De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 11 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 11

 

Juliette n’était pas préparée psychologiquement à reprendre si rapidement la route du Chêne vert. D’ordinaire, un passage à Noël, un autre pendant l’été, et c’était plié. Six mois d’écart entre les deux, le temps de se remettre, c’était un bon rythme. Mais pas cette année. Parce que contre toute attente, Odile l’avait appelée.

Odile l’avait appelée, elle, et étrangement non pas pour l’agonir de reproches, mais pour lui demander de passer afin de régler « des formalités sur lesquelles tu seras sans doute plus qualifiée que moi ». Tout un programme, quand on connaissait un tant soit peu Odile et ce qu’elle pensait généralement des aptitudes de sa petite dernière. Juliette avait tremblé sur ses bases mais s’était résolue à répondre à l’appel maternel avec la boule au ventre, bon petit soldat accourant au clairon le matin de l’inévitable boucherie. Elle n’était pas tranquille, mais quoi que sa mère ait à lui demander, elle lui avait promis que ça ne prendrait pas plus de deux jours, et Juliette se sentait les épaules à tenir le front quarante-huit heures. Elle l’espérait, du moins.

Le printemps n’était pas encore totalement là, mais il montait élégamment dans l’air, tentant par ses timides percées de décourager l’hiver. Il y avait ce soleil froid permanent, et le vent qui agitait les bourgeons déjà formés ne cessait de balayer à la fois la pluie et les nuages. Il y avait le vert de l’herbe, dans les bas-côtés qui n’étaient pas à l’ombre, et la gelée qui s’attardait là où le soleil n’avait pas su l’atteindre. Il y avait les oiseaux surtout, partout, et l’éclat jaune des premières primevères. Les arbres attendaient le signal du départ. Juliette faisait la route tranquillement, pour profiter et ne pas arriver trop tôt. Elle avait la sensation que le temps fuyait. Le temps et le reste, ses journées, et les fonds de réserves du restaurant.

Moins de trois mois auparavant, elle s’était promis que les choses allaient changer pour elle, manifestement en vain. L’hiver s’achevait et elle se sentait engluée pareil, ses amours et ses indécisions, ses envies et sa raison. Pour l’heure, c’était surtout Simon et Clémence qui changeaient, qui orientaient leur vie dans de nouvelles directions, satellites familiaux aussi inspirants que désespérants. Son frère, sa sœur, et maintenant sa mère. Odile aussi avait entamé une métamorphose certaine, si elle réclamait de l’aide. Tout était nouveau, comme la saison. Tout sauf elle.

Juliette avait hésité à parler de ce voyage dans le Perche à son frère et à sa sœur avant d’y renoncer. Elle avait choisi de taire le coup de fil d’Odile, mue par une intuition qu’elle aurait été bien en peine d’expliquer. Elle avait beau se dire qu’il ne s’agissait que de régler les détails de l’annulation du mariage, comme sa mère le lui avait annoncé, elle sentait qu’il y avait autre chose et approchait de la maison en essayant de refouler son appréhension grandissante. Quand elle entra dans l’allée les primevères étaient passées à l’arrière-plan de ses préoccupations. Elle gara la Twingo devant la maison, et Cacahuète fonça à sa rencontre en aboyant comme une folle.

– Là, ma belle, là, ce n’est pas la peine de me sauter dessus, je ne vais pas disparaître.

La porte de la cuisine s’ouvrit et Odile se montra souriante, droite et impeccable, égale à elle-même.

– Salut maman, dit Juliette. Je t’ai apporté du vin.

– Bienvenue à la maison. Viens vite, sinon je perds la chaleur du poêle.

Un accueil semblable aux précédents ; peut-être n’y avait-il pas lieu de s’inquiéter. Certaines choses ne changeaient pas complètement, en vrai. Juliette gagna l’intérieur de la maison en soupirant, non sans avoir d’abord récupéré la caisse de vin placée dans son coffre avant le départ. Dans la cuisine, ça sentait bon la tomate aux herbes.

– Qu’est-ce que tu prépares ?

