De si jolies boîtes
Chapitre 4
Juliette fut réveillée par le silence. Si autrefois elle avait eu du mal à se faire au tapage permanent de la capitale, elle se rendait compte désormais que son absence la perturbait. La solennité du matin pesait sur elle comme une condamnation. Juliette décida qu’avec des idées pareilles au réveil le jour de Noël, il était temps de se lever et d’aller préparer des pancakes.
Dans le lit de fortune installé près du sien, Maxime dormait à poings fermés roulé en boule sous les couvertures, avec la vieille chatte Noisette collée derrière ses épaules. Juliette se leva sans bruit, caressa Noisette en passant et attrapa ses vêtements pour filer dans la salle de bains avant que quelqu’un ne lui pique l’initiative. Dans le couloir silencieux, seul le balancier de la vieille horloge résonnait au loin. Juliette prit une douche rapide, s’habilla, attacha ses cheveux en queue-de-cheval filasse et descendit à la cuisine préparer le café. Elle fit de son mieux pour ne réveiller personne, mais la précaution se révéla inutile : sa mère s’y trouvait déjà, qui rangeait les assiettes.
– Merci pour la vaisselle, lui dit-elle en guise de bonjour.
– Comment sais-tu que c’est moi qui l’ai faite ?
– N’importe qui d’autre l’aurait rangée. Tu es la seule à la laisser à l’air. Déformation professionnelle, je suppose.
Juliette avait cru à un réel compliment et elle se rembrunit. En vain. Odile était déjà en train de lui servir un café. Dans le mug à poussins, bien évidemment.
– Il n’y a que nous de réveillées ?
– Oui, et tant mieux, ça va te permettre d’aller acheter le pain. Il y a de la monnaie dans l’entrée, et ramène des viennoiseries tant que tu y es, ça fera plaisir à tout le monde.
Juliette hocha la tête, avala son café sans traîner et se jeta dehors, dans le fragile éther d’une matinée glacée. Sa respiration colora l’aube d’une petite buée frémissante. Cacahuète lui fonça dessus et sauta pour lui lécher le menton.
– Doucement ma belle, doucement. Ta maîtresse est levée, tu devrais aller voir à la cuisine.
Dire qu’il y a des gens pour penser les chiens stupides. Le berger allemand l’abandonna aussitôt pour se précipiter vers la maison, sa gamelle, et la promesse d’un repas de circonstance à base d’os de volaille et de gras de pâté. Juliette alla jusqu’à la Twingo verte et gagna le village d’à côté. Dans l’autoradio, les chants de Noël n’avaient toujours pas fini de défiler.
Quand elle revint à la maison une demi-heure plus tard les mains chargées de baguettes et de croissants chauds, tout le monde était levé ou presque. Il manquait encore Maxime, mais Juliette décida que ça ne durerait pas. Dans la cuisine, Aurélien buvait son bol avec la tête du chien sur les genoux, qui dardait sur lui un regard énamouré. De l’autre côté de la table, Clémence s’était réfugiée dans un pull en laine épaisse et scrutait le fond de sa tasse comme si elle espérait y lire l’avenir. Près d’elle, Grégoire observait la lente dissolution d’un remède effervescent destiné à dissiper un mal de crâne qui dessinait sur son visage les marques d’une intense lassitude. Quant à Simon, assis en tailleur sur un tabouret, il était pieds nus, chemise ouverte sur son torse d’éphèbe, et buvait son café en chantant à mi-voix et en parcourant des yeux un magazine de pêche. Ce garçon avait dû être échangé par des fées à la naissance ; il tenait clairement plus de l’elfe que de l’humain moyen.
– Il y avait du monde à la boulangerie ? demanda Odile quand sa fille se fut déchargée sur la table du fruit de ses courses.
– Pas tant que ça. Il est tôt encore.
– Eh bien, ça dépend. Si on commence à y réfléchir, il faudrait que je m’attaque au déjeuner.
Clémence posa sa tasse sur la table, faisant sursauter tout le monde.
– Désolée, maman, mais Grégoire et moi, on ne va pas pouvoir rester déjeuner.
– Ah bon ? fit Odile, désarçonnée.
– Ah bon ? répéta Grégoire, plus lent à la détente.
Clémence posa sur sa mère un regard étrangement songeur, puis elle secoua la tête.
– Non, je suis fatiguée et j’ai encore beaucoup de travail. Les jours fériés ne comptent pas dans mon métier, tu sais.
– J’en étais sûre. C’est le cadeau que je t’ai fait qui t’a contrariée ?
