitre 16
Juliette dormit mal, se perdant entre rêves désagréables, réveils ponctuels, et nouvel assoupissement douloureux. Le soleil en se levant nimba l’atelier d’ombres chaudes qui vinrent teinter ses songes d’une demi-réalité fantastique. Les reproches l’avaient suivie chez Morphée. Dans l’un de ses rêves, elle se trouvait en charge de la gestion du mariage de Clémence et Odile la suivait partout parce que le pâtissier, qui se trouvait être Maxime, avait fait une pièce montée au foie gras. Elle se plaignait que le résultat serait une catastrophe car ça ne se marierait jamais avec la marmelade. Juliette avait du mal à écouter sa mère et à choisir l’alcool idéal pour aller avec ce dessert atypique. Quand elle trouva enfin un vin sucré susceptible de faire l’affaire, elle en informa sa mère qui l’engueula alors parce que la mariée s’était sauvée et que c’était sa faute, vu qu’elle n’avait pas trouvé de solution à temps.
Un second rêve la propulsa au restaurant, mais Ludovic n’était pas là. Chaque employé venait demander à Juliette des informations sur les menus, les livraisons, les commandes et les contrats, alors même qu’ils étaient en plein service et elle ne parvenait pas à répondre à leurs questions, car elle était au téléphone, et la personne avec laquelle elle parlait – elle ne se rappelait pas qui, mais c’était trop important pour qu’elle prenne le risque de raccrocher – refusait de lui répondre.
Juliette se réveilla fiévreuse et en sueur pour découvrir les ombres matinales sur le mur. Bien qu’elle fût assoiffée et que sa tête lui fît un mal de chien, la fatigue fut la plus forte. Elle se retourna et se rendormit. Cette fois-ci, le sommeil la ramena dans l’atelier. Juliette pouvait presque sentir l’odeur de la peinture, celle de la toile enduite et des pinceaux humides. Sa sœur peignait en écoutant des vieux tubes des seventies qui parlaient de fleurs et de Californie, d’une génération précédente qui croyait aux miracles. Ses tableaux, chatoyants et hyperréalistes, représentaient tous le Chêne vert. Comme souvent dans les rêves, Juliette s’y vit alors transportée, retrouvant la maison de son enfance et un crépuscule d’automne intensément vieux. Elle jouait sous l’appentis de la terrasse avec sa sœur. Clémence avait ses beaux cheveux blonds et bouclés relevés en queue-de-cheval et Juliette pleurait, car elle avait coupé une mèche des siens à cause d’un chewing-gum qui s’y était collé. La mèche, trop courte, lui arrivait juste en dessous de l’oreille, et malgré l’absence de sa mère dans la scène, Juliette entendit sa voix :
– Mais quelle stupidité ! Il va falloir égaliser, maintenant !
Et elle pleurait parce qu’elle ne voulait pas, parce qu’elle allait être hideuse avec ses cheveux courts et qu’elle voulait les avoir longs comme Clémence, qui était si jolie. Clémence, accroupie devant elle, lui disait :
– Ce n’est pas grave, tu sais. Les cheveux ça repousse.
Et avec des ciseaux d’enfant à bouts ronds, elle coupait mèche après mèche les cheveux de sa petite sœur en larmes.
Juliette se réveilla groggy, l’oreiller et les joues trempés, la peau moite d’une sueur glacée. Dehors, il faisait grand jour, et sa fièvre était tombée. Le réveil l’informa qu’elle revenait au monde pour le début de l’après-midi. Elle hésita à se déshabiller et à se rendormir, mais elle entendait encore les cliquetis des ciseaux dans sa tête, et c’est ce qui la décida à se lever pour de bon.
Cette scène ne s’était jamais produite. Le chewing-gum collé dans ses cheveux, oui. L’égalisation aussi, mais personne ne lui avait coupé les cheveux avec des ciseaux à bouts ronds, surtout pas Clémence. Odile, quand elle avait vu que Juliette avait coupé la mèche incriminée, l’avait embarquée chez le coiffeur sans rien dire. Là, à la grande honte de la fillette, elle avait expliqué ce qui s’était passé à un parterre de mémés hilares aussi bien qu’au professionnel chargé de remédier à la situation. Ce dernier avait suggéré une frange, et Juliette s’était retrouvée affublée d’une large barre de cheveux épais associée à un carré sage qui ne lui allait pas et qui faisait ressortir la rondeur de son visage. Le coiffeur avait plissé le nez devant ce résultat peu probant.
