De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 15 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 15

 

Juliette tenta d’ignorer le fait que la totalité des urgences avait les yeux rivés sur eux, ce qui n’était pas une mince affaire. Elle se demandait s’il lui serait possible de s’éclipser discrètement, mais coincée entre la plante verte et Greg avec Clémence qui lui barrait le passage, cette idée semblait compromise. Elle se résigna donc à assister à la suite, puisque manifestement ni sa sœur ni Grégoire ne faisaient cas du malaise général et du sien particulier. Clémence, les cheveux en bataille et les poings serrés, affichait la froide résolution de celles qui entendent régler leurs comptes. Elle pointa un index rageur sous le nez tuméfié de son ancien fiancé.

– Qu’est-ce qui t’a pris de te faire casser la gueule ? C’était pour t’assurer que je rapplique ?

– Alors, ce n’est pas exactement ce qui s’est passé, mais je suis content que tu sois là. Cela dit, ça aurait été plus simple si tu avais répondu à mes douze mille messages, et pour ta gouverne, je n’ai pas fait exprès de me faire péter le nez.

Grégoire s’était raffermi. La loque larmoyante avait disparu pour laisser place à un garçon calme et décidé, un garçon que Juliette ne connaissait pas et qui forçait le respect, même avec un bouchon de coton dans chaque narine. Ne lui avaient-ils pas dit, tout à l’heure, que ce n’était pas en pleurant qu’il la récupérerait ? Soit il les avait pris au mot, soit il avait toujours été comme ça et Juliette n’en avait jamais eu conscience. Cette deuxième possibilité était sans doute plus proche de la vérité.

– Je vais peut-être vous laisser, déclara-t-elle soudain, mal à l’aise.

Malheureusement, les deux acteurs principaux de ce spectacle improvisé firent exactement comme s’ils ne l’avaient pas entendue.

– Ah ! Alors comme ça tu n’as pas fait exprès de te faire péter le nez, aboya Clémence en prenant la salle à témoin, laquelle était dramatiquement silencieuse pour l’occasion. Par contre tu t’es dit, quitte à poireauter aux urgences, je vais faire en sorte que mon ex soit au courant, histoire qu’elle puisse venir pleurer à mon chevet ? Et pour faire bonne mesure, il a fallu que tu demandes à Juliette de m’écrire à ta place, bien sûr ?

– Pas du tout, rectifia Grégoire doctement, mais j’étais avec ta sœur quand c’est arrivé, j’avais les mains pleines de sang, ce qui n’est pas pratique pour taper un SMS, et pour être tout à fait honnête, je me suis effectivement dit que tu lui répondrais peut-être, à elle.

Juliette comprit soudain que si Grégoire avait décidé de la mêler à ses affaires, c’était uniquement pour cette raison. Le laisser sans réponse ne dérangeait pas Clémence tant que personne n’était au courant, mais il avait suffi que Juliette entre dans l’équation pour que cette indifférence disparaisse. Clémence n’aurait jamais supporté l’idée qu’on puisse la croire lâche. Elle était obligée de se montrer. Le nez en miettes n’était qu’un dommage collatéral.

– Qu’est-ce que tu voulais à Juliette ? Et qui t’a mis dans cet état ?

– Son cogérant. Il n’a pas aimé me trouver dans son restaurant, et j’ai peut-être été un peu désagréable avec lui.

– C’est-à-dire que je suis comme lui, je me demande ce que tu foutais là-bas.

– J’essayais de savoir comment agir au mieux pour moi, nous, et toi, surtout.

Clémence se redressa, estomaquée.

– Ce que tu peux faire pour m’aider, sans déconner ? Ce n’est pas moi qui ai besoin d’aide on dirait ! Commence par te faire soigner, Grégoire !

Un silence incrédule s’installa, suivi d’un double éclat de rire nerveux qui détendit enfin l’atmosphère. Dans la salle les conversations reprirent, timidement d’abord, puis un peu plus vaillamment, comme si rien ne s’était passé. Clémence essuya les larmes de son fou rire d’un revers de main et alla chercher un pouf coloré. Juliette hésita une seconde fois à partir, mais ne trouva pas de façon convenable de s’excuser et quand sa sœur revint, l’occasion passa sans qu’elle l’ait saisie.

