De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 2 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 2

 

 

Le salon des Descroix dégageait une atmosphère anglaise de désordre organisé. Il débordait de petits riens empilés et de reflets de lumière d’or sur les tissus chargés. Les murs de pierres apparentes étaient recouverts de tableaux, tapisseries, herbiers encadrés, jusqu’à donner l’illusion de petitesse à une pièce pourtant vaste. Une grande bibliothèque regorgeait de livres entassés et de bibelots de goût. Au sol, l’épais tapis recouvrait les tommettes sombres. Sur la table basse en bois verni, quelques journaux, des tasses à thé sur leur sous-verre et un vide-poche plein de menus objets. Le feu crépitait dans la cheminée, la lumière était tamisée et l’ambiance, sophistiquée. Le salon prenait la pose, tout comme Simon dans le fauteuil à plaid écossais. Juliette lui fit un signe de la main en entrant, geste qu’il lui rendit avec cette inébranlable nonchalance qui lui allait si bien.

Dans le canapé tout proche, Clémence, assise près de Grégoire et lui tenant la main, expliquait à son père qu’ils avaient prévu de louer le chapiteau dès janvier car après, ce serait sans doute trop tard.

– Tu comprends, je ne veux pas prendre n’importe quelle société de location, je veux des garanties. Il ne s’agit pas d’avoir un truc fixé à la va-vite et qui prenne l’eau. S’il y a de l’orage…

Aurélien hochait la tête, agréable. La cinquantaine grisonnante, le patriarche donnait l’air d’avoir confié l’intégralité de son énergie à son épouse, à la fois pour qu’elle en fasse bon usage et parce qu’elle en dépensait allègrement pour deux. Il était penché en avant, les rides mobiles, et écoutait avec bienveillance son aînée lui parler de petits-fours et de champagne.

– D’ailleurs, je me disais que Juliette…

– Je m’en charge, confirma cette dernière en gagnant le pouf le moins confortable de la pièce pour laisser une chance à Maxime d’être assis sur un siège décent. La commande est déjà passée. J’ai un petit producteur près de Reims qui nous fournira une excellente cuvée.

– Merci.

Clémence avait vraiment l’air soulagée et Juliette dut lutter pour ne pas rouler des yeux. Elle n’était pas arrivée depuis dix minutes que déjà, Clémence l’exaspérait. Cette capacité permanente qu’avait sa sœur à en faire trop et à créer une tension dramatique là où rien d’autre n’existait qu’une absolue maîtrise de la situation était épuisante. Juliette savait par avance que le mariage serait parfait, comme tout le reste. La robe serait sublime et Clémence dedans aussi, parce que Clémence était sublime en toute occasion. La réception serait de celles qu’on affiche dans les magazines spécialisés, où tout le monde a l’air de vivre une journée extraordinaire et de toucher du doigt un bonheur inaccessible pour le commun des mortels. Oui, le mariage de Clémence serait ainsi, car il était strictement impossible qu’il en soit autrement. Et elle s’inquiétait qu’il pleuve ou que le champagne ne soit pas à la hauteur ! Quelle hérésie.

Un coup de pied discret de Maxime informa Juliette que ses pensées devaient s’inscrire en lettres fluorescentes sur son visage et elle changea de physionomie aussitôt pour sourire avec chaleur. Inutilement, cela dit. Clémence avait déjà repris le cours de ses explications en haussant légèrement la voix, consciente qu’elle était de l’augmentation soudaine de son auditoire. Juliette put de nouveau se perdre dans ses pensées, qui s’égaillaient en tous sens à présent qu’elle était de retour chez elle. Chez elle, à la maison. Et pourtant, comme d’habitude, un peu à côté.

Au bout d’un moment et quand Clémence eut fini d’avoir besoin de lui pour commenter les décisions liées à la cérémonie, Grégoire se rapprocha de Simon et entama avec lui une discussion absolument inintelligible sur les résultats de la ligue nationale de foot américain à laquelle, à la grande surprise de Juliette, Maxime se mêla avec enthousiasme. Le vide devint une bulle autour d’elle et Juliette décida qu’elle était de trop. Elle se leva pour gagner la cuisine et ouvrir ses vins afin qu’ils respirent avant le repas. Dans la pièce chargée d’odeurs et de bruits, sa mère, seule maîtresse à bord, donnait pourtant l’impression d’avoir une armée de commis à sa disposition.

– Passe-moi la saucière je te prie, puisque tu es là.

Juliette reposa avec docilité la bouteille et le tire-bouchon qu’elle tenait déjà en main pour donner à sa mère le précieux ustensile réclamé.

