De si jolies boîtes
Chapitre 12
Le printemps avançait doucement. Clémence travaillait d’arrache-pied, Simon avait disparu de l’atelier et Juliette s’occupait de sauver son restaurant autant que possible tout en répondant laconiquement aux douze millions de messages que sa mère laissait quotidiennement sur sa messagerie. Dans l’absolu, elle aurait sans doute mieux fait de lui demander un répit, voire de l’informer que Les Bouchées Doubles requéraient toute son attention, mais Juliette répugnait à mettre Odile au courant de ses déboires professionnels. Elle préférait que sa mère la harcèle au sujet du potentiel mariage de sa sœur plutôt que d’avoir à confesser le désastre qui menaçait d’engloutir le seul projet qu’elle ait osé lancer. Sa mère en avait prédit le naufrage bien avant l’ouverture ; lui donner raison était au-dessus de ses forces. Juliette observait l’anéantissement de son rêve avec d’autant plus d’amertume qu’en parallèle, sa sœur et son frère donnaient l’impression de s’être enfin mis à vivre les leurs. Lapin devant les phares, elle cherchait en vain l’énergie qui la rendrait capable d’amortir la chute inéluctable.
Chaque jour, elle arrivait au restaurant pleine de fermes résolutions qui volaient en éclats dès qu’elle se trouvait dans la même pièce que Ludovic. Elle repoussait la discussion jusqu’à l’heure du service, pour juger ensuite que c’était trop tard. Il fallait pallier les urgences, le manque de personnel, le coup de feu, la fermeture, et l’épuisement qui paralysait jusqu’au soir, où le cycle recommençait. Si le personnel des Bouchées atteignait Pâques en s’éreintant de la sorte, ce serait un miracle en soi, sans même qu’il soit question des finances. Juliette ruminait le plus souvent son manque de détermination à la cave, mais elle ne pouvait décemment pas s’y enterrer éternellement. Elle soupira avant de remonter les marches avec la bouteille de merlot 2011 qu’on lui avait réclamée.
La salle était comble et bourdonnait du bruit ininterrompu des conversations. Les serveurs et serveuses couraient partout et la belle saison s’annonçait dans les tenues légères et la finesse des blousons de la clientèle. Il faisait chaud, en ce début avril. Suffisamment en tout cas pour faire mentir le proverbe et ouvrir la terrasse, ce dont Ludovic ne s’était pas privé malgré le manque de personnel. Juliette apporta la bouteille au bar et Cyril, qui en avait la charge, l’informa du bout des lèvres qu’Odile avait appelé. En plein service. Juliette s’empourpra.
– Écoute, si elle rappelle, il faut l’envoyer balader maintenant. Au sens propre, insista-t-elle. Dis-lui d’aller marcher un peu, que je suis en train de me prendre la tête avec un client, que je me suis ébouillantée, ou n’importe quelle excuse qui fera qu’elle ne pourra pas insister pour me parler.
– Elle ne risque pas de s’inquiéter ? demanda Cyril, éberlué.
– Pour moi ? Aucune chance.
Juliette laissa là le barman interdit et repartit en cuisine pour faire le point des commandes du jour. C’était une mauvaise idée, comme elle s’en rendit compte dès qu’elle eut passé les portes battantes. Olivier, le nouveau chef, était en pleine discussion avec Ludovic, si tant est que l’on pût appeler discussion le début de crise qui s’annonçait.
– Il n’y en avait pas assez, donc je l’ai remplacé. Personne ne s’est plaint, que je sache !
– Moi ! Moi, je me plains, déclara vertement Ludovic. Quand les serveurs sont obligés de rectifier la carte alors qu’elle a été affichée ce matin, qui crois-tu qui passe pour un imbécile ?
Le visage d’Olivier exprimait dans les grandes largeurs qu’il trouvait que Ludovic n’avait pas besoin de faire beaucoup d’efforts pour parvenir seul à ce résultat. Il modéra cependant ses propos lorsqu’il décida de répondre.
– Ludovic, personne n’en a rien à carrer que la carte change au pied levé. Ça arrive chaque jour, dans tous les restaurants. Personne n’en fait un foin.
– Et le vin ? protesta Ludovic avec véhémence parce qu’il venait d’apercevoir Juliette. Utiliser les morilles à la place des pleurotes, ça change tout, pour le vin, tu t’en rends compte ?
Juliette faillit déclarer que non pour faire taire la discussion, mais elle ne put empêcher la question de franchir ses lèvres, malgré la certitude d’être en train de jeter de l’huile sur le feu.
