De si jolies boîtes
Chapitre 21
Juliette prit son temps. Elle n’avait absolument aucune envie de rentrer au Chêne et l’après-midi s’étalait sous la lumière dorée d’avril. De lourds nuages noirs passaient au loin, mais aucun d’eux n’était menaçant et Juliette trouvait qu’elle avait eu son quota d’orages pour la journée. Cacahuète bondissait au-devant d’elle, trop heureuse de profiter de cette balade inattendue. Juliette fumait clope sur clope, détendue. Les bulles du champagne allégeaient sa marche. Après le pavé dans la mare que Simon avait lâché, il ne ferait pas bon revenir de sitôt : il était hautement probable que la situation s’envenime. Non, décidément, Juliette n’était pas du tout pressée de rentrer.
Malgré tout elle suivit le chemin habituel et du coup, elle eut bientôt regagné la propriété. Elle se rendit directement à la cuisine, la chienne sur ses talons, langue pendante et ravie. À l’intérieur, il faisait chaud mais les lieux étaient déserts. Le lave-vaisselle n’avait pas été rempli et personne n’avait pris la peine de ranger le fromage. La grosse horloge tictaquait au loin dans un silence lourd de signification.
Pour se donner une contenance plus que par envie, Juliette entreprit de mettre de l’ordre, de nettoyer les plats et de charger le lave-vaisselle. Elle se demandait où se trouvaient les autres quand Clémence entra dans la pièce, la mine renfrognée et le regard dur.
– C’était bien ? demanda-t-elle sèchement.
Juliette haussa les épaules. Elle ne se sentait nullement responsable de la crise et pas spécialement disposée à le devenir.
– Pas mal.
Clémence attendit une réaction qui ne vint pas. Elle se raidit et croisa les bras.
– Et à aucun moment tu t’es dit que tu serais mieux ici pour nous aider à résoudre la situation plutôt que dans la cambrousse avec le chien ?
– La situation, comme tu dis, ce n’est pas moi qui l’ai déclenchée, et je ne vois pas ce que j’aurais pu dire qui…
– Ce n’est pas la question, Juliette, mais franchement, qu’est-ce que tu crois que Max et Simon ont pensé quand ils t’ont vue partir comme ça ?
Juliette rougit et lança un regard d’avertissement à sa sœur, qui ne s’en offusqua pas.
– Tu ne crois pas que tu avais l’air de justifier la réaction de maman, au lieu de les défendre ?
– Simon est assez grand pour se défendre seul.
– Pas là !
Juliette se rendit compte que Clémence était réellement en colère. Elle tremblait.
– Simon a mis les choses à plat, mais il avait besoin qu’on le soutienne et tu le sais ! Il avait besoin qu’on soit tous là pour faire front quand maman reviendrait, comme il aurait été là pour faire front si elle avait mis ma peinture sur le tapis, ce qu’elle n’aurait pas manqué de faire ! Tu étais où, toi ?
– Et vous, vous étiez où ?
Juliette sentit malgré elle des années de rancœur remonter à la surface.
– Vous étiez où quand elle m’offrait des crèmes anticellulite, quand elle disait que si je ne trouvais pas de mecs, c’était parce que je ne faisais pas assez d’efforts, ou quand elle disait que je ne ferais jamais rien de bien dans ma vie ?
– Mais tu es malade ! Maman n’a jamais dit ça !
– Ose me dire que tu n’as pas compris ses sous-entendus quand elle te montrait en exemple, « tu devrais demander à Clémence ce qu’elle fait pour sa peau, parce que tu as des boutons, ma chérie, peut-être que ta sœur pourra t’aider », ou alors quand je lui parlais des difficultés du restaurant et qu’elle m’envoyait vers toi pour apprendre à gérer mon argent ! Tu crois que je le vivais comment ?
Clémence était abasourdie.
– Mais enfin, je ne savais pas… Quoi ?
– Bien sûr que tu ne savais pas ! Tu ne crois pas que j’allais venir te voir, en plus ? Ça ne suffisait pas de me faire humilier, il fallait que j’aille, comme une incapable, quémander de l’aide ? Chercher une leçon auprès de toi, pour mes points noirs, mes kilos, ou je ne sais quoi d’autre ? Mon masochisme a des limites !