– Et donc, parle-moi un peu de ton ami. Il y a une raison particulière à son invitation ? Je suppose que tu n’en pinces pas pour lui, sinon, tu aurais plutôt tout fait pour ne pas l’amener ici, je pense.

– Maman.

– Il faut bien reconnaître que tu ne nous présentes jamais personne.

– Je lui ai proposé de venir passer Noël chez nous parce que Maxime ne parle plus à ses parents, déclara Juliette en éludant la remarque. Je me suis dit que rester seul pour les fêtes de Noël, c’était triste, et que je pouvais au moins lui proposer une alternative. Et puis, j’aime ses macarons. Voilà, tu sais tout.

Odile poussa un soupir retentissant.

– Il a l’air très sympathique, en tout cas. C’est dommage que tu ne t’en trouves pas un comme lui, de temps en temps.

– J’ai des fréquentations, maman.

– Non mais je veux dire, quelqu’un de sérieux.

– J’avais bien compris.

– Comment ça se passe, dans ton restaurant ?

Juliette apprécia la délicatesse du changement de sujet, mais sa mère ne pouvait pas savoir qu’en évoquant les Bouchées, elle évoquait involontairement Ludovic. Tant pis, mieux valait faire contre mauvaise fortune bon cœur et donner le change.

– Pas trop mal, merci.

– Tu n’as pas l’air satisfaite.

Soit que sa fille fût un livre ouvert pour elle, soit qu’elle disposât d’une intuition pointue qu’elle n’utilisait que pour mieux déterrer les secrets des gens, dans tous les cas il était impossible de cacher quoi que ce soit à Odile Descroix. Juliette se résigna.

– C’est pas exactement aussi bien que je l’espérais, dit-elle avec regret. Mon associé n’est pas mauvais, mais c’est juste…

– Tu n’es pas d’accord avec ce qu’il propose ?

– Pas avec tout, non, mais c’est surtout qu’il prend les décisions seul, et elles sont parfois bonnes, je dis pas… mais on est associés, normalement. Je n’imaginais pas les choses comme ça, pour être honnête. Je n’arrive pas à faire valoir mes idées.

– C’est le drame de ta vie.

– J’essaie, maman.

Odile jeta un regard de doute à sa fille et haussa les épaules.

– Le souci avec toi, Juliette, c’est que tu as autant de volonté que de bonnes idées, mais tu ne sais pas les imposer. Tu vois, moi, je l’aurais pris entre quatre yeux ton associé, et il ne serait pas sorti de la pièce avant d’avoir entendu ce que j’avais à dire.

– Je n’en doute pas un seul instant.

– Tu veux que je l’appelle ?

– Merci mais non.

Juliette aurait bien aimé rire à la blague de sa mère, qui en faisait si peu, mais elle ne pouvait pas s’empêcher de ressentir un léger frisson à l’idée d’Odile et Ludovic en pleine confrontation. Autant renoncer irrémédiablement à la possibilité d’une romance. Maxime aurait sans doute dit qu’il était temps, de toute façon.

– Qu’est-ce que tu as prévu, avec le chapon ?

– Un graves.

– Du bordeaux ? Tu veux tuer ma sauce aux truffes ?

– Maman, l’année dernière, tu m’as reproché d’avoir ramené un vin sans caractère, alors ce graves 2003 devrait être l’opposé de celui « tristouille » que tu as déploré Noël dernier.

– Mais ma sauce ?

– La truffe sait se défendre toute seule, crois-moi.

Odile ne répondit pas mais renifla avec impatience. Juliette décanta ses vins sans plus rien dire puis, négligeant la remarque qui fusa dès qu’elle alla chercher son paquet de cigarettes et son briquet, sortit fumer sur la terrasse.

L’air tranquille et froid de la nuit l’apaisa instantanément. Dans les arbres, une brise discrète faisait tinter les branches, et les nuages roulaient, dévoilant les contours imparfaits d’une lune presque pleine. Un halo glacial l’entourait, féerique. Juliette se serra dans son manteau, s’installa sur une chaise longue et tira sur sa cigarette avec délectation, aspirant chaque petit crépitement comme une revanche. Derrière elle, la porte grinça et Maxime vint la rejoindre, s’asseyant près d’elle pour lui piquer du feu.

– La soirée est à peine commencée et je sais déjà qu’elle va être épique. Tu devrais m’inviter plus souvent chez toi. D’ailleurs tu t’es trompée de cible, Grégoire n’est pas le plus intéressant du tas. Tu ne m’avais pas informé que ton frère était gay.