– Désolé, mais je ne peux pas faire beaucoup mieux avec la base de départ.
– C’est toujours mieux qu’avant, avait répondu Odile en le payant.
Juliette était ressortie humiliée et en larmes de la boutique avec une coiffure qu’elle haïssait de tout son cœur.
– Et ne pleure pas ! lui avait asséné sa mère, mécontente. J’avais autre chose à faire de mon après-midi, sincèrement… J’espère que c’est la première et la dernière fois qu’il te pousse l’envie de te mettre du chewing-gum dans les cheveux !
Juliette était certaine que ce n’était pas elle qui l’y avait collé. Elle ne se souvenait pas de ce qui s’était passé, elle était trop petite, mais elle était sûre qu’elle n’avait pas fait ça. Qu’est-ce que ça changeait, cela dit ? Elle avait dû protester, se récrier, pleurer qu’elle n’y était pour rien, et sa mère ne l’avait pas crue, bien évidemment. Pour quelle obscure raison sa famille doutait-elle sans cesse de sa parole ? Était-ce lié au fait qu’elle était toujours pleine d’hésitations et qu’ils prenaient ses tâtonnements pour des preuves de mensonge ? Quoi qu’il en soit, c’était ainsi depuis toujours et, comme la déception maternelle ou ses insuffisances, elle avait appris à vivre avec. Au réveil, pourtant, c’était une vérité difficile à supporter. Elle aurait voulu avoir davantage le courage de lutter contre ça.
Juliette s’extirpa de la chambre et gagna la salle de bains pour s’asperger le visage. L’eau froide dissipa partiellement les brumes laissées dans son esprit par ses larmes et sa colère. Elle avait encore un peu mal à la tête, mais elle espérait le secours du paracétamol pour chasser la fin de la migraine. Le miroir lui renvoya l’image d’une jeune femme chiffonnée, au reflet boursouflé. Rouges et gonflés, ses yeux se réduisaient à deux fentes douloureuses et désagréables. Son nez avait pris la même couleur carmin, et ses joues, trop pâles, faisaient ressortir ses taches de rousseur, épaisses et mal réparties.
Elle observa son front large où la ride du lion s’accentuait un peu chaque jour et ses lèvres trop fines, si difficiles à maquiller. Ses cheveux sombres et raides pendaient sur ses épaules comme des ficelles humides et tordues, retombant en désordre. Elle ne les avait plus jamais coupés depuis l’histoire du chewing-gum. Juste les pointes, mais pas la longueur. Elle hurlait à chaque fois qu’Odile voulait la ramener chez le coiffeur. Cette dernière avait tout tenté pour que sa fille se fasse couper les cheveux. Les séances de démêlage après le bain étaient une torture, mais Juliette avait tenu bon et conservé leur longueur, même si on ne pouvait pas vraiment dire qu’ils poussaient encore ni qu’ils brillaient par leur grâce et leur fluidité. Raides et tristes, brun café, ils accentuaient son air maladif plus qu’autre chose sans parvenir à la convaincre de laisser une chance aux ciseaux pour autant.
Juliette se saisit du peigne et entreprit de les démêler sans plus penser à rien qu’à ce qu’elle voyait, une fille triste, un tout petit peu trop bien en chair, avec un visage rond et des cheveux ternes. Elle se trouva insipide et stupidement malheureuse. Elle n’arrivait pas à changer cette image d’elle-même. Peut-être que le pli était trop profondément ancré, comme la ride entre ses sourcils.
Délaissant enfin le miroir, Juliette retourna dans la chambre, s’habilla rapidement et ramassa ses affaires pour mettre les voiles. Elle n’avait pas envie de prendre son café seule à l’atelier et vu l’horaire, Maxime devrait être revenu du service de midi quand elle arriverait chez lui. Après avoir une nouvelle fois consenti à nourrir l’insatiable chat, elle prit les clefs, ferma l’atelier derrière elle et remonta en Twingo pour aller s’effondrer sur le canapé de son meilleur ami.