– Juliette, tu es impossible ! la coupa Clémence, furieuse. Tu ne peux pas en même temps me reprocher de ne pas t’avoir défendue et admettre que je n’étais pas en capacité de le faire ! Je ne savais pas, mais là, ton frère, tu savais, toi ! Tu étais au courant, et Maxime est ton ami, et tout ce que tu as trouvé à faire c’est…
– Simon n’avait pas besoin de moi ! hurla Juliette, en colère à son tour. Il lui tient tête comme je ne serai jamais capable de le faire, et c’est lui qui l’a mise dans cet état, qu’est-ce que tu crois qui se serait passé si j’avais ouvert ma gueule ? C’est moi qui aurais pris, comme à chaque fois !
Clémence se redressa, regardant sa sœur comme si elle ne la connaissait pas. Puis elle poussa un soupir de compréhension, assorti d’une moue désapprobatrice.
– Vous vous ressemblez beaucoup avec maman, en fait, dit-elle avec amertume. Tu as raison, bien sûr. C’est de toi qu’il est question, Juliette.
Elle vida les lieux, laissant sa sœur sidérée, en colère, malheureuse, et traversée d’un millier d’autres sentiments aussi désagréables qu’impossibles à déchiffrer. Machinalement, Juliette reprit son ménage. Les paroles de Clémence tournaient en boucle dans sa tête bien malgré elle. Est-ce qu’elle s’était montrée égoïste ? Et pourquoi pas ? Elle ne l’avait jamais été jusqu’à présent, alors pour une fois que ce n’était pas sur elle que la colère odilienne tombait, pourquoi n’aurait-elle pas été égoïste ?
Mais plus Juliette tentait de se justifier à ses propres yeux, plus ses défenses s’effritaient à la lumière de son propre jugement. Elle trouva soudain sa réaction puérile et n’éprouva plus aucune fierté à avoir tenu bon. Elle se demanda ce qu’elle aurait pu faire de plus, rejoua la scène pour à chaque fois trouver sa réaction plus inappropriée. Pourtant, elle refusa de céder. Elle ne voulait pas se noyer dans la culpabilité une nouvelle fois.
Quand la cuisine fut aussi brillante qu’un sou neuf, Juliette s’attaqua au salon. L’horloge indiquerait bientôt dix-neuf heures. L’absence des autres membres de sa famille la laissait perplexe, mais elle refusait de partir à leur recherche tant elle avait peur de ce qui s’ensuivrait. Une fois tout le rangement achevé, elle s’assit dans le canapé et attendit. Cacahuète, avide de caresses, vint la rejoindre pour se coucher sur ses pieds. Juliette prit un magazine pour se donner une contenance. Le silence lui pesait. Alors qu’elle relisait la même phrase pour la troisième fois, son père entra dans le salon, son manteau sous le bras et cherchant manifestement quelque chose.
– Tu vas quelque part, papa ?
Aurélien eut l’air gêné, puis il esquissa un pauvre sourire.
– Je vais ramener Simon et Maxime à la gare. Ils ne veulent pas rester ce soir, et de toute façon, ta mère n’a rien préparé.
– Quoi ?
Tandis que son père cherchait toujours, Juliette, les oreilles bourdonnantes, passa dans le couloir pour gagner la chambre de Simon située à l’extrémité de la maison. La porte était ouverte. À l’intérieur, Simon achevait de faire un sac qu’il n’avait pourtant pas dû beaucoup vider.
– Tu rentres ? demanda Juliette dès qu’elle eut posé le pied sur le seuil. Tu plaisantes, j’espère, tu ne vas pas laisser les choses en l’état ?
Son frère se redressa lentement et lui adressa un regard froid.
– Et qu’est-ce que tu voudrais que je fasse, exactement ? Que je force maman à avoir une discussion avec moi ?
Il eut un rire sans joie. Assis sur l’unique chaise de la chambre, Maxime avait la mine défaite de celui qui n’en finit plus de souhaiter être ailleurs.
– Tu veux que ce soit ça, son premier souvenir avec ta famille ? demanda Juliette en le désignant de la main.
– Il veut surtout que la journée se termine, déclara Simon sans même se retourner.
– Et qu’on me laisse en dehors de ça, si c’est possible, surenchérit Max.