– Bon, se résigna Clémence. Maintenant que je suis là, quelqu’un peut m’expliquer ce qui s’est passé ?

– Son collègue est un con, déclara Greg avant que Juliette ait pu dire quoi que ce soit. Il lui hurle dessus et d’après ce que j’ai compris, il gère le restaurant comme un pied et personne ne lui fait aucune remarque sur le sujet.

Clémence se tourna vers sa sœur, sourcils froncés.

– Je ne crois pas que la façon dont nous gérons les Bouchées soit votre principale préoccupation, râla Juliette.

– Bref, poursuivit Grégoire en tâtant son nez du bout de l’index, je me suis interposé, et comme il semble avoir le self-control du doberman, il m’en a collé une avant de foutre le camp aussi sec quand ta sœur lui a hurlé dessus, disant qu’il n’était qu’une misérable brute agressive et tyrannique.

Clémence ouvrit de grands yeux ; Juliette disparut dans son col.

– Vraiment ? interrogea Clémence avec dans la voix un je-ne-sais-quoi d’admiration incrédule.

Sa sœur marmonna un « mais non mais pas du tout mais ça n’est pas ça » avant de se recroqueviller sur son siège.

– Vraiment, acheva Grégoire, implacable. Enfin, je retranscris, parce qu’à ce moment-là, j’embrassais le carrelage. La suite, c’est que ça pisse le sang, que Juliette pense que c’est pété, que j’accepte de me faire soigner, comme tu dis, à la condition qu’elle plaide ma cause auprès de toi. Elle a eu la délicatesse de répondre favorablement à ma requête, et toi celle de venir.

– J’ai très envie de te cogner aussi.

– S’il te plaît, retiens-toi.

Clémence soupira avant de se pencher en avant, les avant-bras posés sur ses cuisses et les mains jointes.

– Je vois bien que tu fais des efforts pour qu’on ait une vraie discussion, Greg, mais ce n’est pas la peine de harceler ma famille.

– Surtout, vous voulez l’avoir ici la discussion ? Dans la salle des urgences, vous êtes sûrs ?

Juliette aurait aussi bien pu être invisible, ou déjà partie. Ce fut au tour de Grégoire de se pencher en avant, ses deux bouchons sanglants à quelques centimètres du visage de son ex-fiancée.

– Je ne veux pas discuter de la rupture, Clémence. J’ai compris. Je veux que tu m’expliques ta passion. Je veux juste savoir ce qui est si important pour toi, comprendre un peu qui tu es, pour m’en souvenir si vraiment tu t’en vas. Je ne voudrais pas partir en me disant que je ne te connaissais pas, comme tu me l’as reproché. Je t’aime encore, je serais un imbécile de prétendre le contraire. Je t’aime encore, mais si je ne sais pas qui tu es, alors c’était un mirage. J’ai besoin de savoir. S’il te plaît, raconte-moi ta peinture, explique-moi ce qui te fait vibrer.

Juliette crut une seconde que sa sœur allait se remettre à lui crier dessus, mais il faut croire qu’elle connaissait Clémence aussi mal que Greg, car au lieu de hausser le ton, Clem rougit.

Qu’elle était belle, sa sœur, toute négligée qu’elle fût. Elle portait un pull en grosse laine bleu pastel, épais et brillant, dont le col était distendu. Son jeans était moucheté de taches de peinture, et ses vieilles baskets avaient disparu derrière une couche plus épaisse encore. Ses cheveux, bien qu’attachés en queue-de-cheval lâche, laissaient s’échapper des mèches ondulées et souples. Même ce relâchement avait l’air classe. Juliette observa cette grâce naturelle en une fraction de seconde et se détourna, la boule au ventre. Elle n’aurait jamais la moitié de ce charme, pas même le tiers ou le quart, et jamais elle n’aurait un mec qui, comme Grégoire, braverait le ridicule des cotons dans le nez pour parvenir jusqu’à elle.

