De si jolies boîtes
Chapitre 24
Assise sur le vieux canapé de l’atelier, Juliette actualisait la page des Beaux-Arts en continu un verre de bourgueil à la main. Elle et sa sœur avaient disposé les canapés au saumon et les brochettes de mozzarella sur la table basse plus d’une demi-heure auparavant, mais les garçons traînaient dans les bouchons. Max et Simon, qui avaient emménagé à Montreuil, avaient proposé de passer chercher Greg, fraîchement revenu de son voyage, avant de le ramener à l’atelier. Ils devaient prendre l’apéritif tous ensemble en attendant les résultats de Clémence censés tomber le jour même, sauf qu’ils étaient en retard et que Juliette avait décidé de commencer sans eux. Clémence l’avait abandonnée sur le canapé, trop occupée qu’elle était à observer son tableau en cours avec la mine chiffonnée de l’insatisfaction.
– Je ne trouve pas ce qui ne va pas, mais ça ne va pas… Et cesse de malmener ce clavier, Juliette ! C’est quand même dingue que tu sois plus obnubilée que moi par mes résultats.
– Le suspense me tue.
Clem avait regagné son chevalet au son de la symphonie des Planètes, ce qui lui donnait l’air de piloter l’étoile noire en direction de la base rebelle, mais avec des pinceaux. Juliette, elle, testait le vin avec application et s’acharnait sur la souris.
– Je t’ai déjà dit que ça n’avait pas d’importance.
C’était vrai. Clémence n’avait plus quitté son manteau de désintérêt depuis la fin des épreuves. En revanche elle peignait toujours aussi frénétiquement, sans plus se soucier de ses études ou même juste de ce qu’elle allait faire les prochains mois.
– On verra bien, disait-elle.
Juliette se rongeait les sangs, incapable de comprendre pourquoi ça avait autant d’importance pour elle.
– Peut-être que tu veux prouver quelque chose à maman.
– Avec ta réussite plutôt que la mienne ? Ce serait sacrément tordu comme raisonnement.
– On fait avec les armes qu’on a.
Juliette eut une moue dubitative. Elle s’était toujours vue comme un animal de raison plutôt que de passion et jusqu’au Noël précédent, elle aurait classé le reste de sa famille dans la même catégorie qu’elle, Simon mis à part. Clémence avait changé tout ça. Peut-être effectivement que Juliette espérait que sa réussite au concours donnerait un sens à sa décision et rétablirait le fragile équilibre familial. Si Clem réussissait, alors en théorie Odile perdrait. Pourtant, elle doutait que sa mère puisse perdre à quoi que ce soit sans immédiatement transformer une défaite en victoire. C’était Odile dont il était question. Juliette vida son verre d’une traite.
– Ne bois pas toute la bouteille avant que les garçons n’arrivent.
– J’en ai pris plusieurs, t’inquiète.
Clémence lui sourit et reprit ses pinceaux. Juliette allait se resservir quand on sonna à la porte.
– J’y vais, déclara-t-elle en actualisant une dernière fois.
Elle gagna le couloir et fronça les sourcils en devinant une silhouette solitaire derrière le verre dépoli. Ils auraient dû être trois. Juliette ouvrit et s’immobilisa, médusée.
– Bonjour petite, déclara Aurélien avec un sourire. Je peux entrer ?
Sa fille sentit sa mâchoire se décrocher.
– Papa ? Tout va bien ? Maman va bien ?
Aurélien grimaça, avisa le verre dans sa maison et le pointa du doigt.
– Il est tôt pour un vin rouge, mais je prendrais bien un café.
Juliette s’effaça pour le laisser entrer, les yeux ronds. Aurélien investit les lieux en regardant autour de lui comme un visiteur curieux.
– C’est joli. Ta sœur a bien aménagé.