– Écoute, Simon, tu ne peux pas partir comme ça, tenta de le raisonner Juliette. Maman est fâchée, mais si tu pars sans lui avoir parlé, ça va être pire, elle va juste ne plus savoir comment te ramener à la maison sans perdre la face, et tu sais que ça, c’est toute une affaire pour maman. Laisse-lui une heure ou deux, on prépare le repas, tu vas la chercher, vous parlez un peu et…
– Et si je n’ai plus envie ?
Simon reposa violemment ses affaires sur le lit.
– Je me disais que toi en particulier, tu serais capable de le comprendre. Et si je n’ai plus envie, moi, de faire des efforts pour arranger tout le monde, de prétendre que je suis quelqu’un d’autre que moi pour lui faire plaisir, de me mettre en quatre pour qu’elle reste la mère idéale de ses enfants parfaits ? Et si j’ai envie qu’elle me voie comme je suis, plutôt que comme elle voudrait ?
Juliette ouvrit la bouche, et secoua la tête.
– Tu peux obtenir tout ça sans la froisser mortellement !
– Vraiment ? Eh bien, je te félicite de le croire, parce que moi, je ne vois pas comment.
Il reprit son rangement à grands gestes furieux.
– Tu vois Juliette, toi, tu te plains que maman t’a mené la vie dure. Oui, Clémence est venue me parler après votre dispute, et tu devrais aller lui parler, toi aussi. En réalité, tu es la seule de nous trois que maman a toujours vue pour qui elle était.
– Grosse, incapable, sous-douée ?
C’était sorti tout seul. Simon releva les yeux sur sa sœur et secoua la tête.
– Non. Têtue et indisciplinée, à la limite. Maman t’aime.
– Pas autant que vous.
– Oh, et c’est ça le problème ?
Simon eut un rire sarcastique.
– Tu voudrais que ta maman te considère comme la prunelle de ses yeux, le petit oiseau merveilleux que tu espères être ?
Juliette sentait une nouvelle fois le sang battre à ses tempes.
– Putain, Simon, me parle pas comme si j’avais trois ans, je n’ai pas envie de me fâcher avec toi.
– Maman t’aime, Juliette ! Peut-être que tu trouves qu’elle ne vante pas suffisamment tes mérites, mais même ça, ce n’est pas vrai ! Et tu es celle qui a le moins de pression sur les épaules ! Alors tu peux faire comme si c’était une mauvaise chose, mais moi comme Clémence, on s’en serait bien passé !
Simon lâcha une nouvelle fois ses affaires et, en trois pas, fut près de sa sœur.
– Tu t’es déjà demandé ce que ça lui avait fait, à Clémence, d’avoir maman sur le dos dès qu’elle avait moins de dix-huit dans n’importe quelle matière ? Ce que ça lui faisait d’avoir maman aux réunions parents-professeurs qui la portait aux nues et ne voulait entendre parler d’aucune critique, quoi qu’elle ait fait ? Parce qu’elle en a fait des trucs, Clémence, arrête de déconner, Juliette. Tu n’es pas maman, tu n’es pas assez stupide pour la croire parfaite.
Juliette tenta d’en placer une, mais son frère l’arrêta net.
– Ça lui demande une énergie de dingue de faire semblant d’être parfaite, à Clémence. Et pourtant elle le fait, tout ça pour ne pas décevoir maman et être à la hauteur de ce qu’on attend d’elle. Et que je la raille sur le sujet, ou que tu la jalouses, ben connement, ça ne l’aide pas !
Simon écarta les bras comme s’il achevait une brillante démonstration. Juliette sentit les larmes affleurer, mais elle les refoula rageusement.
– Moi ça m’aurait aidée de ne pas être vue systématiquement comme la cinquième roue du carrosse, alors que vous étiez des demi-dieux ! De quoi tu te plains, toi ? Toi aussi, tu as été malheureux, c’est ça ? Toi aussi, l’admiration sans bornes de ta mère t’a conduit au désespoir ?
– Non, répondit Simon du tac au tac, soudain calmé. Moi, elle m’a empêché d’être qui que ce soit. Je suis moi depuis deux mois. Avant, je faisais seulement semblant.
Il éclata de rire et secoua la tête, le regard soudain affreusement triste.