Mais Grégoire va se faire envoyer sur les roses, songea-t-elle.

Seulement, elle eut du mal à s’en convaincre et s’en voulut même un peu de souhaiter la fin du couple si parfait qu’elle détestait pourtant du fond du cœur depuis des mois. Comme Clémence hésitait, Grégoire se mit à poser des questions. Quel style avait-elle choisi ? Comment travaillait-elle, avec quels outils ? D’abord réticente à parler, Clémence se prit peu à peu au jeu et se laissa aller à commenter sa démarche avec plus de légèreté et de bonne volonté. Auditoire exemplaire, Grégoire écoutait scrupuleusement. De même que Juliette, d’ailleurs, un peu envieuse, un peu admirative, spectatrice d’une conversation à laquelle elle restait étrangère.

La facilité s’imposa. Clémence et Grégoire échangeaient naturellement. Leurs yeux ne se rencontraient pas, pas plus que leurs gestes, mais une complicité invisible les reliait pourtant. Grégoire trouvait sans difficulté les adjectifs que Clémence cherchait, et finissait ses phrases pour mieux lui permettre d’enchaîner. Tout était aussi naturel que mignon.

Comme eux, songea Juliette avec amertume.

Peu à peu, Clémence s’ouvrit et parla avec plus d’emphase. Elle se mit à détailler les textures, couleurs et vernis. Elle leur expliqua qu’elle tentait quelque chose, qu’elle était partie de paysages impressionnistes mais qu’elle commençait à s’en émanciper, que ces horizons flous qu’elle avait découverts la fascinaient. Elle avait la sensation de dessiner sans cesse le même tableau et pourtant, chacun d’entre eux charriait quelque chose de différent, comme l’aube. Elle perdait la notion du temps à chaque fois. Elle expliqua l’énergie qu’elle y mettait, les gestes gourds qu’il avait fallu détendre, la sensation retrouvée, l’odeur enivrante, la musique qui jouait dans sa tête lorsqu’elle se perdait dans les couleurs et les volutes de fumée.

Grégoire posa mille questions, s’intéressa à tout, se renseigna sur les termes qu’il ne comprenait pas, tenta de trouver des métaphores pour aller au plus près des sensations que Clem tâchait de lui faire passer. Centimètre après centimètre, il franchissait la distance qui existait entre eux depuis qu’elle avait décidé de changer de vie. Elle se mit à sourire et lui aussi. Leurs yeux brillaient. Leurs mains se joignirent. Juliette décida qu’il était temps de partir, mais cette fois-ci, ce fut l’infirmière qui l’en empêcha.

– Monsieur Chanvin ? On va s’occuper de vous.

Grégoire se leva et Clémence avec lui, leurs doigts entremêlés sans qu’ils parussent en avoir conscience.

– Un seul accompagnateur en salle de soins, déclara l’infirmière à l’intention de Juliette.

– Je vais m’en aller, assura cette dernière avec soulagement.

– Attends !

Clémence jeta un regard paniqué à Grégoire, un autre à l’infirmière et les deux comprirent.

– Nous serons en salle trois, dit cette dernière en attrapant Grégoire par le bras pour l’emporter d’autorité avec elle.

Juliette avait hâte de partir, mais sa sœur cherchait ses mots.

– Merci, dit-elle enfin. Mais ça m’arrangerait si tu… enfin, si tu n’en parlais pas à maman.

Elle releva les yeux sur sa cadette qui encaissait stoïquement la douche froide.

– Tu sais que ça ne me serait pas venu à l’idée, Clem ?

– Je sais que maman est douée pour obtenir des infos, et je voulais juste prévenir que ce n’est pas parce que je m’occupe de ce crétin ce soir que je vais l’épouser demain.

– Tu peux lui dire toute seule.

– Oui, je sais, mais ce n’est pas ça, c’est juste…

– Je ne bave rien à maman, assura Juliette, épuisée et un peu en colère.

– D’accord. Merci.

Mais tu ne me crois pas, songea amèrement Juliette.