Juliette s’étouffa dans sa fumée et lâcha une toux rauque et amusée.

– Simon ? Gay ? T’es malade ! Je lui ai connu au moins une quinzaine de copines différentes.

– Tout le monde a le droit à l’erreur. Tout le monde a même le droit d’être bi.

– Mon frère n’est pas gay, Max.

– Tu paries ?

– Comment exactement comptes-tu le remporter ?

Le sourire salace qu’il afficha dans le clair-obscur la découragea d’insister.

– J’ai déjà gagné, glissa-t-il dans le silence nocturne.

– Je ne te crois pas.

– Pas grave, j’adorerais remettre ça.

Juliette eut quelques secondes de doute, puis elle s’adossa à la chaise malgré le froid qui transperçait l’épaisseur de son manteau, songeuse.

– Si c’est vrai, je ne sais pas comment ma mère va le prendre.

– On le saura tout à l’heure, je compte faire mon coming out avant le fromage.

– Oh, pitié !

Maxime se mordit la lèvre pour s’empêcher de rire, bien certain que Juliette le laisserait faire ce qu’il voulait. Même si elle devait le tancer par la suite, il devinait qu’un peu de légèreté serait bienvenue durant le repas.

– N’empêche, je suis surpris. Avec ce que tu m’avais dit, j’imaginais ta sœur comme une insupportable pimbêche sûre d’elle et dévastatrice. En fait, elle est très sympa.

Juliette soupira.

– C’est bien ça le pire, avec Clémence, Max. Elle est parfaite, et même pas fière pour deux sous, ni arrogante ni rien, juste parfaite, et sympa en prime.

– Son mec est pas mal non plus.

Juliette haussa les épaules.

– Je ne sais pas trop, je n’ai pas eu trop l’occasion d’échanger avec lui ; quand on les voit, ils restent collés ensemble. Et de toute façon, je ne suis pour ainsi dire d’aucune discussion.

– Parce que tu ne veux pas ?

Juliette se posa sincèrement la question en tirant sur sa cigarette.

– Je ne sais pas, je ne crois pas, c’est juste que je n’ai rien à leur dire.

Elle écrasa rageusement son mégot dans le cendrier prévu à cet effet. Odile, bien que désapprouvant les choix de sa fille, mettait en place le nécessaire pour que ses vices n’endommagent ni les pavés de calcaire blanc de sa terrasse ni l’herbe bien entretenue du jardin. Elle viderait le cendrier avant que Juliette pense à le faire, lui reprocherait de ne pas s’en être chargée elle-même, et le poserait au même endroit pour la prochaine fois après l’avoir soigneusement lavé. Rien qu’à visualiser tout ça, Juliette eut l’envie irrépressible d’en allumer une seconde. Maxime fumait tranquillement à ses côtés et elle ne souhaitait pas rentrer en le laissant seul dehors, mais elle résista à la tentation et se contenta de se blottir plus confortablement dans sa doudoune.

– Concernant ton frère, tu m’en voudrais, si j’essayais ?

Juliette pouffa.

– Tu vas te prendre une veste.

– Pas grave, il fait froid.

Juliette rit de bon cœur et secoua la tête avant de jeter à son ami un regard entendu.

– Mon frère est peintre, mais il n’est pas obligé de cocher toutes les cases qui vont avec, tu sais ? Ce n’est pas parce qu’il est torse nu dans son atelier la moitié du temps que c’est une invitation au fantasme. Il est célibataire depuis des années maintenant et malgré sa tendance à papillonner, je le suspecte d’aimer ça.

Maxime toussa abondamment, ouvrit de grands yeux et secoua la tête, éberlué. Juliette fronça les sourcils, suspicieuse.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

– Rien rien.

– Tu voulais dire quelque chose. Crache ta Valda.

– Non non, c’est juste que…

– Vas-y, balance ! Ce suspense est insoutenable.

Maxime avait l’œil brillant de celui qui est à deux doigts d’éclater de rire.

– Je veux dire, en plus d’avoir réussi à vous faire croire qu’il était hétéro, il est aussi parvenu à vous faire gober qu’il était peintre ?

Juliette afficha une tête de chouette froissée qui le fit rire aux larmes.

– Pourquoi j’ai l’impression que tu en sais plus que moi sur mon frère ?

– Ben sincèrement, je me demande si ce n’est pas le cas !

– Max…

La discussion s’interrompit net entre le rire de Maxime et la porte de la terrasse. Grégoire passa une tête par l’entrebâillement, apparemment de corvée de rapatriement.

– Ta mère te fait savoir qu’on passe à table, Juliette.

