De si jolies boîtes
Chapitre 7
Les bouchons parisiens furent affrontés en silence. Juliette conduisait avec un stoïcisme proche de l’état de choc tandis que sur le siège passager Clémence restait silencieuse, son sac posé sur les genoux. De temps en temps, l’une tournait les yeux vers l’autre, guettant un contact, sans pour autant oser conjuguer au présent la conversation qui avait eu lieu quelques heures auparavant, là-bas au restaurant.
– Mais pourquoi tu l’as quitté ?
Oui, pourquoi ? Pour ne pas lui imposer ça, parce que Clémence se sentait soudain très différente de la fille que Greg connaissait et qu’il voulait épouser, parce qu’il avait ri quand elle avait parlé de son projet, comme si c’était une vaste blague, et qu’elle ne l’avait pas accepté. Son courage valait mieux que cette hilarité. Pour Clémence, tout ce qui était en train de se passer dans sa tête était bien trop sérieux pour supporter que Greg ait le droit de s’en moquer.
– Je comprends que ce soit super important pour toi, Clem, mais mets-toi à sa place ; la semaine dernière tu évoquait un poste à haute responsabilité à l’étranger, et maintenant tu t’engouffres dans six mois d’études pour réaliser un rêve dont tu ne lui avais jamais parlé !
– Mais c’est ça le truc, avait répondu Clémence fermement. C’est qu’il ne sait pas qui je suis. Je veux dire, en fait, tout ça, mon job, le reste, ce n’est pas moi. C’est comme si c’était une vie que je vivais pour eux. Mais là je sens que c’est ce que je dois faire, il n’y a aucun doute. La fille qui veut peindre, ça, c’est moi !
Juliette n’avait plus l’impression de connaître sa sœur non plus et restait à observer cette soudaine étrangère qui lui racontait son rêve. Elle n’avait jamais cessé de peindre, elle allait aux expositions, mais Greg avait cru que c’était comme aller au restaurant, sauf que non, c’était important, et elle n’en avait pris conscience que maintenant. Clémence vidait son sac, avalait ses mots dans sa hâte de remonter le temps perdu, dévoilant tous ces fils ténus qui lui prouvaient qu’elle n’avait jamais oublié ce fond d’elle-même. Qu’elle l’avait étouffée sans s’en rendre compte, cette flamme qu’il était désormais temps de rallumer. Juliette écoutait, éberluée, et même plutôt inquiète, à la vérité. Clémence était hors de portée.
– Si tu n’avais pas vingt-neuf ans, je me demanderais si tu ne nous fais pas une crise de la quarantaine.
– Je suis très sérieuse !
– Je vois ça.
Et du coup, pour vivre son rêve, pour le vivre vraiment et ne pas trahir Greg qui avait signé – pas encore mais presque – pour autre chose, Clémence l’avait plaqué sans autre forme de procès. Comme une évidence, parce que c’était ce qu’il fallait faire, parce que ça suffisait de s’être menti pendant des années, elle ne voulait plus lui mentir à lui aussi.
– Je ne suis pas sûre qu’il comprenne.
– Tant pis pour lui.
Clémence avait l’air triste, mais décidé.
– Il n’a qu’à considérer que je suis une connasse irresponsable, une psychotique, une hystérique qui l’abandonne devant l’autel, même, si ça le tente. Dans deux mois, il rira avec ses potes, la meuf était ouf, heureusement qu’on s’en est aperçu avant ! Et puis il en trouvera une autre. Des filles qui ressemblent à celle que j’étais, prêtes à se bouffer le nez pour gravir les échelons, il y en a plein. Je les connais, je les ai vues jubiler quand je me suis cassée. Six mois, ça va être largement suffisant pour que je n’aie jamais envie de retourner bosser à leurs côtés dans l’arène, si tu veux mon avis.
Clémence avait balayé d’un geste par-dessus l’épaule les gens de son travail, ses années à y trimer et Grégoire dans la foulée.