Sur la route, elle s’arrêta pour faire le plein de chouquettes et de jus d’orange frais, poussant même le vice jusqu’à investir dans de la glace à la vanille, une bombe de chantilly et une barquette de gariguettes parfaitement hors de saison. Lorsqu’elle atteignit le studio de Maxime, elle était presque de bonne humeur. Son enthousiasme fut cependant douché quand, pour répondre aux assauts frénétiques de la sonnette, ce fut Simon qui se présenta, torse nu par-dessus le marché.
– Qu’est-ce que tu fous là ? demanda-t-il, tu ne devrais pas être au travail ?
Juliette regarda autour d’elle, histoire de vérifier par acquit de conscience qu’elle se trouvait bien à la bonne adresse, puis elle regarda de nouveau son frère.
– C’est chez Max, trouva-t-elle l’énergie de dire. C’est toi, qu’est-ce que tu fais là ?
Simon piqua un fard, manifestement gêné.
– Maxime m’a donné les clefs, bredouilla-t-il. Je… suis mal à l’aise à l’atelier. Ce n’est pas pratique avec Clémence, alors il m’a dit que si je voulais… voilà.
Juliette eut du mal à comprendre ce qu’il venait de dire, et soudain, tout s’éclaira. Elle fit quelques pas en arrière et secoua la tête.
– Tu es en couple avec Max ? demanda-t-elle, incrédule.
Simon tritura les clefs, les posa sur le meuble près de l’entrée comme si elles le brûlaient, ouvrit grande la porte et s’écarta.
– Tu ne veux pas entrer pour qu’on en parle ? Il fait frisquet, là…
– Vous couchez ensemble ? résuma Juliette qui sentait une colère déraisonnable monter en elle.
– Je ne suis pas très sûr d’avoir envie de répondre à cette question, répondit Simon avec son éternel faux air de dandy anglais. À bien y réfléchir, je pense même que tu regrettes déjà de l’avoir posée…
Juliette poussa un soupir d’exaspération et entra dans l’appartement comme un vent furieux avant de poser ses courses sur la table basse sans aucun égard pour les pauvres gariguettes.
– Je pensais que Maxime t’en avait parlé, argua son frère, étonné par la violence du geste. Manifestement, je me trompais. Cela dit je n’avais pas anticipé une telle… réaction.
– Qui se soucie de mon avis, de toute façon ? le rembarra Juliette, parfaitement consciente d’exagérer. Clémence se barre de chez elle et te pique ton atelier. Du coup tu viens habiter chez Max, parce que vous êtes ensemble et qu’il a oublié de m’en parler. Il ne me reste sans doute plus qu’à aller vivre chez Grégoire, si on veut que la boucle soit bouclée ? Ah mais non, j’oubliais, Grégoire est sans doute à nouveau en couple avec Clémence, probablement en train de roucouler dans mon appartement à l’heure où on en parle, d’ailleurs, et j’emploie roucouler pour être polie. Bien sûr, il ne faut pas que je le dise à maman car hier ce même Grégoire m’a assuré qu’il allait annuler son mariage. Du coup maman va un peu plus me harceler au téléphone et si je décide d’aller habiter chez l’ex-nouveau copain de ma sœur, elle va faire un infarctus.
– Est-ce que tu es sûre que ça va, Juliette ? s’enquit Simon, qui sentait bien que quelque chose lui échappait.
– Pourquoi ça n’irait pas ? répliqua sa sœur avec véhémence. Tout le monde file le parfait amour sauf moi, on dirait. Tu as prévenu Clémence, qu’elle invite Max au mariage ?
– Il est annulé, rappela Simon, complètement perdu. Enfin, je crois. Tu as pleuré aujourd’hui ?
– Plus qu’hier tu veux dire ? Qu’est-ce que ça peut foutre ? Ce n’est pas comme si ça intéressait quelqu’un !
– Moi ça m’intéresse.