– Une lasagne. Ton père avait envie de viande.

Juliette se retint de commenter que ce que son père entendait par là impliquait certainement davantage un gros steak que de la viande hachée perdue au milieu des épices et sourit poliment avant de s’éclipser pour aller le voir. Aurélien était dans son bureau, en train de classer de nouvelles pièces.

– Coucou papa. J’ai amené du bourgueil, de 2003.

– Une excellente année, commenta son père en levant les yeux, son regard brillant se posant sur sa fille avec plaisir. Moi j’ai trouvé une pièce de 1803 à un prix très raisonnable. Nous y étions presque, à deux cents ans près.

Juliette rit de bon cœur et vint admirer le dernier achat de son père, s’entretenant avec lui du jardin, de sa collection et des amis du village. Odile vint les déloger pour annoncer que le repas allait être servi, et un je-ne-sais-quoi dans son ton alerta sa fille sur son état d’esprit. Odile Descroix était mécontente. Comme d’habitude, Juliette se demanda ce qu’elle avait bien pu faire.

Ils passèrent à table, et le repas sembla abominablement artificiel. Il y avait quelque chose de bizarre à manger au Chêne sans Clémence et Simon. La discussion ne décollait pas, se limitant à la cuisine, au vin, au nouveau voisin, à des platitudes, et chacun attendait depuis sa position qu’arrive sur la table le sujet principal sans savoir vraiment de quoi il s’agissait. Bien évidemment, Odile était aux commandes du menu réel autant que figuré, mais elle paraissait tâtonner, et cette somme d’hésitations mit sa fille au supplice tant ces incertitudes maternelles étaient inhabituelles. Il fallut attendre le dessert, qui se limitait à un choix de yaourt régime et de fruits, pour qu’Odile se jette enfin à l’eau avec un élan propre à décourager les gens de lui tenir tête.

– Bien, alors en ce qui concerne le mariage, j’ai décidé de prendre en main l’organisation.

Juliette qui était sur des charbons ardents depuis son arrivée avait à peu près imaginé tous les scénarios, mais définitivement pas celui-là. À la mine inspirée qu’elle afficha après cette déclaration, sa mère lui adressa un regard courroucé. Quand Juliette se tourna vers son père, ce dernier sembla si absorbé par les grains de raisin dans son assiette qu’elle sut qu’elle n’obtiendrait aucun soutien de ce côté-là. Odile poursuivit donc.

– Il ne faut pas que dans quelques mois, lorsque ta sœur reprendra ses esprits, elle soit dans l’incapacité de dénicher les professionnels adéquats pour la fête. Je voulais cependant avoir ton avis sur le traiteur, parce que je trouve que les tarifs qu’il me propose sont, comment dire, prohibitifs. Alors je sais qu’il y a des arnaqueurs dans la restauration, mais là, je suspecte ce type de me prendre pour un lapereau de six jours.

– Maman, tenta Juliette, marchant sur des œufs avec précaution, Clémence a quitté Grégoire.

– Je le sais bien, répondit sa mère avec impatience. Je l’ai eu hier au téléphone, il fait tout ce qu’il peut pour ramener ta sœur à la raison, mais il a l’air de penser qu’elle aura besoin de temps, et on ne peut pas se permettre de laisser filer les meilleurs prestataires sous notre nez pendant qu’elle fait… je ne sais pas, sa crise d’adolescence en retard, je suppose ?

Juliette posa doucement ses couverts.

– Maman, je ne crois pas que Clémence fasse une crise d’adolescence, enfin…

– Qu’est-ce que tu en sais ? coupa abruptement sa mère sans douceur. Tu lui as parlé ?

– Un peu, mais…

– Je ne pense pas que Clémence ait réellement envie de te confier ce qui la préoccupe, de toute façon, coupa Odile avec un soupçon de condescendance. Tu sais, vous n’avez jamais été proches au point qu’elle te livre ses moindres pensées. À mon avis, elle finira par nous dire ce qui ne va pas, mais à ce moment-là, il sera trop tard pour finir l’organisation du mariage, tu comprends ? Nous devons nous en occuper à sa place et c’est quelque chose que tu sauras très bien faire.

