De si jolies boîtes
Chapitre 17
Une fois tout le monde remis à sa place et dûment attaché dans la voiture, Juliette roula furieusement en direction du périphérique. Max et Simon, sentant sans doute que le silence était conseillé et que l’orage qui les avait heurtés était en route vers d’autres rivages, échangeaient des regards inquiets quand d’aventure la conductrice déboîtait de façon cavalière derrière un taxi trop lent. Ils avaient raison de s’abstenir de tout commentaire : la grêle aurait pu tomber sur leur tête pareillement. Juliette était un ouragan.
Était-elle en colère ? Était-elle déçue, triste, désabusée, pleine de rage, frustrée ? Elle ne savait plus exactement ce qu’il en était, mais ce dont elle était certaine, c’est qu’elle avait besoin de voir Ludovic et qu’elle le verrait, dût-elle camper sur son palier la prochaine quinzaine.
– Ce serait sans doute un peu exagéré, avait commenté Maxime quand elle leur avait fait part de cette dernière résolution.
Sans doute, mais pas plus que le reste. Exagérée, l’hypocrisie de Ludovic. Exagérée, l’attitude de Max et Simon qui s’incrustaient comme s’ils allaient au spectacle. Exagérés aussi, son attitude de l’après-midi, sa colère injustifiée et son autoapitoiement. Exagérée enfin la honte qu’elle ressentait. Ah ! Elle était hystérique, injuste, disproportionnée, agressive ? D’accord. Soyons tout ça, Juliette Descroix, et quand on aura réglé le plus urgent, on ira se bourrer la gueule pour oublier qu’on a tout raté et qu’on est une nouvelle fois dans les choux. Mais d’abord, allons briser ce qui reste, tant qu’on en a la force.
Contourner le sud de Paris leur prit une éternité. Il était près de dix-neuf heures lorsqu’ils atteignirent le lotissement de banlieue où se trouvait l’appartement de Ludovic, et ils se garèrent sur le parking de la résidence au mépris des panneaux promettant amendes et fourrière à tous les contrevenants. Juliette descendit de la voiture et observa l’immeuble comme si c’était avec lui qu’elle avait un compte à régler. Derrière elle, Simon et Max commentaient l’architecture défaillante des années soixante-dix.
– Vous deux, vous restez là, imposa-t-elle.
Le ton était sans réplique. Les garçons s’entre-regardèrent avant d’ouvrir la bouche pour protester, mais Juliette leva le doigt pour leur imposer le silence.
– Pas de discussion. Si je dois lui refaire le portrait, je ne veux pas courir le risque que quelqu’un m’arrête.
Juliette gagna l’immeuble sans se retourner pour vérifier si elle était suivie ou non, mais elle espérait que les garçons avaient compris qu’elle entendait mener seule ce combat. Elle craignait sa propre réaction, l’évaporation de sa colère, la honte, le ridicule, les larmes, mais savait aussi que pour que ce cirque soit terminé une bonne fois pour toutes, il fallait qu’elle aille sonner à cette putain de porte. Refuser de réfléchir avant d’être au pied du mur semblait une condition acceptable, si c’était pour être libre à la fin. Arrivée devant l’entrée, Juliette chercha le nom sur l’interphone et appuya sans se permettre la moindre hésitation. La sonnerie retentit, impatiente, et enfin la voix de Ludo lui parvint.
– Je vous ouvre !
Avant que Juliette ait pu dire quoi que ce soit, la serrure automatique s’enclencha et l’interphone s’éteignit. Juliette secoua la tête et poussa le battant. La boîte aux lettres lui donna son but : quatrième gauche. Elle prit l’escalier ; elle n’avait pas la patience d’attendre l’ascenseur. Au quatrième, elle identifia la porte sans souci et, après avoir lissé ses cheveux et pris une grande inspiration, sonna. Ludovic ne mit pas longtemps à venir ouvrir, mais à la tête qu’il fit, elle devina sans mal que ce n’était pas elle qu’il attendait.
– Je n’ai pas eu le temps de m’annoncer, balança-t-elle froidement.
Ludovic regarda derrière Juliette, comme s’il s’attendait à voir quelqu’un d’autre, puis ramena son attention sur elle, indécis.
– Je peux entrer ? demanda-t-elle sans savoir si c’était vraiment ce qu’elle souhaitait.
– Il y a un problème avec la commande ? demanda une voix féminine à l’intérieur.
Juliette ferma les yeux et respira lentement. Une respiration lente pour prendre conscience que Ludovic n’était pas seul, qu’il s’attendait sans doute à recevoir un livreur, et que la dernière chose dont elle avait envie, à ce moment précis, était d’entrer à l’intérieur de ce foutu appartement.
– Laisse tomber, s’entendit-elle dire, je vais rester là.
