De si jolies boîtes

Mélanie Guyard · Chapitre 18 sur 28

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De si jolies boîtes

Chapitre 18

 

Juliette entra par la porte de service, éteignit l’alarme et erra dans l’obscurité de la cuisine, reconnaissant les lieux et l’éclat du métal des plans de travail dans la pénombre. Ça sentait bon le propre et les détergents. Elle était chez elle, comme la première fois, lorsqu’ils avaient eu les clefs et que le restaurant représentait encore la possibilité de réussir quelque chose. Une petite chose. Mais même les petites choses, elle ne les réussissait pas. Tout du moins, pas celle-là. Celle-là devait mourir pour que peut-être d’autres se construisent, des stables, des réconfortantes, pas des épines dans le pied. Une petite chose à la fois.

Tu as réussi à moucher Ludovic, c’est déjà ça.

Cette pensée la fit sourire, même si le plaisir était un peu amer. Elle aurait largement préféré ne pas avoir à le faire et que tout se déroule comme dans son rêve, avec une fin heureuse et romantique. Le conte de fées ordinaire, qui ne se produit jamais, bien évidemment. Elle se souvenait de ses espoirs. Deux ou trois mois de gestion, le succès foudroyant, la complicité des réunions. La victoire grisante et le début de l’affection. C’était un joli rêve, mais il était terminé. Il était temps de se réveiller.

Juliette ouvrit les frigos, se servit des restes de gigot et les fit réchauffer au micro-ondes avec de la purée et des pleurotes. Là-dessus, une limonade géante avec des feuilles de menthe et du citron frais, du sucre pour tenir la nuit, et Juliette se sentit parée. Au-dessus du bar, la grande horloge vintage indiquait presque vingt et une heures. L’heure du coup de feu, et pourtant le restaurant était désert et silencieux. Il le serait bientôt définitivement, et cette certitude rendait l’ambiance précieuse. En faisant un effort, Juliette pouvait visualiser la vente des équipements, le grand vide, les bâches, et le départ. Une journée ordinaire à Paname, mais une page qui se tournait définitivement pour elle. Et c’était la bonne décision, Juliette en était convaincue. Ça n’en restait pas moins douloureux.

Elle abandonna la salle du restaurant désert pour le bureau où elle s’enferma, laissant les clefs dans la serrure. Il était hautement improbable que Ludovic se pointe après le coup d’éclat sur son paillasson, mais elle ne voulait pas lui laisser la moindre chance de faire disparaître quoi que ce soit ou de foutre le souk dans les comptes. Elle s’installa dans le fauteuil confortable qu’il avait jusque-là occupé en solitaire. Sa domination tacite avait commencé dès l’ameublement. Juliette posa son assiette au milieu des papiers abandonnés, qu’elle repoussa autant pour ne pas les tacher que pour s’empêcher de les lire avant d’avoir achevé son repas. Elle mangea son gigot lentement en établissant au dos d’une enveloppe déchirée la liste des choses à faire, puis elle sortit le temps de se débarrasser de sa vaisselle et de se préparer un café serré avant de se mettre enfin au travail. Dans l’idéal, elle n’envisageait de partir qu’une fois l’annonce légale et les lettres rédigées, le dossier de dissolution bien avancé et la comptabilité à peu près assainie. Il serait toujours temps de déranger le tribunal de commerce à son ouverture le lendemain matin.

Juliette mit le nez dans les bilans et se fit rapidement une idée de la situation. Après avoir fait le tri dans ce qui était urgent et ce qui l’était moins, elle entama le lent travail de mise à plat. Ludovic avait fait des dégâts, mais contrairement à ce qu’elle avait pu penser, elle avait l’esprit clair sur les démarches à effectuer et se sentait capable de réparer ce qui devait l’être. Pas pour lui, bien évidemment, mais pour s’en libérer. Comme une dent douloureuse et qu’il s’agit d’arracher, elle était pressée que tout soit terminé.

Elle tria les papiers à archiver, les factures à payer et les bons de livraison, les courriers auxquels il fallait répondre, les abonnements qu’il fallait interrompre, et prépara les démarches de la cessation d’activité. Les virements qu’elle pouvait effectuer de nuit le furent, la banque fut prévenue de la fin des Bouchées et les fournisseurs également. Ils auraient la surprise au petit déjeuner de découvrir l’heure à laquelle elle leur avait écrit, mais elle voulait que les choses aillent vite, car plus ils mettraient rapidement la clef sous la porte, moins il y aurait de pertes financières. Elle se sentait presque capable de calculer de tête ce que chaque jour de retard leur coûtait.