– Mieux vaut ça que de vivre cinquante ans avec quelqu’un que tu ne connais pas et que tu aimes pour de mauvaises raisons.
– Ce n’était pas à toi de décider ça.
– Non mais c’est à moi de décider de quelle vie j’ai envie. Et celle que Greg attendait de moi n’est pas celle que je veux vivre aujourd’hui.
– Sérieux, Clem, tout ça à cause de ton cadeau de Noël ? Ton mariage, ta carrière, à cause de quelques boîtes en bois ?
– Bien sûr que non.
Non, évidemment.
Mais ça avait été une étincelle, un déclencheur, une écharde dans la poitrine qui l’avait soudain empêchée de respirer. La réflexion permanente, l’incapacité de se concentrer. La recherche internet du concours des Beaux-Arts et de ses modalités. Les vieux carnets ressortis, la main qui se dérouille, la soudaine euphorie. Le doute aussi et les insomnies, mais la certitude derrière, un phare au fond de la conscience. Et puis cette idée que bientôt il serait trop tard.
– Je suis déjà trop vieille pour la classe prépa. Mais je peux encore tenter le concours en externe et voir. Je ne suis même pas certaine que ça prouvera quoi que ce soit… Je veux juste leur montrer ce que je fais et savoir ce qu’ils en pensent. Et puis me prouver que j’en suis capable aussi, je crois.
– Tu sais que ça va être difficile ?
– Bien sûr.
La possibilité d’échouer, c’était tout ce qui importait à Clémence. C’était l’unique raison pour laquelle elle visait ce concours, son jury, ses règles et son délai au lieu de se mettre simplement à peindre sur son temps libre. Il fallait qu’elle se confronte à une décision rendue par des gens ayant autorité, une décision tangible qui mettrait fin à tout ça. Qui avait raison, d’elle ou de sa mère ? Laquelle des deux y voyait clair ? Bien sûr qu’elle pensait à la difficulté, à l’échéance, aux heures qu’il lui restait. Elle ne pensait qu’à ça, car d’une certaine façon ce concours allait déterminer ce qu’elle aurait le droit de revendiquer ou pas. Mais pour l’heure, Clémence voulait revendiquer son ancienne victoire lycéenne, son talent enfoui sous les années et sa passion oubliée.
– Je ne peux pas rester chez Grégoire, tu comprends, il y aurait du temps perdu à lutter contre lui aussi, à justifier mes choix, je n’ai pas l’énergie pour ça. Il faut que je sois concentrée sur ce que je veux, maintenant. Et puis de toute façon, je l’ai quitté. Il me faut de l’espace pour me retourner…
– Tu veux venir habiter chez moi ?
– Non.
Clémence avait jeté à sa sœur un regard halluciné.
– Je veux aller à l’atelier.
– Pourquoi tu n’es pas allée demander à Simon directement ?
– J’y suis allée, mais il n’y était pas. Et c’est pour ça que je suis venue te voir. Parce que je sais que tu as un double de clefs pour son chat et que je voudrais m’y mettre sans attendre.
Elle avait soudain eu l’air noyée.
– J’ai besoin de peindre, de me réapproprier les outils, de me tester et de choisir une direction, et vite. Le concours est difficile. Je n’ai pas, je n’ai plus le temps de traîner. Je suis déjà en retard de tellement d’années.
Juliette n’avait pas réellement essayé d’argumenter ; elle ne se sentait pas légitime pour le faire et ce n’était pas dans ses habitudes. Elle avait dit d’accord, après le service, on ira. Clémence s’était installée dans un coin et avait griffonné durant la totalité du service, à grands traits énergiques, sans plus rien voir de ce qui l’entourait. Puis elles s’étaient mises en route sous la pluie gelée de janvier. La voiture, les bouchons, le silence gêné. Le front brûlant penché contre la vitre, Clémence se taisait.