– C’est que, je ne t’attendais pas, se justifia Ludovic, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule avant de lui sourire, incertain.
– Manifestement. Et la meuf à l’intérieur, elle est au courant que tu m’as fait livrer des roses ?
Cette fois-ci, son interlocuteur piqua un fard avant de se ressaisir, sortir sur le palier et fermer à demi la porte derrière lui.
– Écoute, ce n’est pas la peine de t’énerver, c’était juste une déclaration de paix, et j’espérais que tu…
– Que j’allais m’aplatir et revenir demain matin pleine d’espoir et de sourires ? Pleine de, je ne sais pas, gratitude ?
Juliette tremblait. Sa colère, à fleur de peau, menaçait de déborder. Elle se sentait au bord du précipice, face à ce saut dans le vide si prévisible et qu’elle avait pourtant tenté d’éviter avec l’énergie du désespoir. Encore maintenant, droite dans ses chaussures devant la cause de ses ennuis, Juliette aurait voulu croire au happy end. Mais Ludovic changea de masque, prit celui de la pitié condescendante et tenta une esquive.
– Juliette, tu n’as pas l’air dans ton état normal. Peut-être devrait-on reprendre cette discussion plus tard ?
C’était tenter d’arrêter un tsunami avec son parapluie. Juliette sentit un vent de lucidité souffler en elle, et elle en eut soudain plus qu’assez de jouer ce jeu de dupes.
– Tu sais quoi, dit-elle, je suis fatiguée. J’ai eu une longue journée de merde et j’aimerais qu’elle s’achève, alors je vais te faciliter la tâche. Max prétend que tu sais pertinemment que je suis amoureuse de toi depuis des lustres. C’est le cas ?
Ludovic cilla, ouvrit la bouche, passa du rouge au blanc, secoua la tête de droite à gauche et chercha ses mots. Juliette attendait. Elle se rendit compte qu’elle avait dit qu’elle allait lui faciliter la tâche et qu’il n’y avait rien de moins vrai. Elle se rendait compte aussi que la douleur était partie en même temps que la question.
– Je… je pensais que tu m’aimais bien, mais tu n’as jamais dit… jamais clairement… je ne pouvais pas savoir…
– C’est une question super facile. Tu savais que j’étais amoureuse de toi, oui ou merde ?
– Pas… de façon certaine ?
– Et du coup, tu t’es dit, tiens, cette meuf qui crame peut-être d’amour pour moi, je vais lui faire livrer des roses ? Parce que, pourquoi pas, elle pourrait imaginer que c’est réciproque ? Et si elle se pointe chez moi, elle verra qu’en fait il y a une autre meuf, on discutera sur le palier, ce sera fendard ?
Ludovic achevait de se décomposer. Juliette parlait fort, et elle voyait bien qu’il craignait que ses voisins ne soient collés au judas ou que la fille derrière lui n’entende ses paroles. Il marmonna quelque chose qui ressemblait à un « mais non mais je t’assure mais pas du tout » que Juliette coupa d’un geste sans équivoque.
– Deuxième question. Est-ce que par hasard ces roses avaient pour but de m’encourager à fermer ma gueule pendant que tu continues à faire n’importe quoi avec notre restaurant ?
Cette fois-ci, il était en terrain connu et elle le vit se reprendre.
– Je ne te permets pas, Juliette ! C’est moi qui fais le gros du boulot et tu le sais ! Si ce restaurant tient, c’est grâce à m…
– Ah mais il ne tient pas, justement ! déclara Juliette avec un rire. Il n’y a que les apparences, à peu près comme toi, je dirais. Ce n’est pas parce que je te laisse gérer les comptes que je ne mets pas le nez dedans, ce qui me permet ce soir d’être excessivement bien placée pour t’informer que tu fais de la merde, et que si tu ne t’en aperçois pas, c’est que tu en as dans les yeux aussi. Donc. Est-ce que ces roses étaient l’arbre destiné à cacher la forêt de ton incompétence à ta cogestionnaire ? Parce que je dirais que dans l’absolu, le plan est raté.
– Qui c’est, chéri ? s’enquit la fille à l’intérieur, un peu inquiète.
– Personne, déclara Ludovic.
Juliette haussa les sourcils. Apparemment, la fille dans l’appartement aussi, car elle apparut derrière Ludovic, suspicieuse. C’était un joli brin de fille d’une vingtaine d’années, aux cheveux blonds très courts et à l’air consciencieux.
– Salut, dit Juliette. Je suis Juliette, la copropriétaire du restaurant que ton mec gère comme un pied.
Ludo ouvrit la bouche. Il ne fut pas assez rapide.
– C’est pas ton restau ? demanda la fille, surprise.
De mieux en mieux.