Juliette fronça les sourcils, abasourdie. Elle ne savait pas si elle devait rire, se mettre en colère, ou encore prendre au sérieux ce qui ressemblait à un délire de toute-puissance.

– Maman, est-ce que tu t’es une seule seconde posé la question de ce que Clémence essayait de faire, de son côté ?

Odile la regarda comme si elle était demeurée.

– Bien évidemment. Clémence a, comme la plupart des jeunes femmes à l’aube de prendre une grande décision, eu besoin de vérifier qu’elle ne renonçait à rien de capital. Elle va prendre quelques semaines à faire ses…

– Maman, ça fait deux mois.

– … expériences, et puis elle reprendra ses esprits.

– Maman…

– Bon, ça suffit, Juliette, ça va bien, là. Tu ne veux pas m’aider à sauver le mariage de ta sœur, c’est ça ?

Juliette se recroquevilla par réflexe. Sa mère entreprit de débarrasser furieusement la table dans une grande débauche de gestes inutiles qui rappela Simon à sa sœur.

– Si tu ne veux pas m’aider, tu le dis directement, mais n’essaie pas de comprendre ce qui se passe dans la tête de ta sœur, c’est inutile. Tout ce que je dis, c’est que ce n’est qu’une passade. D’ailleurs, ton père pense comme moi, et Grégoire également.

– Et tu lui as posé la question ? demanda Juliette, à plat. À Clémence ?

– Je n’en ai pas eu besoin, dit sa mère en regagnant la cuisine. Ça se voit.

Juliette soupira, excédée. Son père eut un sourire d’excuse à ses côtés.

– Donc, j’ai besoin de toi pour revoir les devis du traiteur, reprit Odile en revenant, et également pour le barnum. Je sais que ce n’est pas dans tes cordes, mais je pense qu’il est trop petit pour la quantité d’invités prévue. Le loueur m’assure que c’est amplement suffisant, mais si on danse…

– Maman…

– Ah, et j’oubliais, il y a la robe. Elle est disponible pour les retouches, mais Clémence n’a pas répondu au message que je lui ai laissé, et Simon, qui a admis qu’elle logeait chez lui, refuse également de me la passer. Il dit qu’elle travaille, mais je sais par Grégoire qu’elle n’a pas repris son poste à la banque.

– Elle travaille sa peinture, maman.

– La peinture de Simon ? Ne dis pas de sottises.

Juliette en déduisit qu’il y avait des choses qui n’étaient pas parvenues jusqu’au Perche, ou qui n’avaient en tout cas pas percé les solides murailles d’Odile Descroix. La véritable occupation de Simon était l’une d’entre elles, et le marché passé avec Clémence en était sûrement une autre. Elle chercha ses mots, du coup, essayant de ne trahir personne, et sa mère dut interpréter son silence pour une forme de gaucherie car elle eut un léger sourire et s’en fut dans la cuisine avec le plat. Juliette baissa la tête en rougissant, se sentant plus stupide que jamais.

– Ta mère essaie juste d’arranger les choses, nuança son père depuis le bout de la table.

– À sa façon, comme d’habitude, trancha Juliette, mécontente. Elle oublie juste de demander aux autres si ça leur convient.

– Je connais mes enfants, déclara Odile en revenant chercher une nouvelle fournée de couverts. Clémence ne sait pas ce qu’elle fait, la proximité du mariage l’a beaucoup trop stressée. J’aurais dû m’en rendre compte avant. Quant à sa volonté de changer de carrière, ça lui passera dès qu’elle remarquera que son compte en banque fond comme neige au soleil. Grégoire s’inquiète des traites de la voiture. Je ne sais pas si elle se rend compte des ennuis dans lesquels elle a mis son ménage.

– Ils ne sont plus ensemble ! s’impatienta Juliette. Il a gardé la voiture, il n’a qu’à la payer, c’est la sienne ! Clémence n’a même pas le permis !

– Elle n’a jamais eu besoin de le passer, nota Odile en haussant les épaules.