Juliette sentit monter l’orage et, avec la réactivité de celle qui a l’habitude que la grêle tombe sur sa tête propre, quitta la pièce avant le premier coup de tonnerre. Elle gagna la chambre pour trouver Maxime à plat dos, et Noisette dans son lit.
– Profiteuse.
La chatte plissa ses yeux verts et ronronna à faire trembler les fenêtres. Maxime ronfla de plus belle. Juliette passa la tasse de café fumant près de son visage.
– Debout, feignasse. On a de la route et on est d’ouverture, demain. Je voudrais rentrer avant la tombée de la nuit.
– Tu mens, tu sens les croissants, on est encore le matin.
– Si tu ne te lèves pas, je bois ton café.
– Tu n’oserais pas.
Maxime se redressa sur un coude et jeta un regard noir à Juliette avant d’attraper la tasse et de la porter à ses lèvres avec une grimace.
– Il n’est pas de toi.
– Je ne me suis pas levée assez tôt. Ma mère fourbissait déjà l’argenterie quand je suis descendue, alors je n’ai pas eu la chance de moudre les grains moi-même, non.
– Eh bien ça se voit. Il est moins bon que celui que je bois d’ordinaire.
Juliette lui sourit.
– Tu es un chou, mais tu es aussi le dernier levé, tu sais.
Maxime haussa un sourcil indifférent.
– Les Descroix sont tous réveillés ? Vous voulez aller à la messe ou quoi ?
Juliette siffla entre ses dents.
– Ma mère nous y forcerait bien si elle ne craignait pas d’encaisser les remarques de mon père à ce sujet pendant les cinquante prochaines années. D’ordinaire, il la laisse agir comme elle l’entend, mais sa dévotion s’arrête à la porte de l’église.
– Tu t’attends à ce qu’ils vivent vieux.
– L’aigreur conserve. Regarde le vinaigre.
Juliette trouva ses propres paroles un peu dures, mais elle en voulait encore à sa mère de sa réflexion du matin, injuste à ses yeux vu le temps que Max et elle avaient passé à laver et essuyer les assiettes de porcelaine.
– Traîne pas trop, conseilla-t-elle finalement avant de se lever pour retourner dans la cuisine afin d’avaler un semblant de petit déjeuner tant qu’il restait des croissants.
Manifestement, elle avait raté le gros de la dispute entre Odile et Clémence et pourtant, l’air tremblait encore. Simon avait battu en retraite dans le salon, et Aurélien comme Grégoire affichaient un air désespéré de chatons tenus à bout de bras au-dessus d’une bassine pleine. Odile, debout, rangeait ses cuillères comme si elle avait un compte personnel à régler avec, de préférence dans un bain de sang.
– Ce n’est pas que tu ne m’en croies pas capable qui me contrarie, maman, déclara Clémence, toujours assise à la même place et la fatigue se lisant sur son visage. Mais là tu réinventes complètement ce qui s’est passé !
– Mais qu’est-ce que ça peut faire ? se défendit Odile. Si elles ne te plaisent pas, ces boîtes, tu n’as qu’à les laisser là ! J’irai les échanger et…
– Ce n’est pas les boîtes le problème !
Clémence frappa des mains sur la table, sa belle manucure étrangement décalée sur le vieux chêne écorché.
– Ce n’est pas les boîtes le problème, répéta-t-elle, au bord des larmes.
Sa détresse suffoqua Juliette, mais elle eut l’impression d’être la seule à en prendre la mesure. Sa mère la voyait-elle seulement ? Odile aurait dû la sentir aussi, passer de l’autre côté, consoler sa fille… au lieu de quoi, elle eut un geste excédé.
– Tu réagis de manière complètement irrationnelle. Est-ce que tu es sûre que tout va bien ? C’est le mariage qui te stresse ? Est-ce que…
Le temps de silence fut à la fois trop long et explicite.
– Tu es enceinte ?
Cette fois-ci, Clémence poussa un cri inarticulé et sortit de la pièce comme un ouragan, bousculant sa sœur sans s’excuser. La porte de la chambre claqua à l’étage. Comme tous les regards s’étaient tournés vers Grégoire, il se leva à son tour.
– Je vais, heu, aller la voir.
Le gendre parfait abandonna la cuisine comme les Français avaient quitté la Russie devant un froid sibérien qui n’était rien en comparaison des volutes glacées émanant d’Odile Descroix.
– Mais c’est fou, ça ! clama cette dernière en retournant à ses préparatifs de gigot, comme si son esprit refusait tout bonnement de considérer que sa fille aînée allait vraiment quitter les lieux avant le traditionnel déjeuner du lendemain.
Juliette gagna un tabouret sur la pointe des pieds pour attraper un bout de pain et échanger avec son père un regard lourd de sens.