– Autre chose, poursuivit Clémence avec cette fois-ci le pragmatisme de celle qui pense à tout. Je ne sais pas pour combien de temps on en a, mais je ne sais pas si on pourra encore rentrer à l’atelier en transports en commun quand on sortira… On peut échanger nos appartements pour cette nuit ? Le tien est à côté et… celui de Simon a une baignoire.

– Et Simon ?

Clem haussa les épaules.

– Je ne sais pas où il dort, mais pas à l’atelier. Avec la Twingo, toi tu peux y aller, et…

– Pas de souci.

Juliette donna ses clefs avec une pensée pour le fouillis qu’elle avait laissé en quittant son studio le matin même.

– Moi j’ai toujours des affaires de rechange au restaurant, dit-elle en prenant les clefs de l’atelier, mais toi ?

– Je laverai ma culotte dans le lavabo.

Devant l’air incrédule de sa cadette, Clémence lui sourit et lui tapota l’épaule avant de faire volte-face pour aller tenir la main de Grégoire en salle trois. Juliette la regarda partir avec un mélange d’épuisement moral et d’énervement. Enfin, elle quitta ces urgences où depuis le début elle n’avait rien à faire. Dehors, le soir était tombé depuis des lustres et le service devait battre son plein aux Bouchées Doubles. Juliette n’avait aucune envie de se pointer en plein milieu de la soirée pour, horreur, y croiser Ludovic et de plus, la baignoire la tentait terriblement. Si elle était honnête avec elle-même, vu la journée qu’elle venait de passer, rien n’était plus indiqué qu’une longue nuit de sommeil. Avide d’air frais et de solitude, elle prit lentement le chemin du retour, ruminant des pensées déprimantes.

Comme elle s’y attendait, les Bouchées étaient animées malgré l’heure tardive. Ils devaient être au début du second service, mais le taux d’occupation des tables était satisfaisant. Il n’y avait pas moyen de faire autrement, aussi Juliette traversa-t-elle la salle en essayant d’ignorer les regards de Cyril derrière le bar, ceux des serveurs, et surtout en priant tous les dieux de la création de lui épargner Ludovic. Vu l’état dans lequel elle se trouvait, si elle le croisait, elle allait s’aplatir comme une crêpe et elle avait encore la lucidité de savoir que ce n’était pas la solution. Heureusement, la porte du bureau était fermée et dès qu’elle eut passé celle des cuisines, elle soupira de soulagement en constatant qu’il n’y était pas non plus. En revanche, Maxime en profita pour lui sauter sur le râble.

– Alors ce nez ? Est-ce que Roxane est venue au chevet de Cyrano ? Raconte-moi tout, je l’exige.

Juliette l’arrêta d’un geste.

– Rien du tout, je suis épuisée. Mon seul objectif est de rentrer et de prendre un bain.

– Tu as une baignoire ?

– Je vais à l’atelier, j’ai prêté mon appart à Clem pour la nuit. On n’a aucune idée de l’heure à laquelle ils vont sortir de l’hosto.

– Et ils vont dormir chez toi ? Tous les deux ? Faudra penser à changer les draps après.

– Maxime, pitié.

Il l’avait suivie jusqu’aux vestiaires, et s’accouda au mur pendant qu’elle récupérait ses affaires. En voyant son air morose, il modifia l’angle d’attaque.

– Qu’est-ce qui se passe, Juju ? C’est juste parce que tu t’es pris le chou avec Ludo ?

– C’est… un tout, avoua Juliette en poussant ses vêtements dans son sac pour que ça rentre. Tu lui as dit que je ne venais pas ce soir ?

– Oui, et il s’est barré aussi sec. C’est Olivier qui assurera la fermeture. Il est ravi, ça lui fait de l’air.

– Je ne sais pas si je viendrai demain midi non plus, je ne me sens pas très bien, et j’ai besoin de dormir.

Les mots qui franchirent ses lèvres n’étaient qu’une partie de la vérité. Si elle avait dû être honnête, elle serait convenue que ce qu’elle voulait, c’était repousser l’affrontement qu’elle savait inévitable. Maxime fut un excellent ami, comme toujours. Il ne releva pas.

– Repose-toi. On te couvre.

