De si jolies boîtes
Chapitre 23
Juliette faisait les cent pas devant l’école des Beaux-Arts, aussi tendue que si c’était elle la candidate au concours. De temps à autre, un étudiant quittait les lieux, sans qu’il soit possible de déterminer s’il était venu lui aussi souffrir devant le jury ou s’il était simplement en train de sortir pour acheter un sandwich. Clémence s’était présentée le matin même avec son dossier complet et avait envoyé un laconique SMS prédisant qu’elle serait libérée pour midi, tant elle en était venue à douter de son admissibilité. Juliette lui avait envoyé les encouragements qu’Odile, aux abonnés absents, avait négligé de lui adresser depuis la fête d’anniversaire ratée. Pour faire bonne mesure, elle s’était également rongé les sangs comme s’il était question de sa progéniture et non de son infaillible grande sœur. Enfin, elle s’était pointée à l’heure dite, mais Clem ne s’était pas montrée, pas plus qu’elle n’avait répondu aux sollicitations téléphoniques. Juliette se noyait dans l’anxiété.
– C’est sans doute bon signe, avait commenté Simon par SMS. Ça peut vouloir dire qu’elle a passé la première étape et qu’elle est en train de préparer l’oral. Tout ça pour échapper à la corvée de cartons, c’est nul.
Juliette aurait voulu pouvoir afficher le tiers de sa désinvolture, mais elle n’y parvenait pas, pas plus qu’elle ne comprenait comment Simon et Maxime pouvaient déménager l’atelier sereinement pendant que Clem passait l’examen de sa vie.
– Elle a réussi tous les autres, pourquoi veux-tu qu’elle échoue à celui-là ?
C’était bien ça, le truc. Juliette ne voulait pas que sa sœur échoue. Elle enviait sans aucun doute l’aisance avec laquelle Clémence franchissait les obstacles mais elle n’était plus aveugle au point de ne pas voir la somme des efforts déployés pour en arriver là. Il aurait fallu des trésors de mauvaise foi. Clémence avait dormi cinq heures par nuit pendant des mois pour ce concours. Il fallait qu’elle réussisse.
Comme ça tu pourras oublier que toi-même, tu échoues.
Juliette refoula l’amertume soudaine et serra les dents. Elle passait devant Les Bouchées Doubles, de temps en temps. Elle n’avait aucune nouvelle de Ludovic, mais il ne restait plus qu’une poignée de transactions financières à finaliser avant de pouvoir clôturer la liquidation. Dans quelque temps, elle serait débarrassée de cette histoire qu’elle traînait pour l’heure comme une mue peinant à se détacher. Les beaux jours n’y faisaient rien, chaque terrasse qu’elle croisait la faisait déprimer.
Au début, Maxime et Simon lui posaient des questions sur l’avancée de la fermeture, mais ils s’étaient tus peu à peu en reconnaissant la douleur de l’échec dans son laconisme. Clémence, elle, n’était plus que toiles vierges et incessante fébrilité. Si elle s’était inquiétée pour le moral de sa sœur, elle ne l’avait pas manifesté. Juliette préférait presque cet oubli aux regards de commisération des deux autres, qui auraient pourtant dû être plus occupés par leur recherche d’appartement que par sa situation. Ils avaient décidé d’emménager ensemble et de laisser l’atelier à Clem, laquelle s’était contentée de pincer les lèvres et de répondre que si elle échouait, il ne lui servirait à rien.
– Mais tu ne vas pas échouer, avait dit Simon.
– Surtout, pas de pression, avait ponctué Juliette.
Simon avait piqué un fard. Peu de temps après l’anniversaire, la fratrie s’était rendu compte qu’à leur manière, ils perpétuaient les idéaux de leur mère et sa façon de tout écraser sur son passage. Débusquer ces épines dans leurs paroles avait commencé comme un jeu, qui s’était avéré effrayant au bout de quelques jours seulement. Désormais, ils surveillaient chaque mot comme le lait sur le feu.