– Même dans mon métier, tu te rends compte ? Même dans mon métier, j’ai choisi d’être quelqu’un d’autre que moi. Je suis Kensuke Chan, je porte des perruques et des lentilles de contact, maman me croiserait à la Japan Expo sans réussir à me reconnaître. Moi, je ne suis pas la personne que je suis vraiment, parce que je suis ce qu’on attendait de moi. Comme Clémence. Mais pas toi.
– Parce que personne n’attendait rien de moi, rappela Juliette, acerbe.
– Ouais, je sais. C’est ce que j’essaie de te faire comprendre. Que c’était pas forcément un mal, et que t’es pas obligée de te vautrer dans la certitude du contraire.
Ils se défièrent du regard, puis Maxime laissa exploser un soupir retentissant.
– Est-ce que vous jouez vraiment à savoir qui a été le plus malheureux d’entre vous ?
Simon sembla tout à coup se souvenir de sa présence. Il secoua la tête.
– Non, on joue pas. On règle nos comptes avant la fin de contrat.
La fin de contrat, comme pour le restaurant, en somme. On récupère nos billes, et on arrête. Juliette sentit la tête lui tourner.
– Alors tu vas t’en aller ? demanda-t-elle, à deux doigts de laisser ses jambes céder sous elle.
– Je crois bien que oui, dit son frère.
Elle releva la tête pour croiser son regard, mais il garda son air buté. Il voulait partir, et il allait le faire.
– Je pense que Clémence va venir avec nous, mais je n’en suis pas certain. Elle m’a juste demandé où était papa.
Juliette sentit ses forces l’abandonner. Elle quitta la chambre, en proie à une sorte de panique irraisonnée, ne comprenant pas comment le départ des deux aînés pouvait la mettre dans un état pareil. Elle chercha Clémence dans sa chambre, mais sa sœur ne s’y trouvait pas. À l’extérieur, elle découvrit son père en train de charger la voiture. Clémence n’était nulle part en vue. Juliette fit le tour de la maison pour la découvrir enfin dans le jardin, occupée à lancer une vieille balle de tennis usée à la chienne extatique.
– Hey, dit-elle.
Clémence se retourna, puis siffla Cacahuète et lança de nouveau la balle.
– Simon me dit que tu vas sans doute partir aussi, déclara Juliette, incertaine. Est-ce à cause de ce qu’on s’est dit ?
Clémence ne répondit pas immédiatement. Elle attendit de nouveau la chienne, mais cette dernière, attirée plus loin par un vol d’étourneaux, la délaissa.
– Je vais m’en aller, oui, déclara enfin Clémence avant de se tourner vers Juliette, les bras croisés dans son pull trop fin.
La soirée se faisait fraîche. Juliette tremblait aussi.
– C’est à cause de la dispute ? insista-t-elle. Je suis juste partie parce que j’étais mal à l’aise et que je ne savais pas quoi faire alors…
– Mais moi non plus je ne sais pas quoi faire, Juliette. Comment tu crois que je fais les choses ? Comment tu crois que j’ai fait, à Noël ? Je ne me sentais pas bien, alors je l’ai dit et je suis partie. C’est la même chose. Simon avait à moitié raison de péter un plomb, maman se serait jamais conduite comme ça s’il avait amené une copine. T’as pas remarqué qu’aux fêtes de famille, Simon ne parlait jamais de lui ? C’est toujours maman qui étalait sa vie, exactement comme s’il n’était pas là, c’est elle qui nous expliquait les vernissages imaginaires pendant qu’il était ailleurs, à prendre la pose.
Elle eut un sourire triste.
– Moi aussi, ça m’agaçait, soit dit en passant, mais ce que je veux dire, c’est que si Simon a tout déballé aujourd’hui, c’est simplement parce qu’il en pouvait plus. Un peu comme toi avec Ludovic l’autre jour. Enfin, je suppose.
– Mais… je veux dire c’est normal qu’elle se soit froissée… Vous n’allez quand même pas partir comme ça et la laisser après un coup pareil ? Tu imagines, comment elle va vivre ça ?
Clémence haussa les épaules.
– Je sais pas, mais comment elle vivrait le fait qu’on reste ? Projette-toi un peu.
– Elle va exiger des excuses et repartir sur les mêmes bases.