– Plus maintenant, déclara Juliette.
Ludo se décomposa sur son propre paillasson, ce qui facilita étrangement les choses.
– Tes roses ont rempli leur office, poursuivit-elle à plat. Demain, je serai là. En revanche, je ferai le ménage dans nos comptes, je paierai ceux qui doivent l’être, et je m’occuperai de déposer le bilan. À moins que tu ne puisses racheter mes parts ?
– Juliette, attends… Quoi ?
– C’est bien ce qu’il me semblait. Donc, dès que j’aurai fait ça, je dégraisserai la bête de l’argent qui reste et je récupérerai ce que je peux de mon investissement. Je déduirai du tien les licenciements abusifs, les intérêts des dettes que tu as laissées courir, et les lubies de fond de congélateur que tu as tenu à acheter. Libre à toi de trouver un moyen de les revendre.
– Juliette, tu ne vas pas…
– Si tu le souhaites, je te laisse la gestion pleine et entière, mais dans ce cas, tu me signeras une reconnaissance de dette t’obligeant à me rembourser mes parts sous trois mois, faute de quoi, je serai libre d’engager des poursuites contre toi.
– Quoi ?!
– Bien évidemment, le plus simple est de fermer le restaurant et comme je viens de te le dire, je peux me charger des formalités administratives, mais c’est toi qui choisis. Au fait, les modalités de séparation sont dans le contrat que nous avons signé au début de notre collaboration. Parce que tu as beau prétendre que je t’ai laissé la paperasse sur les bras, celle-ci c’est moi qui m’en suis chargée, et si tu crois que je suis liée à toi par le sang, tu te mets le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Relis les statuts des Bouchées Doubles et fais chauffer ton chéquier.
Ludovic avait l’air d’avoir été frappé par la foudre. Sa copine les regardait alternativement sans rien comprendre mais avait la sagesse de ne pas intervenir. Après quelques secondes de silence gênant, Juliette hocha la tête.
– Voilà, bonne soirée, du coup. Et merci pour les roses.
Elle gagna l’ascenseur, cette fois-ci. Malgré sa belle assurance, ses jambes tremblaient.
– Salope !
La voix de Ludovic traversa le couloir et vint la heurter de plein fouet dans le dos, flèche ajustée entre les omoplates.
– Putain, tu fais genre que t’es une sainte mais t’es qu’une arnaqueuse de première, espèce de salope ! Tu fais semblant de m’aimer et tu me poignardes comme ça ? Espèce de sale pute !
Juliette encaissa. Elle se rendit compte que ça faisait moins mal quand ça venait de quelqu’un qu’on ne respectait pas et qu’elle ne respectait plus Ludovic depuis longtemps, quoi qu’elle ait pu ressentir d’autre à son sujet. Elle avait été amoureuse d’un espoir tout ce temps, qu’elle avait nourri seule et qui était réconfortant parce que habituel et sans danger. Mais c’était terminé.
– Désolée de te décevoir, mais l’amour n’a rien à voir avec la lucidité, déclara-t-elle tandis que les portes s’ouvraient. Et il faut bien être lucide, à un moment. Ça aurait dû me décourager de t’aimer mais que veux-tu ? Quelquefois, on est juste con et entêté et on veut se laisser une chance plutôt que d’avouer qu’on s’est planté. Mais les œillères, c’est fini. Bonne soirée.
Les portes se refermèrent, et Juliette s’adossa au miroir du fond, cherchant son souffle. Elle se demanda si elle allait pleurer, mais les larmes ne lui vinrent pas. Le dégoût, la honte, la haine d’elle-même, teintés de soulagement, et pas de larmes. Peut-être qu’elle avait trop pleuré pour la journée. Elle arriva dans le hall avec les jambes en coton et se souvint qu’elle n’avait rien avalé d’autre depuis vingt-quatre heures que ses gariguettes à la chantilly. Sur le parking, dansant d’un pied sur l’autre dans la fraîcheur de la nuit d’avril, Maxime et Simon l’attendaient.
– Pourquoi vous n’êtes pas retournés dans la voiture puisque vous aviez froid ? leur jeta-t-elle, hargneuse.
Simon s’immobilisa net et se tourna vers Maxime, qui soupira.
– Parce que tu étais partie avec les clefs ?
Juliette eut besoin de quelques secondes pour comprendre ce qu’il venait de dire, puis elle se mit à rire, et finalement à pleurer. Elle chassa ses larmes rageusement.
– Allez, venez, dit-elle. Je vous ramène.
Ils roulèrent en silence. Personne ne lui demanda comment l’entrevue s’était passée, et de son côté, Juliette fit comme si elle ne sentait pas le regard des deux autres sur sa nuque. Elle s’arrêta devant chez Max et les laissa descendre. Max hésita quelques secondes avant de fermer la portière.