Elle évalua la valeur des équipements, de la cuisine à la salle, et celle de sa précieuse cave avec un pincement au cœur. Juliette renonça à garder tout son stock parce qu’elle savait qu’elle aurait besoin de liquidités pour rebondir et qu’elle n’avait pas les moyens matériels de le conserver dans des conditions de température et d’humidité optimales, rédigea les annonces pour vendre les meubles et le matériel, prit des photos en serrant les dents et un deuxième café pour couvrir l’amertume. Bien que certaine d’agir pour le mieux, un sentiment de défaite l’accompagnait comme un manteau pesant. Les heures défilaient et la nuit avec elles. Juliette espérait l’aube.

Quand les employés arriveraient, elle leur signifierait la fin de leur contrat et du projet. Elle remettrait à chacun une lettre de licenciement et proposerait d’écrire des recommandations à ceux qui le souhaiteraient. Puis ce serait la fermeture définitive annoncée sur les réseaux et en devanture, à moins que Ludo ne décide de garder le restaurant en rachetant ses parts ? Juliette en doutait fortement. De ce qu’elle avait pu voir, il était fauché comme les blés et quelque part au fond de lui-même, sous les couches accumulées de mauvaise foi, de fausse assurance et d’orgueil mal placé, il devait bien savoir qu’il était un piètre gestionnaire. Cette fermeture était probablement faite pour l’arranger. Pourtant, il l’accuserait sans doute d’être responsable de ce naufrage. C’était facile d’imaginer comment il se dédouanerait, mais elle était trop fatiguée pour essayer, trop dépitée pour lui en vouloir, trop déçue pour avoir encore de la colère.

Ludovic ne l’avait jamais aimée. Derrière chacun des gestes qu’elle faisait, des comptes qu’elle compilait, des lettres qu’elle annotait, il y avait cette certitude, et elle faisait le deuil de cette relation fictive en rangeant les papiers. Elle se demanda s’il n’était pas déjà conscient de l’attirance qu’elle ressentait pour lui quand il lui avait proposé d’ouvrir ensemble les Bouchées. Sans doute ? Dans ce cas, il avait scellé son sort volontairement. Sans cette proposition, Juliette serait restée à baver de loin, sans jamais y croire vraiment. Lui proposer un partenariat, dans ces conditions... N’avait-il pas vu qu’elle allait y croire, qu’elle allait espérer ? N’était-ce pas logique ?

Si, ça l’était, songea-t-elle. Ça l’était et il l’a vu, mais ça l’arrangeait aussi, ma grande, ça l’arrangeait parce que comme ça il pouvait tout maîtriser comme il l’entendait, et tu étais beaucoup plus simple à gérer qu’un associé habituel.

Elle se servit de son ressentiment pour se désigner liquidateur, rédiger le procès-verbal de dissolution et le signer dans la foulée, mettre en forme son dossier pour le tribunal et la comptabilité pour le banquier, n’oubliant pas de prévoir les coûts de la fermeture et la projection des frais engagés. Puis elle s’occupa de la résiliation du bail, calcula ce qu’ils devraient encore payer, ce qui resterait sur les comptes, ce qui pourrait se vendre sans faute, ce qui pourrait se céder, ce qui se négocierait, et ce qu’il leur resterait. Elle compila l’ensemble dans un budget prévisionnel incluant une marge d’erreur. C’était encore raisonnable. Peut-être qu’elle avait ouvert les yeux à temps. Vu le fiasco que Les Bouchées Doubles représentaient, leurs finances n’auraient pas pu tenir beaucoup plus longtemps. Cependant, même s’ils ne retombaient pas sur leurs pattes, ils devraient récupérer une partie de leurs apports respectifs sans trop de problèmes.

L’aube émergea enfin. Elle teintait de rose les murs du bureau quand Juliette estima qu’elle avait terminé tout ce qui pouvait l’être. Elle avait même préparé les deux versions possibles du destin des Bouchées, celle où Ludovic abandonnait, et celle où il décidait de s’entêter – s’endetter ? – pour maintenir l’illusion. Juliette se foutait de la solution qu’il choisirait, elle se contenterait d’envoyer les deux et de voir ce qu’il signait. Elle savait ce qu’elle aurait fait à sa place, mais elle suspectait Ludo d’être capable de prendre la mauvaise décision juste par fierté. Elle le laisserait faire. Cette fois-ci, il déciderait tout seul de la situation qu’il voulait affronter, et il n’y aurait personne pris dans ses combines pour payer à sa place ses insuffisances et son hypocrisie. Il n’aurait plus de public à impressionner, juste une décision et les conséquences à assumer.