Juliette chercha de longues minutes une phrase à dire pour relancer la conversation, mais chacune de ses tentatives trouvait sa bouche sèche et ses idées creuses. Elle se demandait si Clem n’était pas en train de commettre une monumentale erreur et en même temps, elle ne pouvait se résoudre à suggérer cette idée, parce qu’elle admirait un peu cette sœur qui tentait de voler, et que la dernière chose dont elle avait envie, c’était d’être un nouveau Grégoire capable de lui briser les ailes.
De plus, malgré tout l’amour qu’elle lui portait, sa fascination pour son courage et tout le reste, elle n’était pas sans ressentir une certaine forme d’amertume. De la colère même, à l’encontre de la parfaite Clémence à la vie si lisse et bien rodée, à la réussite flamboyante et au mec parfait, qui venait de tout foutre en l’air pour une question d’orgueil, de vague passion adolescente et pour un concours gagné une dizaine d’années auparavant. Est-ce que ce n’était pas un peu vain, comparé à ce qu’elle avait accompli depuis ?
– Tu es certaine que c’est ce que tu veux faire ?
Mon Dieu. La pire phrase du monde pour commencer une discussion saine avec quelqu’un qui a décidé de changer de vie. Bien joué, Juliette Descroix. On dirait ta mère ; les deux pieds dans le plat.
– Non, répondit Clémence aussitôt. Mais tu sais, c’est un peu comme dans les films. Il y a un truc au fond de moi qui me hurle que si je ne le fais pas, je vais le regretter toute la vie. Je sais que ça a l’air débile, mais je ne peux pas m’imposer de vivre avec des regrets jusqu’à soixante-dix balais. Je n’ai pas la force pour ça.
Et elle n’avait même pas l’air de plaisanter.
Juliette relança le GPS qui affichait toujours une désespérante heure de trajet aux dix kilomètres et renifla.
– Tu sais, je crois que Grégoire t’aurait aimée pareil.
Clémence se tourna vers sa sœur et lui adressa un regard blasé.
– Peut-être. Ça n’entre pas en ligne de compte. J’ai pas le temps d’attendre qu’il fasse le point avec ce qu’il en pense et qu’il se positionne. J’ai pas le temps de savoir s’il peut faire avec ou de répondre aux questions qu’il a le droit de se poser. Faut que j’avance, Juliette. Alors voilà, je lui ai dit, j’ai besoin de six mois, je lui ai dit aussi que j’allais faire ça seule pour qu’il comprenne que je ne lui impose rien et on verra ce qu’il en pense plus tard, si jamais il se met d’accord avec lui-même. En vrai, j’ai pas le temps pour lui.
Juliette n’en croyait pas ses oreilles.
– Tu te rends compte à quel point ça a l’air fou, Clem ? Je veux dire, il y a deux mois, tu clamais que c’était l’homme de ta vie et qu’il représentait tout pour toi, que tu étais heureuse d’avoir trouvé ta parfaite moitié… Qu’est-ce qui se passe, là, exactement ? Tu arrives vraiment à renoncer à lui si facilement ?
– Bien sûr que non !
Sans prévenir, Clémence fondit en larmes. Pour faire écho, la pluie se mit à tomber dru sur la voiture arrêtée entre les camions puants et les citadines pressées. Un regain de culpabilité trouva Juliette. Elle ne se souvenait pas d’avoir jamais vu Clémence pleurer, et si elle n’avait pas été bloquée avec elle dans une voiture, la tentation de fuir aurait peut-être été grande. Clémence n’y prit pas garde, centrée qu’elle était sur ce qu’elle ressentait.
– Bien sûr que je l’aime autant qu’hier ! Mais je dois savoir, tu comprends ? Je dois savoir si je peux peindre, parce que si je ne le fais pas, je vais m’en vouloir et je vais finir par lui en vouloir à lui, et donc de toute façon on est foutus ! Je dois savoir si je peux peindre ! La seule façon de l’aimer encore, c’est de vérifier avant si je suis qui je pense être, parce que si ce n’est pas le cas, j’y penserai jusqu’à la fin de mes jours, et je ne l’aimerai plus jamais complètement comme je suis censée le faire !