Odile avait achevé son week-end d’anniversaire avec l’inébranlable stoïcisme de la dignité froissée. Tout au plus sa fille et sans doute également son mari avaient-ils pu noter de légères entorses à sa légendaire sobriété. Il n’avait plus été question des aînés ou de la dispute. Juliette avait finalement quitté le Chêne vert le lendemain avec la certitude qu’elle avait fait tout son possible pour rassembler les morceaux. Elle demeurait incertaine cependant sur la capacité de ses efforts à effacer la totalité des blessures. Elle avait insisté du bout des lèvres pour qu’Odile téléphone aux deux autres. Cette dernière avait pincé les siennes dans une attitude proche de celle de Clémence, pleine de digne désapprobation, et n’avait pas consenti la moindre réponse. Depuis, Juliette avait elle-même appelé deux ou trois fois. Il avait été question d’Aurélien, du restaurant, de son désert sentimental, mais ni de Clémence ni de Simon. Odile se dérobait systématiquement si d’aventure sa fille abordait le sujet. Cependant, Juliette avait noté que sa mère tendait l’oreille quand elle parlait du déménagement envisagé ou du concours à venir. Ce jeu était épuisant, mais il était impossible de forcer Odile Descroix à sortir de sa rogne. Elle seule en avait le pouvoir.
Juliette quitta le trottoir pour gagner un coin d’ombre et s’asseoir sur les marches d’un bâtiment, démoralisée. Elle se sentait moralement et physiquement épuisée, elle qui pourtant était au chômage depuis des semaines. Les gens qu’elle aimait couraient vers leur nouvelle vie. Simon et Maxime s’éloignaient inexorablement à mesure que grandissait leur couple, Clémence se battait pour réaliser l’unique rêve qui lui importait encore, Grégoire œuvrait discrètement à conserver une foi inébranlable en celle qu’il aimait. Juliette, elle, coulait. Elle coulait en tenant à bout de bras les fils éparpillés de sa famille détricotée, quand personne d’autre ne donnait l’impression de s’en soucier. Ni sa mère, emmurée dans ses principes, ni sa fratrie, ouvrant les ailes au loin. Elle était seule, au bord de la falaise, à ne pas savoir voler. Elle avait toujours été si convaincue de ses défaillances et observait tant d’espoir brisés à ses pieds qu’il était difficile d’envisager de rêver à nouveau. Le deuil n’était pas fait, et les beaux jours étaient impuissants à la réchauffer. Elle sentait bien qu’une nouvelle vie était possible pour elle, mais ne savait pas par où commencer pour la réaliser.
Du coup, elle s’investissait pour les autres. Elle avait donné son avis sur les appartements et les tableaux qu’il fallait choisir pour la présentation. Elle avait tenu le Scotch, les tasses à café, les pinceaux sales, les outils, les comparaisons, les enthousiasmes et les silences. Elle s’oubliait. Elle attendait. Il lui semblait que son destin était lié aux Bouchées. Aux Bouchées, et au mutisme entêté de sa mère. Tant que rien n’aurait évolué de ce côté-là et que les conflits ne seraient pas résolus, elle retiendrait son souffle et resterait cachée. Elle ne pouvait pas avancer. Pourquoi donc avait-elle à ce point la sensation d’être l’unique victime de cette débâcle ?
Parce que les autres savent nager dans le courant.
Et pourquoi pas moi ? À cela, aucune réponse.
Elle avait pourtant eu son lot d’obstacles, de contrariétés, de ressentiments, de difficultés et d’orgueil froissé, elle avait eu tout ce que les autres avaient affronté, alors pourquoi n’en avait-elle pas tiré, comme eux, une force incoercible qui leur permettait de soulever les montagnes et tenir tête à la terrible Odile ? Mystère.
Tenir tête n’est pas ta spécialité.
Comment apprendre à le faire quand tout s’écroule ? Ou alors, peut-être était-ce justement le moment idéal ?
Juliette avait laissé ses pensées s’engourdir dans la chaleur, la tête posée sur ses bras croisés, les yeux fixés sur la grille du bâtiment des Beaux-Arts qu’elle ne voyait pas vraiment. Il faisait trop chaud, elle commençait à avoir faim, et son gilet était trop épais pour la saison. Elle se sentait déplacée et inutile à attendre Clémence de cette façon. Elle aussi séchait les cartons, aurait dit Simon.
Finalement, quand Clémence apparut, sa sœur ne la vit pas. Il fallut que l’aînée vienne se planter sous son nez pour que Juliette s’aperçoive de sa présence. Elle se leva en cillant plusieurs fois de suite comme une chouette mal réveillée.
– Tu t’étais endormie ? demanda Clem, incrédule.
– Non, répondit Juliette, pas bien certaine de dire la vérité. Je réfléchissais. Et toi ? Comment ça s’est passé ?
Clémence haussa les épaules.
– Viens, on va s’acheter à manger. On en parlera après.