– Ouais, et Simon et moi on en a discuté dans le train. Ça a peut-être hâté les choses, peut-être pas. Toujours est-il qu’on en a discuté. Et repartir sur les mêmes bases, on n’est pas pour. On ne peut pas…
Clémence eut un geste vague avant de prendre une mine agacée.
– Tu savais qu’elle continuait d’organiser le mariage dans mon dos, alors que j’avais rompu mes fiançailles et que Greg et moi on n’était même plus ensemble ? Tu le savais, n’est-ce pas ?
Juliette eut du mal à retrouver son souffle.
– Oui, dit-elle finalement la tête basse.
– Et tu t’es dit que c’était normal ? Tu ne t’es pas dit, « maman fait n’importe quoi, je vais en parler à Clémence » ?
– J’en ai parlé à papa, mais…
– Oh ben oui, papa, tu veux dire le mec qui n’a jamais su lui dire non ? Tu t’es dit que ce mec-là allait faire quelque chose pour qu’elle arrête ses délires ? Juliette…
Clémence eut soudain l’air très fatiguée.
– Juliette, pourquoi tu n’es pas venue m’en parler à moi ? Il s’agissait de mon mariage, non ? Je l’aurais appelée, j’aurais arrêté tout ça… pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Juliette baissa les yeux et haussa les épaules.
– Je ne sais pas, bafouilla-t-elle. Parce que c’est maman ?
– Ouais.
Clémence la considérait tristement.
– Tu vois, c’est de ça qu’on parle, quand on parle des bases. Et surtout, quand on dit qu’on n’en veut plus.
Cacahuète choisit ce moment-là pour ramener sa balle recouverte de bave et d’herbe, et Clémence la relança sans peine à l’autre bout du jardin. Elle s’était détournée, et Juliette ne voyait pas quoi ajouter. À regret, elle la quitta et retourna à la maison, groggy. Son père était toujours près de la voiture, à attendre sans doute que les garçons aient terminé. Juliette marcha droit vers lui.
– Papa…
– C’était un drôle d’anniversaire, n’est-ce pas ? dit Aurélien avec un pauvre sourire.
Juliette secoua la tête.
– Papa, tu ne peux pas les laisser partir, il faut que tu leur dises que ça va pas, maman ne va pas s’en remettre s’ils font ça.
Aurélien eut soudain l’air très seul et très perdu.
– Ils sont grands, dit-il en manière d’excuse. Ils ont passé l’âge que je leur dise ce qui est bon pour eux. Toi aussi, tu as passé l’âge.
Juliette ne put ou ne voulut pas comprendre.
– Et maman aussi ? Je t’avais dit qu’il fallait l’arrêter, pour le mariage.
– Le mariage n’a rien à voir avec ça, déclara Aurélien, agacé. Ce n’était pas le problème. Tu le sais bien.
À ce moment, Simon et Max sortirent de la maison, main dans la main.
– Prêts pour aller à la gare ? demanda Aurélien, feignant la légèreté.
– Absolument, répondit Simon sans l’once d’une ironie ou d’un regret. J’étais content de te voir, papa.
– Moi aussi, fiston.
Clémence arriva à son tour, ayant sans doute perçu l’agitation. Juliette regarda tout le monde s’installer, et ne sut que penser du regard entendu que sa sœur lui accorda. Elle ne comprenait plus rien, sinon que cette voiture sur le départ cassait quelque chose qui n’aurait pas dû l’être. Elle chercha des mots à dire pour retenir sa fratrie et n’en trouva aucun. Juliette jeta un regard désespéré à la maison, espérant presque voir Odile sortir pour arrêter la marche des événements, mais cette dernière demeura invisible. La fierté était sans doute plus forte que l’amour des grands gestes théâtraux.
Aurélien démarra et lui fit un signe. La voiture quitta l’allée, écho étrange de son arrivée dans cette même cour quelques heures plus tôt. Juliette, seule au Chêne vert, sans son frère ni sa sœur, juste sa mère et elle. Ce qu’elle avait toujours souhaité ? Redouté ? Impossible de faire le tri. Quelque chose avait dangereusement changé dans l’équilibre de sa vie, et elle était incapable de comprendre quoi, comme elle était incapable de savoir si c’était pour le mieux ou pas.
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