– Bien évidemment que non. Elle avait trouvé un fiancé, elle.

Juliette se leva et fila dans le jardin, les joues en feu et les tempes bourdonnantes. Cacahuète lui emboîta le pas, trop contente de profiter d’une promenade impromptue. Dehors, le vent s’était levé, glacial.

Juliette fit quelques pas sur la pelouse, puis chercha dans ses poches une cigarette et l’alluma avant de cracher la fumée avec rage. Elle ne savait pas ce qu’elle essayait de prouver ou de défendre en tenant tête à sa mère de cette façon. Ce qu’elle savait en revanche, c’est qu’il n’en sortirait sans doute rien de bon. Odile cédait rarement à une opposition frontale. Odile cédait rarement à une opposition tout court. Juliette eut un rire sans joie. Derrière elle, une porte claqua. Quand elle se retourna, ce fut pour voir son père venir à sa rencontre.

– Tu as fâché ta mère, dit-il sur le ton du reproche.

– Pardon, papa.

– Tu as d’autant plus de raisons de t’excuser que ce n’est pas toi qui vis avec. C’est moi.

La réflexion fit sourire Juliette.

– Allez, file-moi une cigarette, gamine, et allons marcher pour que ta mère ne me voie pas fumer. Le chien a besoin de courir un peu, de toute façon.

Juliette hocha la tête et se mit en route aux côtés de son père silencieux. Ils fumaient tranquillement, marchant d’un pas léger sur le chemin longeant la propriété. Cacahuète courait devant, faisant fuir les corbeaux avec force aboiements. Dans la vallée proche, un tracteur labourait, suivi par une armée de mouettes. L’air était frais mais léger. Juliette sentit le poids du déjeuner quitter ses épaules pour un temps.

– Qu’est-ce que tu penses de la séparation de ta sœur avec Grégoire ? demanda soudain Aurélien avant de ramasser un long bâton pour le jeter à la chienne.

Juliette haussa les épaules.

– Tu sais papa, vu comment mes amours prennent l’eau, je ne crois pas que je sois la mieux placée pour analyser celles de Clémence. Ce n’est pas comme si elle avait un train d’avance sur la question. Elle est à sa troisième station quand je suis encore à la gare, si tu vois ce que je veux dire.

Son père laissa échapper quelque parole désobligeante inintelligible et agita la main.

– Je ne vais pas te faire le laïus du père chinois dans le dessin animé, là, avec sa fille…

– Mulan ? ricana Juliette.

– Mais je n’en pense pas moins ! Ce n’est pas la peine de te comparer à Clémence, ça ne t’apprendra rien sur toi. Et il ne s’agissait pas de toi. Que penses-tu de la rupture de ta sœur ?

Juliette fut attristée par la réflexion, mais essaya de ne pas le montrer.

– Je crois qu’elle a quitté Grégoire pour de mauvaises raisons et qu’elle travaille dur à ne pas y réfléchir.

– Elle l’a quitté pour quoi ?

– D’après ce que j’ai compris, parce qu’elle allait essayer d’être quelqu’un d’autre que la fille dont il était tombé amoureux et qu’elle ne voulait pas l’obliger à aimer cette fille-là. Un truc du genre.

Cacahuète revint, extatique, son bâton en travers de la mâchoire. Aurélien prit quelques secondes pour le lui renvoyer. La chienne repartit à vive allure, faisant s’envoler une buse d’un merisier proche.

– Du coup, tu penses qu’elle l’aime toujours ?

Juliette ne s’était même pas posé la question.

– Je crois que oui. C’est juste que là, il n’est pas prioritaire.

– Et lui, tu penses qu’il l’aime encore ?

Juliette ricana sans amertume.

– Je crois qu’il n’y a pas le moindre doute sur le sujet, déclara-t-elle sombrement.

– Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi le mariage ne pourrait pas se faire.

Juliette se tourna sur le côté pour observer son père. Aurélien souriait tranquillement. Elle attendit, histoire de voir s’il allait ajouter quelque chose, mais il ne le fit pas. Le vent se leva une nouvelle fois, faisant chanter les fourrés. La chienne avait disparu dans un bosquet.