Les filles quittèrent le trottoir dans un étrange silence gêné dont elles ne savaient que faire. Elles s’arrêtèrent à la première boulangerie venue et reprirent leur chemin en direction de la place du Châtelet en mangeant. Tandis qu’elles se frayaient un passage sur le Pont-Neuf, Clémence proposa d’aller s’asseoir sur les pavés au-dessus de la Seine bouillonnante. Juliette la suivit sans commenter. Les filles achevèrent leur repas les pieds dans le vide, à l’ombre d’un saule pleureur. Près d’elles, quelques groupes disparates discutaient, leurs paroles se perdant dans les remous du courant. Juliette mâchait son poulet-crudités sans enthousiasme quand sa sœur se jeta à l’eau.
– Je suis admissible.
– Je m’en suis doutée.
– Le jury a été bizarre.
Juliette cligna des yeux dans le soleil.
– Dans quel sens ?
– Ils m’ont demandé pourquoi j’avais choisi le concours de passage en première année alors que j’avais déjà achevé un cursus qui suffisait amplement à briguer une entrée en cours d’études.
– Tout le monde se pose la question.
Clémence eut l’air passablement agacée par la remarque.
– Le commerce international est à l’art ce que le jardinage est au BTP ! Alors quoi, je pourrais sécher les premières années des Beaux-Arts sous prétexte que je comprends quelque chose à l’économie de marché ?
Juliette eut un sourire en coin.
– Tu ne leur as pas répondu ça ?
– Pas de manière aussi abrupte, mais si, à peu près.
– Tu m’étonnes qu’ils aient été bizarres.
– Ils m’ont dit que c’est le choix que n’importe qui d’autre aurait fait.
– … et tu leur as rétorqué que tu n’étais pas n’importe qui ?
– Je ne suis pas assez prétentieuse pour me permettre ce genre de sortie. Non, je leur ai dit que dans la mesure où j’avais une formation en commerce et statistique et que mes dernières œuvres remontaient au lycée, j’avais eu l’usage du temps supplémentaire accordé pour le concours de première année. Celui en cours d’études a eu lieu il y a des semaines. L’unique nana du jury m’a dit que j’aurais pu me présenter l’année suivante, et je lui ai répliqué que je ne pouvais plus me permettre le luxe d’attendre autant. Voilà.
– Comment ça, voilà ?
Clémence haussa les épaules.
– C’est pour ça que c’était bizarre. On a à peine parlé d’art, de mes tableaux ou du sujet que je venais de traiter. Ils n’ont parlé que de ce qui m’avait motivée. C’était pas ce à quoi je m’attendais, je me suis échauffée, et je crois bien que j’ai tout raté.
Juliette chercha les mots pour rassurer sa sœur, la consoler, lui affirmer que non, ça ne voulait rien dire, mais un morceau de poulet s’interposait entre ses pensées et son réconfort, et Clémence lui coupa l’herbe sous le pied.
– Je m’en fous. Du concours, de l’école. C’est fait, je l’ai fait.
Elle se tourna vers Juliette.
– Je peins. C’est fait.
Et le sourire qu’elle afficha effaça toute la commisération qu’on aurait pu avoir pour elle. Juliette devina immédiatement que Clem avait raison. Elle n’avait plus besoin de l’autorisation de personne.
– Ouais, confirma-t-elle dès que le poulet lui en laissa l’occasion. Tu peins.
– Allez viens, enchaîna Clémence, soudain pimpante. Allons aider les garçons à débarrasser le plancher de mon atelier.
Elles remontèrent jusqu’au RER armées d’une soudaine légèreté. Clémence, qui avait pourtant collectionné les insomnies pour ce concours, ne semblait plus lui accorder la moindre importance ni même désirer en parler. Juliette aurait voulu en savoir plus mais se complaisait néanmoins à l’écouter bavarder de leur frère, du futur aménagement de l’atelier, et de ce qu’elle comptait peindre, désormais.
– Je pense que je n’en ai pas fini avec les horizons. Je ne suis pas encore au point en termes de texture, et je voudrais profiter de l’été pour tenter d’autres choses, mais j’ai déjà une idée de ce que je veux, après.
– Ce sera plus figuratif ?
– Oh non. Des ciels. Je veux une infinité de ciels, de nuages, de variations.
Voler, encore. Loin du sol et des entraves, Clémence se réinventait. Si elle avait envisagé fut un temps de revenir à la finance une fois le concours passé, il n’en était désormais plus question.
Alors qu’elles se laissaient bercer par le RER en attendant de rejoindre le sud, Juliette sentit vibrer son téléphone dans sa poche. Elle s’attendait à un message de Simon semblable aux vingt précédents, à base de « passe prendre du café » et autres « on n’a plus de cartons », mais non.