– Calme-toi, Clem, je ne voulais pas…
– Mais je ne sais pas pourquoi je t’explique ça, tu ne peux pas comprendre, tu ne sais pas, ce truc qui te ronge en dedans et que tu dois faire par-dessus tout, tu sais pas ce que c’est…
La violence de la sentence coupa net l’empathie de Juliette.
– Je pensais que c’était ton mec, déclara-t-elle à plat.
– Ce n’est pas les mecs le centre d’intérêt, répliqua la fille qui n’avait jamais eu de mal à en dégotter un. Pas le mien en tout cas, et ça ne devrait pas être le tien non plus.
– Oui, bah ça ne risque pas.
– C’est parce que toi-même tu ne t’intéresses pas.
Juliette encaissa la réflexion comme un coup. Clémence dut lire sur son visage ce que Juliette en pensait, car elle blêmit.
– Pardon. Je ne voulais pas.
– Oh ben t’inquiète. C’est l’intention qui compte, et ça venait du cœur.
Clémence voulut insister, puis se ravisa. Le silence gagna à nouveau entre elles, épais et collant, pourrissant l’habitacle.
– Écoute, je ne sais pas si Grégoire reviendra, mais je sais que je dois tenter ce concours parce que…
– Parce que comme d’habitude, tu ne supportes pas l’idée que quelqu’un soit meilleur que toi.
Quitte à régler des comptes, autant y aller à la pelle. Ce fut au tour de Clémence d’être séchée par la réflexion et de rester comme deux ronds de flan. Juliette ne parvint même pas à s’en vouloir.
– La vérité c’est que t’es la meilleure en tout et tout le temps, Clémence, et que la simple idée que ce soit Simon l’artiste quand c’était toi qui avais gagné le concours, cette idée que maman ait pu oublier ce détail et qu’elle t’ait remplacée sur le podium, c’est insupportable pour toi. Je me trompe ? Une seule place de numéro un te manque, et tu lâches tout le reste pour la récupérer.
– Ce n’est pas vrai !
– Et mon cul, c’est du poulet fermier. Simon pourrait avoir une carrière internationale, tu t’en moquerais pas mal à partir du moment où tout le monde dans la famille reconnaît que tu étais capable d’autant, voire de mieux et que tu aurais pu être une sommité dans ce domaine si tu l’avais voulu. Mais maman a oublié, alors faut reprendre ta médaille, pas vrai ?
Clémence avait l’air parfaitement offusquée et Juliette se sentait parfaitement injuste, mais toujours sans l’ombre d’un début de culpabilité. Pas encore, aurait-elle pu prophétiser.
– Tu sais quoi ? dit-elle pour clore la conversation. Ce n’est pas grave. Prends tes six mois, prouve à tout le monde que tu es la meilleure, et arrête de te demander si je peux comprendre l’étendue de ton talent exceptionnel depuis ma médiocrité.
– Mais tu n’es pas médiocre du tout !
– C’est-à-dire que tu ne laisses pas beaucoup de place aux autres pour être autre chose que médiocre, Clem.
Juliette eut un sourire blasé teinté de dégoût.
– À côté de toi, on est tous passables, au mieux.
Comme la circulation tendait à redémarrer devant elles, Juliette en profita pour agresser le levier de vitesses et fuir l’échange. Clémence avait sans doute encore des cartouches à tirer ; elle n’était pas la fille de sa mère pour rien et s’avouait difficilement vaincue. Seulement, Juliette en avait marre de se battre. Marre de justifier par son infériorité les revendications de la famille, marre de s’entendre dire qu’il fallait qu’elle comprenne, et qu’en même temps on l’en jugeait incapable. Elle était fatiguée, et commençait à se demander si elle n’aurait pas dû mettre Clémence dans le métro avec les clefs de l’atelier. Comme c’était à elle que Simon les avait confiées, elle s’était sentie responsable de laisser Clem emménager là-bas et voulait assumer jusqu’au bout, mais ça lui coûtait bien plus d’énergie qu’elle ne l’avait anticipé. Comme d’habitude, quoi…
Le sacrifice, l’oubli de soi pour les réalisations forcément plus importantes du reste de la famille... Ça avait dû commencer quand elle était petite, un truc dont elle avait envie qu’on n’avait pas fait pour libérer de l’espace au talent des aînés, à leurs activités, leurs devoirs, leurs sports, leurs paroles. Et puis, ça devient une seconde nature. On grandit à la taille de son bocal, comme le poisson rouge. Juliette plaçait les autres avant elle, sans même y penser. Elle s’en voulait de ce travers et, malgré tout, elle était incapable de le corriger. C’était toujours après, toujours trop tard, toujours quand elle avait déjà fait le mauvais choix qu’elle évaluait sa fatigue et son investissement. Là, tout de suite, coincée dans sa Twingo, elle s’en voulait, par exemple.