– Tu ne veux pas venir avec nous ? proposa-t-il. Je ne suis pas à l’aise à l’idée de te laisser rentrer chez toi, et, tu sais, on peut commander du japonais et se regarder un film…
– Pas ce soir, non, dit-elle. On se voit au boulot, demain. J’ai du travail qui m’attend, des papiers à mettre en ordre, et d’autres à écrire, notamment vos lettres de licenciement. Je vais fermer le restaurant.
Maxime ne parut pas surpris. Il hocha la tête, puis tapa sur le dessus de la voiture.
– Très bien, dit-il. On se retrouve tout à l’heure, dans ce cas. Essaie de dormir un peu.
– J’ai dormi trop longtemps, lui rappela-t-elle. Ne t’en fais pas pour moi, s’il te plaît.
Elle redémarra, les laissant au pied de l’immeuble sans regret. Elle avait besoin de temps pour elle. La route jusqu’aux Bouchées Doubles fut calme. Les rues étaient vides bien qu’il fût encore tôt et il y avait des places un peu partout. Juliette prit la première venue et décida de marcher un peu, pour penser. À Clémence, qui lui avait laissé douze millions de messages sur le répondeur, à Simon aussi, et puis à elle, enfin.
Il y avait des gens pour qui ça avait l’air facile, tout le temps. Des gens doués naturellement. Clémence était de ceux-là, et Juliette en avait déduit que c’était bien normal que sa mère la favorise. On mise davantage sur le poulain de compétition que sur le poney clopinant. Elle avait accepté cette idée, choisi pour sa part des petites choses qui lui plaisaient, et mis son énergie à les réaliser. Sa passion de l’œnologie, son petit appartement, ses petites soirées entre amis, les séries, les apéros, l’association parfaite d’un vin et d’un plat. Oui, elle avait mis son énergie dans les petites choses, se disant que les grandes n’étaient pas pour elle. Et voilà qu’à vingt-cinq ans, elle se rendait compte que les petites choses ne suffisaient plus. Qu’elle aspirait aux grandes et rageait d’y renoncer sans cesse avant d’avoir pu tenter sa chance.
Juliette ne voulait pas que du quotidien et du facile ; c’était un mensonge qu’elle avait appris à accepter. Non, elle voulait davantage. Du flamboyant et de l’épique, du mémorable, de l’intensité. Et pourquoi pas ? Pourquoi pas moi, pourquoi les petites choses, et pas plus que ça ? Elle avait envie de se jeter à l’eau, parce que vivre enchaînée sans jamais rien espérer d’autre que des miettes n’était pas acceptable, même pour elle. Elle refuserait désormais de se contenter des petites choses. Elle voulait sauter le pas. Elle avait envie de confronter les gens, même sa mère, tant qu’on y était. Envie d’affirmer ses envies, de croire qu’elle avait le droit de le faire, et de goûter à la satisfaction d’avoir été au bout. D’exister un peu sans être une ombre.
Des ombres, il y en avait toujours eu plein. Des ombres derrière elle, desquelles avoir peur quand on rentre chez soi et qu’on espère très fort être invisible pour ne pas devenir une proie. Des ombres dans sa tête, pour embrouiller son esprit et paralyser ses actes, pour siphonner son énergie et le maigre élan qu’il lui restait. Des ombres entre elle et Ludovic, l’ombre de corps mieux faits que le sien, plus jeunes, plus beaux, plus fermes, et l’ombre de son propre reflet dans la glace. L’ombre de ce qu’elle aurait voulu être. L’ombre d’elle-même, un idéal lointain fait de fumée et qui prenait toute la place. Des ombres par centaines, qui habitaient ses pensées jusqu’à la remplacer tout entière, jusqu’à ce qu’elle devienne elle aussi cette chose indistincte, qui ne vivait pas sa vie. Une ombre parmi les autres, silencieuse et résignée. Mais c’était terminé.
Rien n’avait changé, ni ses peurs ni ses limites. Pourtant, elle avait affronté Ludovic et se sentait en état d’en assumer les conséquences. Il était temps de se réinventer. Elle voulait développer son propre restaurant et eut soudain la certitude qu’elle en était capable, qu’elle en avait l’énergie en elle. Être cette personne qui avait les bonnes idées et ne les enterrait pas, mais les menait au bout. Elle sentait cette envie et une foi débordante en ses capacités. Des grandes choses. Elle allait faire des grandes choses.
J’ai le droit d’être là.
Il y aurait toujours des ombres pour avoir peur et elle ne courrait jamais assez vite pour les éviter. Pour autant, elle avait le droit d’avancer et peut-être même de découvrir que ce qui l’avait un jour paralysée n’était rien d’autre que cela : une ombre.
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