– Parce que je suis en train de te gueuler dessus, ou pour te faire pardonner ton absence de réponse à mes coups de fil et à ceux de maman ? Parce que j’aurais bien eu besoin de ton aide pour gérer la crise, mais tu devais être trop occupé avec Maxime pour lui répondre, ou alors tu t’es juste dit que j’allais gérer ?
– Non, protesta son frère froidement. Je me suis dit que Clémence allait gérer. C’est sa merde.
– Ouais, ben manifestement, elle n’est pas pressée de s’en occuper. Et je suppose qu’elle a plus important à faire de son côté, avec son concours à préparer. Tu me fais un café ou je dois le faire moi-même ?
Simon roula des yeux. Lui et son torse glabre gagnèrent la machine à expresso avec une lenteur très étudiée et il entreprit d’utiliser cette dernière avec la débauche de gestes d’un acteur de publicité. Pendant ce temps, Juliette ouvrait furieusement les placards pour préparer deux coupes glacées à base de fraises, chouquettes, glace et chantilly, sans s’être inquiétée un instant de savoir si ça intéresserait quelqu’un d’autre qu’elle. Son café servi, Simon la rejoignit sur le canapé et découvrit avec stupéfaction le résultat de ses efforts. Il haussa un sourcil songeur.
– Tu sais qu’il est quinze heures trente ?
– Justement, c’est presque le goûter. Et d’abord je n’ai pas mangé depuis hier soir, j’ai le droit.
Son frère haussa les épaules, s’installa près d’elle et s’attaqua sans plus rien dire au dessert improvisé qu’on lui proposait. Pendant de longues minutes, le bruit des cuillères fut le seul son audible, du moins jusqu’à ce qu’ils aient terminé et que, la caféine et le sucre aidant, Juliette soit redescendue de ses grands chevaux. Pourtant, si la fureur s’était apaisée, il y avait en elle un départ d’incendie prêt à reprendre. Elle aurait été bien en peine de donner la raison précise de son irritabilité, mais si quelqu’un lui avait posé la question elle aurait simplement répondu :
– Tout.
Clémence avait décidé de foutre en l’air sa carrière, son couple et sa famille sur un coup de tête, tout ça pour accomplir un rêve qu’elle avait laissé dormir dans un placard pendant plus de dix ans. Les conséquences, elle s’en badigeonnait le nombril avec le pinceau de l’indifférence. Ce n’était pas elle qui gérait Greg, ce n’était pas elle qui gérait sa mère, non. Gérer, c’était pour les autres, elle, elle était trop occupée à s’accomplir.
De la même façon, Simon avait choisi de vivre sa vie secrète dans le dos de la fratrie et surtout, surtout, évité de se mouiller dans les conflits familiaux, préférant entretenir l’illusion que de s’impliquer. Et voilà qu’il était en couple avec Maxime. Maxime ! Comme s’il n’y avait pas assez d’autres mecs dans la capitale, il prenait à Juliette son collègue, son ami, le mec à qui elle se confiait depuis plus de deux ans !
Juliette restait seule sur la touche, à contempler le lent effondrement de tout ce à quoi elle tenait pendant que les autres triomphaient. Chacun suivait son bonhomme de chemin, ses propres envies, ses propres idées. Ils vivaient le grand amour ou leurs rêves, quand ce n’était pas les deux, sans se soucier des conséquences ou de ce qu’en pensaient les autres. Tous, sauf elle.
Elle, elle subissait les coups de téléphone d’Odile, les discussions sans fin au sujet de sa sœur et de ses choix. Elle encaissait le secret de Simon et les critiques de son meilleur ami sur ses choix affectifs, les reproches et l’indifférence manifeste du mec qu’elle aimait… Et qui s’en souciait ? C’était facile de répondre « moi », comme avait dit Simon.
La vérité, c’était que tout le monde trouvait normal qu’elle fasse des efforts pour eux. Ils avaient tellement l’air de tenir pour acquis qu’elle allait se débrouiller que ça lui donnait la nausée. Parce qu’après tout, elle, elle n’avait besoin de rien, n’est-ce pas ? Sa vie était si simple. Juliette regrettait d’avoir peur de la douleur. Elle aurait volontiers balancé son poing dans le visage de quelqu’un ou sur un mur, histoire de se défouler. Le hasard, décidé à lui fournir une allumette, lui envoya Maxime à la place.