De fait, l’atelier avait pas mal changé depuis que Clémence s’y était installée. Elle avait disposé un alignement de plantes vertes le long du mur du couloir, et le persil, le basilic et les lierres habillaient généreusement le mur blanc d’un vert brillant. Dans la cuisine, les chaises hautes avaient été repeintes et les placards aussi, car lorsqu’elle n’était pas sur ses tableaux, Clémence peignait aussi sur son temps libre. Tout était plus frais et plus éthéré que du temps de Simon, plus vivant aussi, ce qui était sans doute dû au fait qu’il y avait un habitant réel dans les murs et pas un fantôme de passage. Syphilis avait bien senti le changement, lui qui avait disparu tout le temps du déménagement afin d’être bien certain qu’on ne le ferait pas aller à Montreuil. Au début, Clémence avait un peu râlé d’avoir un chat inclus avec l’atelier. Elle avait cependant fini par faire contre mauvaise fortune bon cœur et accepté son pensionnaire comme une décoration supplémentaire. Lové sur le coussin du banc à chaussures de l’entrée, il ronronna à Aurélien son accord pour l’invasion de son royaume et ce dernier lui gratouilla distraitement la tête en signe d’allégeance. Clémence arriva à son tour, échevelée et le pinceau encore à la main.
– Il me semblait bien avoir reconnu cette voix. Papa ? Qu’est-ce que tu fais là ? C’est une inspection surprise ?
Son ton enjoué modulait ses paroles. Aurélien sourit avant de lui rendre l’accolade dont elle le gratifia.
– Je me suis laissé dire qu’on attendait tes résultats dans la journée.
– Ah, compléta Clémence, quelqu’un a vendu la mèche ! C’est donc plutôt une mission d’espionnage ?
– Pas vraiment non, répondit Aurélien sur le même ton guilleret, je me suis disputé avec votre mère.
Un grand froid incrédule envahit le couloir tandis que Holst et Mars accompagnaient la scène d’une bande-son dramatique. Clémence échangea un regard avec sa sœur par-dessus l’épaule de son père avant de revenir à ce dernier, soucieuse.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Elle est têtue.
Juliette éclata de rire.
Malgré le regard désapprobateur de son aînée, elle ne put contenir son hilarité et les larmes dévalèrent bientôt sur ses joues, laissant Syphilis perplexe et Aurélien embarrassé.
– Tu penses que je pourrais avoir ce café ? demanda ce dernier pour se donner une contenance.
– J’y vais, proposa Juliette entre deux hoquets.
Son père et sa sœur suivirent ses gloussements jusque dans la cuisine, et Syphilis aussi, qui ne perdait jamais une occasion de réclamer des croquettes. Juliette prépara l’expresso de son père et le repas du chat tandis que la discussion se poursuivait en marge de son hilarité.
– C’est Simon qui nous a informés que tes résultats devaient tomber aujourd’hui. Il m’appelle une fois par semaine, depuis son emménagement, pour me donner de vos nouvelles et en donner sans doute à sa mère par messager interposé. Ils font tous les deux semblant d’ignorer leurs existences respectives.
Il poussa un soupir.
– C’est très fatigant.
Cette conclusion, associée au soupir de désespoir poussé par son père, provoqua chez Juliette un nouveau fou rire parfaitement incoercible. Clémence roula des yeux.
– Juliette, ce n’est pas très gentil pour papa.
– Je suis désolée, c’est nerveux.
Aurélien eut un sourire contrit.
– Donc, j’ai dit à Odile qu’on n’avait pas envoyé de message d’encouragement, et que, peut-être, on pouvait en envoyer un aujourd’hui, en soutien au cas où.
Pour le coup, Juliette cessa de rire.
– Elle s’est fâchée après moi. Elle a dit que je prenais votre parti contre elle, que j’étais de votre côté et que j’étais sans cœur. Alors j’ai dit que je ne voulais pas avoir cette discussion, que oui, j’étais du côté de mes enfants mais que je ne savais pas qu’on était en guerre contre eux, et que j’allais acheter des cigarettes. À la place, j’ai pris le train.
– Tu n’as pas fait ça, souffla Clémence, blême.
– Eh bien, si. Finalement, Juliette, je veux bien un verre de ce que tu bois.