– Pourquoi on a remplacé les morilles ? demanda-t-elle, avant d’ajouter, gênée : Je n’ai pas testé les pleurotes avec le merlot, mais l’association est surtout pour la purée de patates douces au gingembre, donc je ne crois pas que ça nuira outre mesure.
– Ah, tu vois ? appuya Ludovic exactement comme s’il n’avait rien écouté de ce qu’elle venait de dire, ce qui était peut-être le cas. Elle ne l’a pas testé, si ça se trouve c’est un carnage !
Olivier eut un regard fatigué pour Juliette, puis balança assez fort pour que tout le monde entende :
– La raison pour laquelle on n’a pas de morilles, Juliette, c’est parce que le producteur ne nous a pas livrés, et la raison pour laquelle il n’a pas livré, c’est parce que personne ne l’a payé !
Un silence de mort engloba les cuisines. Ludovic était écarlate. Les commis avaient la tête dans leurs casseroles, battant les sauces aussi discrètement que possible. Max apparut entre deux congélateurs et fit une grimace à Juliette, qui l’ignora.
– Ludovic, il faudrait…
– Il ne faudrait rien du tout ! coupa Ludovic avant qu’elle ait pu ajouter quoi que ce soit. Qu’est-ce que tu sous-entends, exactement, Olivier ?
– Je ne sous-entends rien, déclara le chef, le nez à moins de trois centimètres de celui de son patron. Je crois que j’ai dit les choses très clairement, au contraire.
Juliette sentit l’urgence en voyant Olivier crisper les poings tandis que Ludovic tremblait de colère en face de lui. Si elle n’intervenait pas, c’était le pugilat.
– Ludo, trancha-t-elle d’un ton qu’elle espéra sans réplique. Il faut qu’on parle. Maintenant.
Tout le monde eut l’air très soulagé qu’elle intervienne, sauf Ludovic qui lui adressa un regard surpris teinté de rage froide. Il se retourna vers Olivier et lui brandit un index menaçant sous le nez.
– Ce n’est pas terminé.
Puis il quitta la cuisine, bousculant Juliette au passage, et fit claquer la porte battante contre le mur, au risque d’envoyer valser une serveuse et d’attirer l’attention de la clientèle. Juliette leva les yeux au ciel. Quand le vin est tiré, dit-on… Elle se résigna au sacrifice essentiel, s’arma de courage et des pouces levés de Maxime en coulisse, puis gagna le bureau la boule au ventre. À l’intérieur, Ludovic fulminait. Dès qu’elle eut refermé la porte derrière elle, il laissa échapper l’intégralité de son mécontentement.
– Tu ne t’adresses plus jamais comme ça à moi devant les employés, dit-il en détachant chaque syllabe. C’était inapproprié et très infantilisant de ta part. Je ne suis pas ton sous-fifre, je suis ton associé dans ce putain de restaurant que je tiens à bout de bras pendant que tu joues avec tes bouteilles à la cave !
Juliette encaissa la première salve avec stoïcisme. Elle s’y était attendue, et Ludovic avait un certain sens de l’exagération. Il se serait sans doute très bien entendu avec Odile : ils auraient passé des soirées entières à faire le tour de toutes les choses que Juliette aurait pu améliorer dans son apparence et son comportement. Cette idée la fit frissonner.
– Je ne t’ai pas infantilisé, et le service n’est pas le meilleur moment pour engueuler notre chef devant son équipe. Il a autre chose à foutre, non ?
Ludovic écarta les bras avec fureur.
– En revanche, c’est le meilleur moment pour avoir une discussion au sommet entre gestionnaires, alors que tu n’as même pas vérifié que le vin se mariait avec le plat du jour ?
– J’aurais vérifié si j’avais su qu’il y avait changement avant que les assiettes arrivent sur les tables, mais comme personne ne m’en a informée…
– C’est parce qu’Olivier a changé la carte sans nous en faire part, et c’est bien le problème ! beugla Ludovic assez fort pour que la salle l’entende et même pour réveiller les morts du Père-Lachaise à trois rues de là. Tu crois toujours que ça ne valait pas le coup de le rappeler à l’ordre ? Au lieu de ça, tu m’as ridiculisé !
Juliette sentit une chaleur désagréable envahir son visage et l’arrière de ses yeux, ce qui était mauvais signe.
– Je ne t’ai pas ridiculisé, Ludo, bon sang. Je voulais juste que tu laisses la cuisine bosser pour qu’ils puissent assurer le service. On les engueulera ensemble après, si tu veux.