Elle regrettait de ne pas être dans son canapé, au chaud, avec un thé et un bon roman, quelque chose de plaisant qui ne serait pas traverser Paris du nord au sud en plein après-midi du vendredi, quand la moitié des Franciliens avaient l’intention d’aller choper l’autoroute pour partir en week-end. La colère qui crispait ses mains sur le volant était dirigée contre elle-même et pourtant, Juliette se taisait, avec au cœur la satisfaction malsaine de laisser Clémence dans l’incertitude et la culpabilité. Si tant est que sa sœur fût capable de ressentir de tels sentiments...
– Ce n’est pas très juste, dit Clémence brusquement.
– Ouais, c’est ce que je me dis tout le temps, renchérit Juliette, mordante.
– C’est de toi que je parle.
Juliette se tourna, déterminée à rouvrir les hostilités à la première réflexion, mais Clémence ne la regardait pas.
– Ce n’était pas juste ni gentil de ma part de penser que tu ne pouvais pas ressentir les choses, tu sais, comme moi.
Juliette attendit la suite, dubitative.
– Je veux dire, tu as le vin, tu as le restaurant… toi aussi, tu as donné des choses pour obtenir ce que tu voulais.
– Ouais. Je ne sais pas si on peut dire ça comme ça.
Joli ton désabusé, couleur terne. Elle n’avait pas le même regard que Clémence sur la situation, elle était plus lucide malgré son aveuglement sentimental. Ce restaurant n’était pas autant son bébé qu’elle l’aurait souhaité. Maxime avait raison sur le sujet... C’était une idée de Ludovic, à qui elle laissait le contrôle au lieu de s’affirmer. Encore l’idée d’un autre, qu’elle avait suivi par facilité. Était-elle seulement capable de faire autrement ? Mais Clémence n’avait pas senti son scepticisme, ni ne disposait des outils pour suivre le fil de ses pensées.
– Ce n’est pas parce que ta réussite n’ébouriffe pas maman qu’elle est sans valeur, poursuivit-elle. Tu es associée de ton propre restau, à vingt-cinq ans, c’est exceptionnel ! Et puis, tu as eu les félicitations pour ton diplôme d’œnologie, et…
– Clem, fais-moi plaisir, arrête. Le restau, tu n’en as rien à foutre, le fait que je sois contente ou pas de ce que je fais, tu t’en fous aussi. Laisse tomber. Ce n’est pas que je ne t’intéresse pas, mais tes efforts, là, ils sont faits pour que toi tu te sentes bien, et là c’est moi que ça n’intéresse pas. Je préférerais qu’on ne dise plus rien.
Clémence se tut, vexée. Juliette se sentit soudain épuisée par la joute verbale et le reste. Elle acheva la route en silence, sa sœur mutique à ses côtés, chacune pressée d’être débarrassée de l’autre.
Il leur fallut encore une heure et demie pour atteindre la rue de l’atelier, et vingt bonnes minutes supplémentaires pour trouver une place où se garer à plus de cinq cents mètres de là. Elles firent le reste du trajet à pied, Juliette jouant avec les clefs et sa sœur serrant son sac contre elle comme s’il s’agissait de l’objet le plus important du monde. L’atelier était vide et froid quand elles y arrivèrent.