– Tu m’étonnes. Je vais te chercher ça.
Juliette posa son verre et disparut dans l’atelier, puis elle revint avec la bouteille au moment où Aurélien reposait son café.
– Mais elle va s’inquiéter, protesta Clémence d’une petite voix.
– Sans doute pas assez pour l’avouer à haute et intelligible voix, répliqua son père. C’est un vin de Loire ?
– Tout à fait.
– Tant mieux, je trouve tes bordeaux trop agressifs.
– Ils le sont pourtant moins que maman.
– C’est vrai, mais on supporte mieux l’agressivité à laquelle on est habitué.
Juliette lui servit un verre qu’il attira à lui, impassible.
– Jusqu’à ce qu’on ne la supporte plus.
– Oh, papa, murmura Juliette.
– Tu… ne vas pas divorcer ?
Clémence était exsangue. Son père eut un rire sec.
– Oh, non ! Quand même pas. Mais il faut bien que je lui rappelle que j’ai une existence propre et des limites, de temps en temps. La dernière fois c’était pour ton œnologie.
Ce fut au tour de Juliette de rester bouche bée.
– Vous vous êtes disputés pour mes études ?
– Bah, pas assez pour que tu en aies vent. Mais quand tu as choisi de t’orienter dans le vin, ta mère a pesté que c’était n’importe quoi et que la place d’une femme n’était pas à la cave, que ça faisait mauvais genre, que tu allais finir alcoolique et tout un tas de bêtises. J’ai protesté qu’elle ne devait pas t’empêcher de faire ce dont tu avais envie et bien évidemment, elle ne m’a pas écouté. Je suis parti à Honfleur cette fois-là. C’était un beau week-end, il y avait une foire, j’ai trouvé un franc de 1899 dont je savais qu’elle me pardonnerait l’achat onéreux au retour de mon escapade. Elle était trop soulagée que je rentre.
Aurélien se permit un regard pétillant.
– Je n’ai jamais su que vous vous étiez disputés à ce sujet, se plaignit Juliette.
– Eh bien, non. C’était réglé avant que tu arrives, du coup. C’était pour l’anniversaire de Simon, l’année avant ton entrée à l’école, tu ne te souviens pas ?
– Je me souviens qu’elle m’avait battu froid, comme d’habitude.
– Maintenant, tu sais pourquoi.
Juliette haussa les épaules.
– Il y a belle lurette que je ne me posais plus la question, en même temps. Maman n’a jamais fait autre chose avec moi.
– C’est parce que tu ne faisais jamais ce qu’elle voulait.
Juliette leva les bras en l’air, prenant le ciel à témoin.
– Mais elle s’est toujours foutue de ce que je faisais !
– Non. Ta mère était juste très fâchée que tu ne la consultes pas avant de prendre une décision. C’est d’ailleurs pour ça qu’elle trouve toutes tes décisions mauvaises, parce que tu boudes son avis.
– Mais… mais… elle critique sans arrêt mes choix !
– Parce que tu les fais sans elle.
Juliette jeta un regard incrédule à son père.
– C’est aussi simple que ça ?
Aurélien but une petite gorgée.
– Tu aurais pu me demander de t’expliquer. Et puis je trouvais que tu t’en sortais très bien sans elle, alors après tout, pourquoi je serais intervenu ?
C’était au tour de Clémence d’être hilare. Juliette secoua la tête, incapable de savoir quoi faire de cette information. Aurélien sourit à sa sœur.
– Tu me montres tes tableaux ?
– Bien sûr !
Ils gagnèrent l’atelier bras dessus, bras dessous. Juliette les y rejoignit en traînant les pieds. Tandis que son père et Clémence passaient d’un tableau à l’autre en échangeant sur leurs impressions, elle remâchait l’avis de sa mère sur la place des femmes et sa carrière. Ce n’était pas comme si ça changeait grand-chose, une désapprobation maternelle de plus, et pourtant... Elle était à deux doigts de se resservir un verre quand la porte d’entrée s’ouvrit et que la voix de Maxime résonna dans le couloir.