– Très bien, très bien, on arrive.

Sa mission accomplie, Grégoire disparut.

– Tu sais que tu vas tout me dire ? menaça Juliette, un index tendu sous le nez de son ami.

– Je ne sais pas si tu voudras entendre ! ricana Maxime.

Avant d’ajouter, plus sérieusement :

– Ce n’est pas mon rôle. Si ton frère préfère se taire, c’est son droit.

– Allez ! Tu ne peux pas me balancer ça et me laisser dans le noir, sans le moindre indice !

– Je t’en ai déjà donné plein. Pour le reste, je serai une tombe.

Maxime écrasa son mégot, se drapa dans une cape imaginaire et lui tendit la main pour l’aider à se relever. Juliette accepta en pestant contre les amitiés frauduleuses dont elle était accablée, et ils rentrèrent dans la chaleur réconfortante de la maison en riant comme des baleines.

Dans le salon, tout le monde était réuni près de la cheminée, et Juliette réalisa qu’elle était la seule à ne pas avoir fait le moindre effort vestimentaire. Ce n’est pas si grave, se dit-elle. Elle se contenterait de faire le service. Elle aida Maxime à disposer ses macarons au foie gras sur le plateau de faïence et ouvrit un champagne sec pour aller avec. Les bulles crépitèrent dans les verres comme la cigarette dans ses poumons, et elle passa les coupes, soudain plus à l’aise de se retrouver dans son élément. Odile discutait avec son aînée de la robe, des traditions et de ses essayages, Grégoire écoutait avec une infinie patience Aurélien détailler les différentes pièces anciennes qu’il avait acquises depuis la dernière fois qu’ils s’étaient vus tandis que, contre toute attente, Maxime avait trouvé le moyen de bavarder avec Simon dans un coin. Juliette alla les rejoindre, interrompant manifestement la conversation.

– Qu’est-ce que vous racontez de beau ?

– Mais rien, affirma innocemment Maxime en agitant sa coupe, petit doigt relevé. Je louais juste à ton frère les qualités architecturales de la maison.

À la mine qu’afficha Simon, Juliette devina que ce n’était pas ça dont il était question avant qu’elle n’arrive au milieu de leur échange comme un chien dans un jeu de quilles. Elle décida de prendre le contrôle de la situation.

– Ne te laisse pas embêter par Maxime, Simon. S’il t’ennuie, dis-le-moi, je le renverrai en cuisine préparer une crème anglaise.

– Je ne me laisse embêter par personne, répliqua Simon avec une indifférence calculée.

Un silence gênant s’installa et Juliette fut presque soulagée d’entendre sa mère l’appeler pour lui parler du champagne. Bientôt, il fut question du mariage, encore, et de ce qu’elle avait commandé afin de savoir si c’était le même ou s’il était de « meilleure qualité ». Juliette endura les commentaires avec un sourire forcé et si elle repéra celui, gêné, de sa sœur, il ne suffit pas à lui mettre du baume au cœur.

– Ne t’inquiète pas, maman, affirma-t-elle cependant. J’ai pris le meilleur. Pour Clémence, il fallait au moins ça.

Sa mère ne sembla pas percevoir l’ironie, mais Clémence, oui. Un éclat passa dans son regard et Juliette préféra retourner en cuisine chercher une nouvelle bouteille dans le frigo pour éviter les conséquences de ses paroles. Ils n’avaient pas encore entamé les entrées et elle était déjà fatiguée.

– Damnée vie sociale, soupira-t-elle.

La plus coûteuse, la plus fatigante et pourtant la plus évidente, probablement : la pantomime familiale. Quand elle revint dans le salon, la partie de chaises musicales se poursuivait. Clémence discutait gâteau avec Maxime. Il était sans doute question de pièce montée. Grégoire était avec Odile, et ils devaient parler de la future mariée, dont ils étaient tous les deux les adorateurs incontestés. Quant à Simon, installé avec son père dans les fauteuils, il avait troqué sa coupe de champagne pour un whisky et tous deux discutaient d’autre chose, de sport peut-être. Une nouvelle fois, chacun était apparié, et Juliette constata avec résignation qu’elle resterait sans partenaire. Elle alla s’asseoir dans le canapé près de Maxime, se servit un nouveau verre et régala Cacahuète, le berger allemand de la famille, de biscuits apéritifs. Au moins, comme ce n’était pas elle qui les mangeait, Odile éviterait de lui faire des remarques.

– Laisse la chienne tranquille, Juliette. Tu veux qu’elle devienne obèse ?

Ah tiens, non.

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