– Je peux avoir une gamelle ?

– Je demande à Olivier de te faire un truc.

Un câlin et un plat à emporter plus tard, elle s’éclipsa pour rejoindre sa Twingo, les rues désertes, le périphérique et la morne solitude de ses pensées. L’atelier était désert quand elle y arriva. Syphilis l’accueillit avec des miaulements affamés de chat trop bien nourri. Une fois qu’il eut reçu son obole de croquettes, Juliette plaça son filet mignon aux morilles au micro-ondes et s’ouvrit une bière. Il n’était plus question de codes ni de simulacre, ce soir. Elle avait donné, sans qu’il lui soit possible de détailler quoi ni comment. Réfléchir était hors de sa portée. Elle voulait dormir, et profondément.

Elle mangea en lisant un magazine d’art, puis lava la vaisselle comme un automate, gagna la salle de bains et ouvrit le robinet de la baignoire sur la température la plus élevée. Pendant que l’eau coulait, Juliette céda à la tentation et entra dans l’atelier. Elle tâtonna jusqu’à trouver l’interrupteur et alluma les grands plafonniers. L’art de Clémence apparut en pleine lumière.

Il y avait une vingtaine de tableaux à présent, de toutes formes et de toutes tailles. Juliette laissa son regard glisser de l’un à l’autre pendant que son cerveau calculait rapidement pour elle. Clémence avait dû en peindre trois ou quatre par semaine, pour obtenir un tel résultat, et pourtant, aucun n’avait l’air bâclé. Elle n’avait aucune idée du temps qu’il fallait pour produire une seule de ces œuvres, mais il lui sembla comme une évidence que sa sœur ne devait pas beaucoup dormir.

Juliette se rapprocha. Le tableau en cours était encore entièrement blanc, bien que laissant déjà deviner du relief et toujours cet horizon invisible habité de volutes en devenir. Les autres tableaux étaient alignés le long du mur, posés au plus près avant de passer au suivant. Les plus récents étaient uniquement faits de brumes indistinctes quand certains autres, plus anciens, avaient l’air de posséder quelques éléments figuratifs : des fusées vertes s’élevant comme des arbres fantômes, d’autres vermillon, cheminées d’usine perçant le brouillard. Et partout, toujours, cet horizon d’obscurité dont une haleine de fumée blanche s’échappait, parfois agitée et parfois calme, brume au point du jour. Clémence dissipait les illusions.

L’un des tableaux plut particulièrement à Juliette sans qu’elle pût s’expliquer pourquoi. C’était toujours le même horizon, la même ligne obscure sur un monde lointain de nuit et d’océan, mais les fumées blanches lui dressaient une couronne luisante, et un halo vert ou bleuté évoquait un ciel indiscernable mais déjà présent. Un petit cercle orangé s’y trouvait, comme un enfant dessine le soleil dans un coin, mais flou, léger, la seule couleur réconfortante dans cette froideur. Le soleil arrive, disait ce tableau, les matins d’hiver cèdent la place ; le soleil arrive. Juliette recula.

Elle trouvait que les tableaux de Clémence étaient beaux. Elle aurait préféré que ce ne soit pas le cas. Elle aimait sa sœur de tout son cœur et ne voulait pas la voir échouer, et pourtant cette victoire éclatante la blessait. Clémence triomphait. Son art était vivant, il vibrait. Elle n’avait pas touché un pinceau depuis des années, et voilà que son talent explosait, en toute simplicité. Juliette, elle, avait juste participé à l’ouverture d’un restaurant qu’elle devrait sans doute bientôt fermer. Au temps pour la gloire.

– La vie est injuste, déclara-t-elle dans le silence de l’atelier, levant sa bière à toute cette réussite qu’elle ne vivrait pas.

Elle éteignit derrière elle et gagna la baignoire où elle se coula, essayant de panser ses imperfections avec de l’eau brûlante et du savon.

Il était probable que Clémence se remette en couple avec Grégoire, après un coup pareil. La plupart des gens choisissent le bonheur. Peut-être pourrait-elle, de son côté, cesser de choisir la souffrance. Juliette ferma les yeux.

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