– Les engueuler ensemble ? Et quelle crédibilité tu crois que ça me donnera, après le coup d’éclat que tu viens de faire ? Ils n’en auront rien à foutre, parce que tu viens d’agir comme si c’était moi qui avais fait n’importe quoi !
– Je sais pas, il a été payé le producteur, ou pas ?
Juliette se mordit la langue, mais il était trop tard pour retirer ses paroles. Elle sentit son cœur s’emballer. Ludovic avait du mal à respirer. D’écarlate, il était passé à blême.
– Alors, on en est là, c’est ma faute, c’est ça ?
Le ton était calme, mais si plein de fiel et si désabusé que Juliette ne s’y trompa pas. Elle arma ses défenses, banda ses muscles et se recroquevilla.
– Je m’occupe de tout, pour que tu n’aies pas à t’en soucier, je gère l’intégralité de l’administratif, les coups de fil et les papiers pour que tu puisses te concentrer sur ta cave et tes mariages parfaits, et c’est comme ça que tu me remercies ?
Le ton montait peu à peu. Ce n’étaient que les préliminaires : il était loin, très loin d’avoir fini.
– Sans moi, ce restaurant ne serait pas sorti du caniveau ! Si tu as pu ouvrir cet endroit, comme tu en rêvais, c’est parce que j’y ai mis ma thune, et parce que j’y passe mes week-ends et mes soirées ! Je me tape la gestion, alors qu’on est censés être deux, et toi, toi, tu viens m’accuser de ne pas le faire correctement ? J’ai bien envie de te dire de te démerder, tu sais quoi ?
Il secoua la tête, la mine parfaitement outrée.
– Tu te donnes le beau rôle de celle qui sait ce qu’il faut faire, mais il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne font pas d’erreurs. Est-ce que tu prendras une initiative, un jour, Juliette ? Franchement ça m’étonnerait. Il est confortable, hein, ce rôle où tu en branles pas une et où tu peux te contenter de critiquer ma gestion ? Pour venir après te plaindre que rien ne fonctionne et que ça irait mieux si c’était toi qui t’en chargeais, évidemment. Tu crois que je ne sais pas ce que disent les serveurs dans mon dos ?
Il fit la moue, jouant merveilleusement le drame personnel du gentil pote offensé.
– Vraiment, ça me dégoûte ce que tu fais. Ton hypocrisie me dégoûte. Je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de m’en aller et de te laisser gérer seule la fin du service.
Juliette sentit ses tempes bourdonner et ses yeux la brûler encore davantage. Il ne lui en faudrait pas beaucoup plus pour fondre en larmes.
– Tout ce cirque pour éviter d’avoir à me dire que tu n’as pas payé le fournisseur ? demanda-t-elle pourtant.
Ludovic ouvrit la bouche et la referma, désarçonné. Juliette n’avait plus qu’une envie : qu’il s’en aille avant la première larme. Rien ne pourrait plus empêcher le désastre. Elle appuya au contraire là où ça faisait mal, pour accélérer le processus. Maintenant qu’elle avait commencé à tout briser, il aurait été insupportable et même contre-productif de ne pas achever le travail.
– Te fatigue pas, l’interrompit-elle avant qu’il se soit repris. Je vois déjà le cheminement potentiel de ta disculpation. Tu ne l’as pas payé parce qu’on ne fait pas assez de rentrées d’argent, et on ne fait pas assez de rentrées d’argent parce que mon vin coûte trop cher, pas du tout parce que tu ne gères ni l’approvisionnement ni le personnel, non. Pas non plus parce qu’on a dû payer des indemnités de licenciement quatre fois depuis le début de l’année car les gens que tu avais recrutés ne te convenaient plus au bout d’un mois et trois jours, bien sûr, après la période d’essai, le summum de la lâcheté. Faire comme si ça venait d’eux, toujours, alors que tu avais juste à assumer ton erreur. Mais ça, je ne suis pas certaine que tu saches ce que ça signifie !
Juliette avait échoué. Elle pleurait. Elle n’arrivait plus à discerner Ludovic à travers ses larmes, mais au point où elle en était, ça n’avait plus aucune importance.
– Ah oui, tu t’occupes de tout. Mais à chaque fois que j’ai essayé de t’aider, de te donner des conseils ou de m’investir dans la gestion, qui a été condescendant ? Qui a été infantilisant, méprisant, paternaliste ? Malgré la somme des conneries que tu accumulais, j’ai laissé faire, c’est vrai, et tu sais pourquoi ? Parce que je me disais que tu avais à cœur autant que moi que le restaurant fonctionne, que tu ferais de ton mieux pour qu’il avance convenablement. Et en fait, je me trompais, parce que la seule chose qui t’intéresse, c’est de trouver une excuse expliquant tout ce que tu rates et que tu ne veux pas assumer !