Peut-être Ludo choisirait-il de crier partout que ce qui avait tué le restaurant, c’était elle, parce qu’elle n’avait pas pu assumer le fait qu’il avait une copine, elle était amoureuse de moi vous comprenez, alors par vengeance elle a décidé de se retirer de l’affaire quand elle a su que je ne l’aimais pas, quelle salope, hein. Juliette s’en foutait. Elle était trop fatiguée et désabusée pour ressentir encore quoi que ce soit à ce sujet. Il pouvait bien raconter ce qu’il voulait, il ne lui était plus rien.

Sans hâte, Juliette quitta le bureau et le referma derrière elle. Les employés ne se présentaient pas au travail avant neuf heures et demie, dix heures au plus tard, et si elle comptait être là lorsqu’ils arriveraient, elle avait tout de même le temps d’aller se payer un petit déjeuner quelque part, au bord de la Seine peut-être, de profiter de l’aube et d’une liberté nouvelle. Elle allait réenclencher l’alarme et quitter le restaurant quand elle se ravisa et fit demi-tour. Elle retrouva la fraîcheur de la cave et y flâna à la recherche des vins qu’elle préférait, des plus nobles, de ceux qu’elle s’était réjouie de pouvoir acheter. Lentement, avec délectation, elle sélectionna quelques bordelais, quelques bourguignons, deux ou trois alsaciens et même des vins du Sud à la robe claire. Une vingtaine de bouteilles en tout, qu’elle empila dans plusieurs cartons laissés là comme spécialement pour elle. Elle les protégea habilement, puis les remonta un à un, sans se presser, avant de les mettre délicatement dans son coffre. Elle les déduirait le moment venu. Tout ne serait pas gâché, tout ne serait pas perdu. Elle passa enfin derrière le volant et quitta les lieux sans haine ni regret.

Que faire, après une nuit pareille ? Comment vivre les minutes qui suivent l’annonce du désastre ? Juliette ressentait une soudaine et douloureuse vacuité et restait pourtant sereine, pleine d’acceptation. Elle eut envie d’eau, de s’immerger. Elle eut envie d’un bain, à nouveau, et, renonçant au petit déjeuner, prit la route de l’atelier. Comme elle s’y attendait, les lieux étaient déserts. Clem et Greg devaient encore être chez elle, pour ce qu’elle en savait. La salle de bains l’attendait.

C’était l’un des avantages indéniables de l’appartement de Simon, cette vaste baignoire à l’ancienne dans un si petit espace, dont tous les tuyaux grinçaient à l’unisson quand on essayait de la remplir, mais où l’on pouvait se plonger et tendre les jambes sans toucher le bord. Juliette piqua sur l’étagère une bombe de bain qui traînait au milieu des affaires de sa sœur, mit une seconde fois la température au maximum de ce qu’elle pouvait supporter et alluma toutes les bougies apaisantes qu’elle put trouver pendant que l’eau coulait. Dès que la baignoire fut remplie, elle se dépouilla de ses vêtements, gauche et douloureuse, le sang battant à ses tempes à cause de la caféine et de la nuit blanche. Un soupir de soulagement lui échappa quand elle se glissa dans l’eau brûlante. La bombe de bain était à la lavande et les bougies au citron ; le mélange était bizarre mais pas désagréable, et Juliette se laissa aller contre la faïence.

Elle se mit à penser au restaurant, à Ludovic, aux événements de la nuit, et il lui sembla qu’elle avait gâché des mois, des années, sa vie.

Arrête de te plaindre ! se reprocha-t-elle, mais des reproches par-dessus des reproches ne changeaient pas grand-chose.

Juliette resta longtemps dans le bain, et y somnola peut-être même un peu. Quand la température se fit tiède, elle joua avec l’idée de rajouter un peu d’eau chaude et de prolonger l’immersion, mais la fatigue fut la plus forte et elle renonça. Elle se lava sans énergie et se sécha avec la première serviette qui lui tomba sous la main. Elle quitta la salle de bains en laissant une foule d’empreintes humides dans le couloir, tituba jusqu’à la chambre, se laissa tomber sur le lit et s’y endormit presque immédiatement, roulée en boule dans sa serviette humide. Elle entendait son cœur battre trop vite, elle entendait ses muscles qui tremblaient contre les draps. Le sommeil la cueillit pourtant aussitôt.

Mieux valait se laisser engourdir et pour quelques heures au moins, oublier. La douleur serait toujours là au réveil, mais peut-être aussi qu’elle trouverait la force, en ouvrant les yeux, d’achever le combat qu’elle venait de commencer. Les Bouchées Doubles avaient été un rêve, comme l’amour de Ludovic, dissipé par le lever du jour comme la brume du paysage quand le soleil se lève au creux de la matinée.

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