– Ils se sont séparés. Clémence ne l’a pas revu depuis janvier, je vois mal comment ils pourraient se marier dans six mois, tenta Juliette.

Aurélien haussa les épaules.

– Il suffit d’un rendez-vous en mairie et d’une paire d’alliances. S’ils s’aiment, qu’est-ce qui les empêcherait de sauter le pas ? Tu crois que Grégoire va cesser d’aimer ta sœur parce qu’elle a peinturluré quelques semaines de congé sabbatique dans l’atelier de son frère ?

– Non, mais…

– Alors pourquoi penses-tu qu’ils ne se marieront pas ?

Juliette n’en revenait pas. Elle regarda son père, se demandant s’il plaisantait. Ça n’avait pas l’air d’être le cas.

– Je ne sais pas, dit-elle, peut-être juste le fait qu’elle m’ait dit qu’elle voulait annuler le mariage ?

– Tu as toi-même reconnu que ses raisons n’empêcheraient pas qu’il ait lieu quand même.

– Elle dit que non !

– Pour l’instant. Est-ce qu’on peut vraiment en vouloir à ta mère de lui ménager une porte de sortie, au cas où elle changerait d’avis ?

– Mais ce n’est pas ce que fait maman !

Juliette sentit bien qu’elle s’énervait toute seule, sans raison valable et contre la mauvaise personne. Pourtant, elle ne parvint pas à s’en empêcher.

– Ce que fait maman, ça n’a rien à voir avec ménager une porte de sortie à sa fille ! Elle fait ce qu’elle a toujours fait, à savoir décider à notre place ce qui est bon pour nous, et agir de telle sorte que les choses se déroulent comme elle l’a décrété, et pas autrement ! Ce qu’elle fait, c’est qu’elle refuse de laisser la décision à Clémence de son propre mariage ! C’est ça qu’elle fait !

– C’est vrai, dit Aurélien. Ça, et ménager à ta sœur une porte de sortie. Au cas où elle changerait d’avis.

Un craquement retentit dans les sous-bois et une harde de biches en sortit précipitamment. Les bêtes stoppèrent net en sentant les promeneurs avant de s’enfuir plus vite encore. Quelques secondes plus tard, Cacahuète émergeait à son tour, ventre à terre et langue pendante, ravie. Les biches maintinrent la distance, entraînant sans peine la chienne dans leur sillage. Aurélien la siffla, mais dut assortir ses appels de quelques jurons pour que le berger allemand daigne revenir, enchanté et fourbu.

– Crétine, dit Aurélien en la caressant tandis qu’elle soufflait comme une forge près de lui. Tu cours même si tu sais que tu n’en attraperas aucune, hein ?

Comme moi, se dit Juliette en se demandant ce que cette pensée fichait là.

– Ce que je veux dire, déclara son père sans paraître noter son trouble, c’est que ta mère essaie juste de tenir les morceaux fuyants de cette famille de ses mains.

– C’est nous les morceaux fuyants ?

– Bien sûr.

Il rit, un bon rire chaud et agréable.

– Moi, j’ai arrêté de fuir depuis longtemps.

Ils achevèrent la promenade en silence, Cacahuète devant, et eux derrière. Bientôt, ils devinèrent derrière la haie d’aubépiniers les hautes cheminées du Chêne vert.

– Eh bien, dit Aurélien, qu’est-ce que tu vas faire ?

Juliette soupira.

– Aider maman, je suppose, dit-elle. Sinon, elle va se faire arnaquer par tous les prestataires de services, se mettra à dos à cause de son humeur de dogue ceux qu’elle aura engagés, paiera trop cher des gens mécontents, et trouvera un moyen de dire que c’est ma faute.

Aurélien ne se priva pas de rire.

– Ou la mienne. Elle ne t’a pas toujours sous la main.

Juliette posa la tête sur l’épaule de son père.

– Je t’aime, mon papa.

– Moi aussi, petite. Moi aussi.

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