– C’est Odile, dit-elle à voix haute.
Elle n’avait pas dit « C’est maman ». Ça lui sembla étrange, et pourtant légitime. Pour la première fois, elle s’interrogea sur ces occasions qui privaient Odile de sa maternité.
– Qu’est-ce qu’elle veut ?
Juliette eut un geste d’évidence.
– Savoir comment ça s’est passé, tiens.
– Oh.
Sans prévenir, Clémence lui prit le téléphone des mains et tapa une réponse si vite que Juliette se trouva empotée par comparaison.
Comme d’habitude, murmura la petite voix, plus désespérante que jamais.
Désœuvrée sans son smartphone, Juliette se recroquevilla, s’observant de nouveau au miroir de sa sœur. Quand cette dernière lui rendit son portable, elle dut lire sur son visage ses conclusions, car elle haussa les sourcils.
– Qu’est-ce qu’il y a, exactement ?
– Rien. Je voudrais bien avoir un projet et le réussir, moi aussi.
Clémence hocha la tête.
– Ben vas-y. Fais un projet.
Juliette s’agaça malgré elle.
– Le dernier s’est cassé la gueule.
– En quoi ça t’empêche d’en faire un nouveau ?
– Chat échaudé, tout ça… et puis, j’ai plus une thune.
– Personne te demande de passer directement du projet à sa réalisation. Il y a des étapes.
– C’est facile pour toi, tu réussis tout ce que…
– Tu crois vraiment ? Tu crois vraiment que c’est facile ?
Juliette se retrouva instantanément sur la défensive, mais Clémence n’eut pas l’air de vouloir la mordre pour autant.
– Tu crois que ça a été facile de rompre avec Grégoire, lâcher mon job, faire mes valises, quitter l’appart, annuler le mariage, me confronter à la toile blanche, douter chaque minute de chaque heure de ces derniers mois, me lever avec trop peu d’heures de sommeil et la sensation que le temps file sans moi, faire face à mes anciens collègues, mes potes, maman, mon banquier, affronter Greg et moi-même dans la foulée, hésiter, culpabiliser, compter le fric passé dans le matériel et se traiter d’inconsciente tous les matins ? Est-ce que tu penses vraiment, sincèrement, que ça s’est passé autrement ?
Juliette eut du mal à avaler sa salive.
– Non.
– Si ça, c’est facile, vas-y ma grande. Parce que t’es plus costaud que moi.
Le reste du trajet s’effectua en silence. Sur son portable, Juliette lut le SMS envoyé à Odile, qui racontait dans le détail les épreuves et les commentaires. Odile n’avait pas réagi. Peut-être ne s’était-elle pas attendue à ce que ce soit Clémence elle-même qui réponde.
Peut-être que je me ferai engueuler pour ça aussi, songea Juliette.
Mais ce n’était pas grave, pas autant qu’avant du moins.
Elles sortirent du RER pour retrouver la chaleur et les rues ensoleillées. Clémence marchait les yeux au ciel, tandis que Juliette, le regard vissé au trottoir, réfléchissait. Lorsqu’elles atteignirent l’atelier, ce fut pour constater que Max et Simon avaient entassé les cartons devant la porte et que, s’étant assis sur des chaises dépareillées, ils prenaient le café sur l’une des piles ainsi formées.
– C’est à cette heure-ci qu’on arrive ? lança Max en voyant les filles approcher. On a quasiment fini, vous savez ?
– C’était parfaitement calculé, répliqua Clémence en rapprochant une chaise d’autorité. Il reste des tasses pas emballées ?
– Dans la cuisine sans doute, répondit Simon, le petit doigt en l’air. Je n’ai pris que celles qui étaient jolies. Il doit rester les pots de yaourt en grès.
Clémence s’y rendit en fulminant sur le manque de vaisselle anticipé.
– Comment s’est passé l’exam ? demanda Maxime dès qu’elle se fut éloignée.
– Elle dit que c’était pas top, mais clairement, elle s’en fout. Elle va continuer à peindre.
Les garçons échangèrent un regard qui signifiait qu’ils auraient pu le parier. Juliette s’assit sur la chaise que sa sœur avait abandonnée, les yeux toujours dans le vague.
– Et toi, ça va, Juju ? Tu n’as pas l’air bien.
Juliette prit une petite cuillère et joua avec quelques instants.
– Non, ça va. Je cherche juste un projet.
Depuis la porte de l’atelier, Clémence souriait.
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