Il va penser que je suis hystérique, songea-t-elle, et cette pensée lui arracha un rire nerveux.
– Je vais te dire une chose, Ludo, si ce restaurant a vu le jour, c’est effectivement parce qu’il y a ta thune dedans, mais aussi parce qu’il y a la mienne, et je commence à en avoir ras le cul que tu la gères n’importe comment, ma thune, alors quand tu te seras décidé à arrêter de tout foutre en l’air, appelle-moi ! En attendant, puisque manifestement, c’est moi le problème, t’as qu’à finir la semaine sans moi !
Incapable d’en supporter davantage, Juliette quitta le bureau en claquant la porte derrière elle et gagna la salle sans cesser de pleurer, hurlant intérieurement contre son manque de professionnalisme manifeste. Un reste de conscience la fit obliquer vers les cuisines pour choisir de sortir par l’arrière et elle traversa sans répondre aux questions d’Olivier ni aux regards affolés de Maxime. Elle se contenta de secouer la tête, de ne bousculer personne et de vider les lieux avec la tentation de ne jamais revenir. Quand elle arriva dans l’arrière-cour, elle tomba sur une mamie en train de fouiller les poubelles et elle s’immobilisa, le souffle coupé. La vieille femme lui accorda un regard interrogateur. Au bout d’un instant elle se reprit et eut un geste de désintérêt.
– Faut excuser, madame, mais c’est qu’ici, c’est toujours plein de trucs, comme si qu’ils vidaient direct les frigos dans le caisson, alors bon…
Juliette hoqueta, encore pleine de larmes, puis elle se mit à rire et à pleurer en même temps, s’adossa au mur et lâcha une longue plainte. La femme l’observait, éberluée, quand Maxime déboula la seconde d’après. Il jeta un coup d’œil navré à la sans-abri, un second à Juliette qui pleurait, de nouveau à la sans-abri, et rentra dans les cuisines avant de ressortir avec un sandwich complet réalisé en moins d’une minute.
– Tenez, dit-il à la vieille dame. Ce sera toujours moins périmé que ce que vous pourriez trouver là-dedans, et je voudrais causer avec ma copine.
– C’est toi qui l’as mise dans cet état, mon gars ? demanda-t-elle d’une voix menaçante, tout en prenant le sandwich.
– Non, c’est un crétin, se défendit Max.
– J’pourrai revenir après ?
– Autant que vous voulez.
La femme s’éloigna. Juliette s’était laissée aller contre le mur. Maxime la prit par l’épaule.
– Allez, ma grande. Il fallait bien que tu lui rentres dedans à un moment ou à un autre. De préférence avant que le restaurant se casse la gueule, d’ailleurs.
Juliette secoua la tête.
– Je me suis juste ridiculisée. Je ne sais pas à quoi je pensais quand j’ai décidé d’ouvrir ce restaurant… J’ai tout perdu, ma crédibilité, mon argent, et le seul mec que j’aimais vraiment.
– Concernant le dernier point, je ne suis pas certain que ce soit une grosse perte.
– Mais tu ne comprends pas, pleura Juliette, qu’au moins une fois dans ma vie, j’aimerais réussir quelque chose ? Juste réussir un truc, je ne sais pas, l’ouverture de mon restau, ou mon couple, peut-être pas tout, mais juste un truc, une fois ? Une fois seulement, c’est trop demander ?
Maxime ne trouva rien à répondre.
– T’es une chouette amie, tu as réussi ça, et puis tes diplômes aussi, et…
– Oui super, railla Juliette blasée. Ça me fait une belle jambe.
Maxime lui frictionna le dos, mais ils furent interrompus par Cyril qui déboula à son tour, paniqué.
– Ludovic vient de se barrer par la grande porte sans rien expliquer et en râlant que tu étais hystérique et qu’on ne peut pas bosser avec toi. Qu’est-ce qu’on doit faire ?
Hystérique. Bien sûr. Juliette sécha ses larmes d’un revers de manche rageur.
– On finit le service, déclara-t-elle fermement. Et quand les clients seront partis, on boit un coup pour se remettre. C’est ça qu’on va faire. En attendant, Show must go on, comme on dit.
Elle rentra dans les cuisines sans trembler, bien qu’elle fût en réalité aussi épuisée moralement que physiquement. Les employés qu’elle croisa l’observaient avec un regard neuf, mais elle ne le vit pas. Elle se sentait misérable.
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