– Je suis rentré ! balança le pâtissier, claironnant son retour à la mode japonaise.
– Hem, commenta Simon.
Juliette garda le silence. Max leva les yeux, croisa son regard, eut un sourire plein de dents qui ne trompa personne et se déchaussa doucement, comme si on lui avait demandé de déposer les armes.
– Tiens, bonjour, Juliette ! Quelle surprise de te trouver ici. Tu as réussi à te reposer un petit peu ?
– Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu sortais avec Simon ?
La question flotta entre eux, agressive, vibrante. Simon grimaça. Juliette se rendait compte de sa froideur, mais tant pis. C’était sa goutte d’eau personnelle dans le vase débordant. Elle était fatiguée d’encaisser.
– Écoute, je voulais t’en parler et…
– Et quoi ? T’as pas eu le temps, t’y as plus pensé, tu as oublié entre deux Paris-Brest ?
Maxime sentit qu’il allait déguster. Prudent, il resta silencieux, déposa tranquillement ses affaires, alla se préparer un café et souffla un grand coup avant de répondre.
– Tu n’es pas obligée de me sauter à la gorge, tu sais ? dit-il, marchant sur des œufs.
– Non, mais tu le mériterais, argua Juliette avec colère. Tu me taquines à propos de mon frère depuis des semaines et là j’apprends que non seulement vous êtes ensemble, mais qu’en plus il vit chez toi, bordel ! Tu ne t’es pas dit que j’aimerais le savoir ?
– Oublions le fait que ça ne te regarde en rien. Vu la façon dont tu réagissais à mes insinuations, je me suis dit que tu avais d’autres chats à fouetter et que ce n’était pas le moment de te rajouter une couche de crème sur la génoise, si tu vois ce que je veux dire.
– Ce n’est pas ça la cerise sur le gâteau, Max, c’est ton silence, merde ! C’est mon frère, quand même !
– Et c’est ma vie, s’agaça Max.
– Et un peu la mienne aussi, osa Simon avant de verser le restant de chantilly dans sa tasse à café.
– Vous auriez dû m’en parler ! insista Juliette. Je ne suis pas un meuble, je ne suis pas une plante verte destinée à assister à vos choix de vie, merde ! Quand c’est ma famille, quand c’est mon pote, et que vous faites ça dans mon dos, vous vous rendez compte à quel point c’est méprisant pour moi ou pas du tout ? J’en ai ras le cul que tout le monde fasse comme si mon existence n’avait aucune importance !
– Et quand c’est ton restaurant ? tacla Max avec justesse.
– Quand c’est mon restaurant aussi ! gueula Juliette. Et je n’ai besoin de personne pour me dire ce que j’ai à faire ! Je suis capable de décider de mes actes, merci ! J’ai seulement besoin qu’on arrête de me considérer comme quantité négligeable !
Maxime posa son café un peu trop violemment.
– Ah bon ? Parce que ce n’est pas l’impression que tu donnes, notamment quand tu t’en prends à tes amis pour leur reprocher ce que te font ceux qui ne le sont pas !
– C’est de toi que je parle !
– Et qu’est-ce que je t’ai fait, exactement, moi ?
Juliette ouvrit la bouche à la recherche d’arguments, mais Max fut plus rapide.