– Il est sûrement en expo, grommela Juliette. Tu as essayé de l’appeler ?
– Bien sûr, répliqua Clémence. Il n’a pas répondu.
Juliette hocha la tête, peu surprise, et ouvrit. Immédiatement, un énorme chat roux se faufila entre ses pattes en miaulant désespérément.
– Salut Syphilis.
– Ce nom, sans déconner !
– Oh, tu sais... Je crois que ça le fait rire, et tout ce qui arrache un sourire à Simon est bon à prendre.
Les filles entrèrent dans le couloir et Juliette prit aussitôt la direction de la cuisine pour nourrir le chat qui menaçait de la jeter par terre à chacun de ses pas.
– Il vit vraiment là ? demanda Clémence, dubitative.
Elle regardait autour d’elle avec un intérêt poli. Juliette suivit son regard et haussa les épaules. Pas de vaisselle dans l’évier, pas d’odeur de café, pas de vie. Elle avait déjà ouvert le frigo, pour n’y trouver qu’un paquet de gruyère râpé périmé, d’un joli bleu moisissure. Elle aussi s’était posé des questions, avant de cesser d’y penser. Dans son idée, Simon était du genre à manger au restaurant en permanence.
– Il est souvent absent, dit-elle en guise d’excuse.
– Tu ferais mieux d’emmener le chat chez toi.
– Pas sûr qu’il me le pardonnerait.
– Il n’a pas l’air de beaucoup lui manquer, pourtant.
– Je parle du chat. J’ai un studio, et il a ses habitudes ici.
Une fois le fauve repu, les filles abandonnèrent la cuisine et se dirigèrent vers l’atelier. En avançant, elles passèrent devant la chambre au lit défait, à peine discernable dans l’obscurité des volets clos. Elles s’entre-regardèrent et Juliette haussa les épaules une nouvelle fois.
– Au moins, tu sais où dormir en attendant qu’il rentre.
– Merci mais je prendrai le canapé.
Juliette eut un sourire devant le ton précieux de sa sœur, puis un second en imaginant la tête de son frère la découvrant sur son canapé en rentrant chez lui.
– Il faudrait peut-être lui laisser un message, quand même.
– C’est sans doute une bonne idée, oui.
Juliette referma la porte de la chambre et désigna le fond du couloir.
– L’atelier est par là, dit-elle en montrant une porte vitrée aux carreaux opaques d’où parvenait une lumière blanche et crue d’hiver.
L’atelier était un ancien garage automobile dont le toit de tôle avait été remplacé par une verrière donnant sur un ciel blanc et lisse. Les deux sœurs pénétrèrent dans la pièce avant de ciller dans la clarté vive qui se déversait par les immenses baies vitrées et de se figer, stupéfaites.
Un peu partout autour d’elles était éparpillé l’attirail du peintre idéal, toiles, pinceaux, chiffons et tout le reste. Rien que de l’attendu dans l’atelier d’un peintre, en somme, et rien qui aurait pu les surprendre à ce point, si ce n’était qu’où que portât leur regard, ce bric-à-brac avait l’air ancien, abandonné. Pas une seule des toiles en vue ne portait le début d’un coup de crayon. Elles étaient toutes vierges, certaines encore sous plastique, d’autres marquant même la teinte jaunâtre de la toile vieillie. Il n’y avait pas une seule peinture en cours.
– Eh bien je suppose qu’il est entre deux projets, déclara Juliette au bout d’une poignée de secondes, mal à l’aise.
Clémence ne répondit pas. Elle s’avança dans la salle, regarda les pinceaux et les tubes oubliés, se tourna vers sa sœur avec un air interloqué et secoua la tête.
– Il y a de la poussière partout, Juliette… Il n’a pas touché à son matériel depuis des mois. C’est… vieux. Je sais pas.
Elle eut un rire d’incrédulité qui glaça sa sœur.
– Est-ce qu’on est sûr que Simon soit peintre, au moins ? Parce que là, j’ai comme un doute.
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