– Enfin, poursuivit Odile, qu’est-ce qui lui prend ? Ce n’est qu’un cadeau, s’il ne lui plaît pas je le ferai changer, ce n’est pas la peine de monter sur ses grands chevaux.
– Je crois qu’il lui plaît, tu sais, hasarda Aurélien.
– Qu’est-ce que tu racontes, le rabroua aussitôt sa femme, tu as vu comme moi comment elle réagit ! Est-ce que tu crois qu’elle aurait fait un scandale pareil si elle était contente ? Aurélien, réfléchis !
Juliette se tassa à la place de son père et fut soulagée de voir entrer Maxime dans la pièce. Le silence y pénétra en même temps que lui. Il sourit de toutes ses dents.
– J’ai raté quelque chose ?
Odile s’offusqua du manque de tact évident, mais Juliette recracha son café par les narines et s’étouffa bientôt de rire sous les reproches de sa mère qui tentait de préserver la table en chêne de taches supplémentaires.
Maxime lui prêta main-forte pour éponger les dégâts, alla se servir un café, prit l’initiative d’agrémenter les croissants de confiture chaude rôtie et servit des œufs brouillés à ceux qui en voulaient, bien qu’il ne s’en trouvât pas beaucoup. Le gigot prit le relais des croissants dans le four et tenta vaillamment de cuire en ignorant le fait qu’il n’y aurait sans doute pas grand monde pour avoir faim quand il se trouverait prêt. Après avoir encaissé deux ou trois réflexions de sa femme sur la façon dont il se tenait, dont il nourrissait la chienne, et dont il semait des miettes, Aurélien enfila son manteau sans cesser de sourire et mit discrètement les voiles avec Cacahuète.
– Connaissant papa, on ne le reverra pas de la matinée, prophétisa Juliette à mi-voix.
Sa mère parut sur le point de lui faire une réflexion, puis elle jeta un regard à Maxime et sortit de la pièce pour transporter plus loin son irritation.
– J’aurai au moins servi à ça, commenta le pâtissier en se resservant un café.
– Bienvenue chez moi, ponctua Juliette.
– Et qu’est-ce qui a provoqué tout ce drame ?
Elle haussa les épaules.
– Comment voudrais-tu que je le sache ? Ma mère est assez facile de la gâchette, mais là, je crois que la goutte d’eau, c’est qu’elle en ait après Clémence. Elle n’a pas l’habitude.
– Qu’est-ce que ta sœur lui a fait ?
– Eh bien, je n’en suis pas tout à fait sûre, mais je ne crois pas que ce soit Clémence qui ait fait quoi que ce soit. Je crois que c’est maman, mais qu’elle ne le comprend pas. Et ça, en revanche, ça n’a rien d’étonnant.
Clémence était d’un naturel poli et pondéré, pas du genre à s’emporter, ou alors pas longtemps. Elle aurait plutôt été de ceux qui digèrent pendant la nuit et réapparaissent au matin aussi lumineux et auréolés de gloire que l’astre céleste lui-même. Clémence pardonnait leurs imperfections aux autres, elle qui ne faisait jamais un pas de côté. Jusqu’à ce matin… Mais Juliette était aussi consciente de ses propres limites : elle avait sans doute une image idéalisée de la grande sœur parfaite qu’elle se complaisait à entretenir, et elle ne vivait plus avec Clémence depuis des années. Sa sœur avait parfaitement le droit d’avoir changé au cours du temps. Peut-être ne la connaissait-elle plus vraiment.
D’ailleurs, à quand remontait la dernière fois où elles avaient papoté, bu un verre ensemble à un autre moment qu’à une réunion de famille ou pour le sempiternel coup de fil d’anniversaire ? Quand avaient-elles échangé pour de vrai, en écoutant ce que l’autre avait à dire, et pas juste pour passer le temps parce qu’on est coincé dans la même pièce et qu’il n’y a pas d’alternative aux discussions sans intérêt ?
Juliette fut sur le point de se lever pour aller voir si Clémence allait bien, mais la pensée que Grégoire se trouvait avec elle la retint, et l’entrée de Simon acheva de la clouer à son tabouret.
– Ça y est ? balança son frère, toujours pieds nus sur les tommettes. Elles ont fini ?
Juliette acquiesça et Simon se jeta sur une chaise en soupirant avant de poser le magazine de pêche sur la table, au milieu des miettes de croissant.
– C’est insupportable quand elles font ça, grommela-t-il.
Juliette fronça les sourcils tandis que Maxime, affable, lui servait un café.
– Et ça arrive souvent ?
Simon regarda sa sœur avec détachement.
– Je ne sais pas quoi te dire... Tu parles de Clémence avec maman, parfois ? Ou de maman avec Clémence ?