– Je ne t’ai pas brossée dans le sens du poil quand tu bavais d’amour devant un connard qui profite de ce que tu en pinces pour lui pour gérer ta thune à sa façon. J’ai trahi une promesse faite à ton frère pour te faire plaisir et pour que tu puisses l’informer de l’emménagement de Clémence. J’ai accepté de venir jouer les supports affectifs chez ta mère en échange d’une soirée de Noël où tu as fait la gueule du début à la fin, oui, tout ça, je l’ai fait ! Je plaide coupable aussi de t’avoir encouragée à reprendre en main le restaurant, parce que je savais que ça comptait pour toi et que Ludovic faisait n’importe quoi. Je t’ai encouragée à lui tenir tête, je t’ai encouragée à ne pas te laisser marcher sur les pieds, mais franchement, si c’est pour que tu me pètes à la gueule, je m’en serais passé ! Le seul mec qui mériterait que tu lui exploses à la figure, tu l’as laissé remporter une victoire symbolique en refusant l’affrontement, alors même qu’il était en train de perdre les pédales et que tous tes putains d’employés étaient derrière toi en support ! Toi tu t’effaces en imaginant que ça va le convaincre de cesser d’ignorer ton existence alors que tout le monde, je dis bien tout le monde, lui compris, sait que ça n’arrivera jamais et que ce fils de raclure de bidet en profite pour te mener par le bout du nez en entretenant le doute dès qu’il le peut ! Tu sais ce que ce bâtard a osé dire devant moi, ce matin ? Cyril s’inquiétait de savoir si tu reviendrais demain pour réceptionner la livraison du caviste, alors il a dit, je cite : « Je vais lui faire livrer des fleurs et elle sera là à l’heure, tu verras. T’inquiète. » Tu crois que ça m’amuse, de le voir se foutre ouvertement de ta gueule devant des employés qui te respectent encore un peu ?
– Sois plus gentil avec ma petite sœur, coupa Simon froidement.
– Désolé, marmonna Max en se détournant.
Mais Juliette ne faisait plus attention à lui. Ses dernières paroles résonnaient en boucle, violentes, incoercibles. Une tempête sous un crâne, qui broyait tout sur son passage. Elle secoua la tête.
– Tu mens, dit-elle, incapable de trouver autre chose de plus pertinent.
– Tu paries ?
Maxime avait toujours l’air en colère, mais il y avait un je-ne-sais-quoi dans son attitude qui évoquait aussi la pitié, ou la tristesse. De la compassion, peut-être. Elle eut envie de sortir, de prendre la voiture, d’aller voir à l’appart si jamais… L’appartement. Clémence. Elle hésita, puis sortit son téléphone et appela sa sœur. Clémence se fit prier avant de décrocher.
– Oui ? demanda-t-elle d’une voix ensommeillée.
À dix-sept heures passées, sans rire.
– Clem, c’est moi, déclara Juliette en essayant de masquer son inquiétude. Dis-moi, est-ce qu’un livreur est passé depuis que je suis partie ?
– Alors, heu, oui, mais comment tu sais ? Il nous a réveillés il y a deux heures... Pourquoi ?
Juliette préféra ignorer le « nous » qui flottait dans cette phrase.
– C’est quoi ?
– Des roses. Roses. La couleur, s’entend.
– Lis-moi le mot.
– Un « s’il te plaît » ne serait pas déplaisant.
– Lis-moi le mot et fais pas chier, s’il te plaît.
Un bruit de dignité et de papier froissés monta dans le combiné.
– C’est écrit : « Ne m’en veux pas, je t’en prie. Je ne suis qu’un idiot qui a besoin de toi. Seras-tu là demain ? XXX Ludo ».
Un silence pensif ponctua la phrase.
– Ce n’est pas le connard dont tu es amoureuse et qui a pété le nez de Greg ?
Juliette releva les yeux sur Maxime. Ce dernier avait l’air beaucoup trop sûr de lui et malheureux pour laisser place au doute.
– Merci Clem.
L’instant d’après, Juliette quittait l’appartement sans un regard pour les deux autres. Maxime lui courut après, immédiatement suivi par Simon très occupé à enfiler un sweat.
– Où tu comptes aller comme ça ?
– Lui demander à quoi il joue.
– Tu sais où il habite ?
– Bien entendu. On est cogestionnaires.
– Tu as appris son adresse par cœur ?
Juliette ne répondit pas. Max marchait vite pour se maintenir à sa hauteur, et elle l’entendit soupirer.
– Je viens avec toi.
– Moi aussi.
– Je n’ai pas besoin de vous, râla-t-elle, cinglante.
– Si. Si tu prends perpète pour l’avoir dépecé, Simon ne me le pardonnera jamais.
– Max a raison. Et c’est mieux si tu as deux témoins pour mentir à la police, de toute façon.
Juliette grommela une réponse désagréable et les laissa s’entasser avec elle dans la Twingo. Elle n’avait de temps et d’énergie que pour un seul combat, qui menaçait d’être épique.
OceanofPDF.com