– C’est nous ! J’ai fait des macarons au chèvre !
Les trois garçons débarquèrent l’instant d’après avec un plateau de macarons et un sac plein de jus de fruits. Ignorant royalement Aurélien, Grégoire traversa la pièce à grandes enjambées pour s’emparer d’une Clémence ravie qui laissa échapper un petit cri quand il la décolla du sol pour la serrer dans ses bras. L’instant d’après, ils s’embrassaient à pleine bouche pendant que Juliette se resservait, résignée. Simon, lui, s’était statufié.
– Papa ?
– Mon fils ?
– Excuse-moi, mais… qu’est-ce que tu fais là ?
– Je fais suer ta mère.
Simon resta comme deux ronds de flan avant d’ouvrir les bras.
– D’accord. Bienvenue. Je te sers un verre ?
– Je suis déjà servi, mais je prendrais bien un macaron.
La famille Descroix élargie s’installa sans plus de formalités autour de la table basse, avec le bourgueil, les macarons et profusion de tomates cerises, pour parler de Bangkok, de l’appartement de Montreuil, des toiles de Clémence et des toasts au saumon. Juliette eut des compliments sur le vin, reçut de manière laconique les quelques questions sur sa situation professionnelle et laissa les autres parler. Maxime donnait l’impression d’avoir toujours appartenu au clan, Simon lui tenait la main de manière – qui en aurait douté ? – aussi classe que décontractée, Clémence avait une jambe étendue sur les genoux de Grégoire et Aurélien picorait tous les macarons en évoquant l’idée de se rendre dans la boutique d’un numismate dans le treizième qui possédait un louis d’or sur lequel il avait des vues. Une fois le dernier macaron englouti par Simon, Clémence reprit son sérieux sans prévenir et interpella son père.
– Papa, je sais que toi et maman avez investi beaucoup pour l’atelier et je voudrais vous le racheter à mon compte.
Aurélien fronça les sourcils, ennuyé.
– Mais pourquoi ? Il est à toi, si tu veux.
– Vous avez payé mon école de commerce et mon diplôme va désormais prendre la poussière, alors c’est ma façon de faire d’une pierre deux coups : je vous rembourse un peu vos frais, et je rentre en possession de l’atelier.
– C’est pas bête, commenta Simon, la bouche pleine de macaron. Moi aussi, je peux rembourser mes études d’art. Pour ce que ça a servi… et j’ai de quoi, vu que grâce à l’atelier, j’ai quand même passé quelques années sans payer de loyer.
Aurélien les observa tous les deux alternativement avant de répondre.
– Mais pour quoi faire ? répéta-t-il. Votre mère et moi, on n’a pas besoin de cet argent. Nous avons bien gagné notre vie, et c’est l’héritage de vos grands-parents, vous n’avez pas à nous le rendre.
– N’empêche, je me sentirais mieux, insista Clémence.
Son père frissonna.
– Odile risque de très mal le prendre, prophétisa-t-il.
– T’es pas obligé de lui dire, commenta Simon en haussant les épaules.
– C’est que, c’est elle qui fait les comptes.
– Forcément. Suis-je bête.
S’ensuivit une discussion sur ce qu’il était raisonnable de faire, de combien d’argent il était question et des conséquences, discussion au cours de laquelle Grégoire se fit huer en affirmant qu’il s’agissait de sommes dérisoires.
– Toi aussi il faut que tu arrêtes le commerce international, pesta Clémence en le décoiffant, ce qui n’eut pas d’autre conséquence que de provoquer une nouvelle vague de câlins de la part de son amoureux.
En voulant saisir la seconde bouteille de bourgueil, Juliette remarqua l’ordinateur près d’elle et actualisa la page par acquit de conscience.
– Oh ! Les résultats sont tombés !
Tous se précipitèrent devant l’écran. Ils parcoururent la liste des admis fébrilement, et il n’y eut pas de surprise. Le nom de Clémence s’y trouvait, bien évidemment.
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