Juliette ouvrit la bouche et la referma avant d’avoir prononcé une parole. La réponse la plus sincère aurait été de reconnaître que le plus souvent elle n’appelait pas, pour la simple et bonne raison qu’être au téléphone avec sa mère l’épuisait. Quant à Clémence…
– Je ne vois pas à quoi je pourrais lui servir.
Simon secoua la tête, incrédule.
– Tu as le droit de prendre des nouvelles, dit-il, mi-moqueur, mi-sérieux. Personne ne t’en voudrait de t’intéresser à ta famille.
– Juliette passe sa vie à être persuadée qu’elle embarrasse tout le monde, expliqua Maxime, avant d’éviter le sachet de croisant vide qu’on lui lançait dessus maladroitement.
– Ouais, j’avais remarqué, dit Simon, mais on aurait pu croire qu’avec le temps, ça lui serait passé.
– Hélas, acheva Maxime avec un air de profonde tristesse. That ship has sailed and sunk long ago.
– Ce n’est pas très sympa ! protesta Juliette.
– Moi j’ai trouvé ça drôle, répliqua tranquillement Simon.
Devant le regard qu’ils échangèrent, Juliette poussa un soupir excédé.
– Vous me fatiguez, déclara-t-elle sentencieusement. Je vais fumer.
– Tu m’en files une ? demanda son frère.
– Moi aussi, j’en ai plus, surenchérit Max.
– Joyeux Noël ! grommela Juliette en leur faisant signe de la suivre.
Tous trois sortirent sur la terrasse, sous les poutres peintes et les tuiles piquetées de rosée, dans le matin clair et chantant. Si un divin enfant était né, c’était l’aube nouvelle qui répandait son aura dorée partout sur la pelouse rase et givrée. Près du bois, Cacahuète faisait des bonds et aboyait gaiement, suivie par un Aurélien à béret qui lui lançait à intervalles réguliers des bâtons qu’elle lui rapportait invariablement. Juliette fit passer les cigarettes et le briquet, puis ils restèrent tous trois collés les uns aux autres à grelotter comme des manchots sur la banquise.
– Tu aurais au moins pu mettre des chaussures, Simon.
– Le froid, c’est bon pour la circulation.
– On ne coupe pas des orteils pour ce genre de chose ?
– C’est pour ça que je continue de les bouger. Pour ne pas m’engourdir, tomber dans un sommeil sans rêves et mourir de froid sur la terrasse de mes parents.
Juliette grommela une réponse désobligeante avant de se tourner vers Maxime.
– Vous avez le même humour.
– On a bien plus que ça en commun.
– Oh, pitié.
Le silence qui suivit fut étrange, sucré et précieux. Simon tirait sur sa cigarette avec son habituelle nonchalance, en sachant sans doute parfaitement que Max le dévorait du regard. Aurélien ramena la chienne près de la maison et ils se saluèrent, les jeunes sur la terrasse et lui dans l’herbe, où ses pas dessinaient des petites formes vertes dans la rosée blanche.
– Dis-moi, demanda soudain Simon, si vous rentrez à Paris, ça t’ennuierait de me ramener avec vous ? J’ai la flemme de rentrer en train. Tu pourrais me déposer à l’atelier en passant ?
Juliette cilla.
– Tu veux que je te dépose chez toi ? Mais tu as horreur de prendre la voiture d’hab…
– Si ça t’embête, ce n’est pas grave.
– Mais ça ne l’embête pas, déclara Maxime en tapant Juliette à l’épaule. Plus on est de fous, plus on rit, et nous, on adore rigoler.
Juliette eut une mimique incrédule, puis un geste d’abandon.
– Non, dit-elle à son frère, pas de souci, si tu veux rentrer avec nous, je te dépose, bien entendu.
Simon hocha la tête à son tour et écrasa sa cigarette dans le cendrier.
– Super, dit-il avec un sourire énigmatique d’éternel poseur.
Puis sans rien ajouter, il les quitta pour regagner la cuisine, grelottant dans sa chemise.
– Après un Noël inattendu, un retour qui l’est encore davantage, savoura Maxime en regardant la porte par laquelle Simon avait disparu.
– Je vais finir par croire que tu avais raison, grommela Juliette.
– Tu devrais t’en souvenir plus souvent, déclara Max avec une feinte condescendance. Ça m’arrive régulièrement. Regarde, quand je te dis que tu devrais arrêter avec Ludovic, par exemple…
– Oh, ta gueule.
Juliette fit semblant de lui donner un coup qu’il esquiva sans peine, puis écrasa sa propre cigarette et rentra. Dans la cuisine, le gigot rissolait en solitaire.
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